TA31AR
Un moment. Ecoutez. Quelles âpres voix déchirent Tair de quatre côtés différents ?
Ul^ JOURNÉE 101
Je puis aller voir ce que c'est.
TEUCA.
Ce sommet se couronne d'une multitude confuse. Un autre escadron occupe le bois. La montagne, par ici, semble vomir des soldats. Là, un autre détachement nous coupe le chemin.
^TAMAR
Des hommes de guerre ne marcheraient pas ainsi à la sourdine. S'ils prennent ces précautions, c'est pour arriver jusqu'à moi, dont ils viennent, hélas ! s'emparer. Mais je vendrai d'abord ma vie, qu'il leur faudra marchander l'épée au poing. Pour nombreux qu'ils soient, ils ne me font pas peur.
Entre AQUITOFEL, une lettre ù la main.
AQUITOFEL, à ses soldats.
Faites halte, (a xamar.) Donne-moi tes pieds à baiser.
ÏA31AR.
Ami Aquitofel...
AQUITOFEL.
Tu vois en moi un humain tournesol qu'attire le radieux soleil de ta beauté. (Lui remettant la lettre.) De la part d'Absalon.
TAMAR
Voyons ce qu'il se propose.
AQUITOFEL, à part.
N'est-ce pas là la pythonisse? Je suis content de la trouver ici pour savoir ce que le destin me réserve.
Ecoute ce que m'écrit Absalon. (Lisant.) « Je disposede nombreux soldats prêts à me suivre. Pour ceux qui
1 o 2 LES CHEVEUX D ABSALON
arriveront aujourd'hui à Hébron sous la conduite d'Aquitofel, ils ne doivent pas s'y arrêter un seul instant. Pars à leur tête, belle Tamar, et rapproche-toi de la ville. Que l'on n'entende ni le son des trompettes, ni les tambours, excitant au combat. Avancez-vous au contraire en un si profond silence qu'il semble que vous ayez la peur pour général. Je t'attendrai dans la plaine d'Hébron. En l'apercevant, je t'accueillerai par des clameurs de bienvenue. Elancez-vous alors, aux cris répétés de : « Vive Absalon! » Que la foudre, en cette brusque attaque, éclate avant que le tonnerre l'ait annoncée. » Voilà ce que m'écrit mon frère à qui je suis redevable de tant d'honneurs. Pour lui prouver combien je respecte ses ordres, obéissons en silence.
TEUCA.
je te suivrai.
TAMAR
Quant à ce valet...
JONADAB
J'espérais qu'on m'avait oublié.
TAMAR
... qu'il soit le premier à mourir.
TEUCA.
C'est lui qui m'a accompagnée jusqu'ici; permets, je t'en conjure...
JONADAB, à part.
La couleur noire fut toujours reconnaissante.
TEUCA.
... qu'il ne meure pas.
TAMAR
Soit. On le retiendra prisonnier, afin qu'il ne puisse
nous trahir. (Les soldats attachent les mains de Jonadab.) Que UOS
m JOURNEE 1 Ü 3
gens se séparent et marchent divisés en petits groupes. Si j'arrive avec eux sous ses murs, Jérusalem me verra, dans le feu et le sang, détruire ses créneaux, renverser ses tours, jeter à bas son palais superbe, dont il restera à peine des ruines. Couche-toi, soleil caduc ! Un autre se lève, dans l'éclat de sa jeunesse, dont les cheveux splendides et bouclés jettent d'éblouissants rayons.
(Elle sort.)
JONADAB
Ainsi, je dois rester prisonnier?
AQUIÏOFEL, aux soldats.
Laissez-le aller. Je le j^rends sous ma garde.
JONADAB
Dis-leur donc, seigneur, de m'ôter ces liens et de ne pas me maltraiter avec rage.
AQUITOFEL.
Ils suivront mes ordres. Attends-moi là. n dénoue la
corde qui liait Jonadab et la garde à la main.)
Au diable qui attendrait sans s'esquiver, à présent que tu as eu la bonté de me débarrasser de cette corde !
(Il se sauve . )
AQUITOFEL, à Teuca.
Ecoute.
TEUCA.
Parle, que me veux-tu?
AQUITOFEL.
Je désirerais «avoir ce que signifient — peine cruelle ! — ces mots effrayants que tu m'as dit : « Tu auras l'air pour sépulture. »
TEUCA.
Je ne sais. L'esprit qui réside en mon sein ne m'inspire pas en ce moment. Mais, en voyant entre tes mains ce nœud coulant, je devine, comme à travers les ombres confuses d'un songe, qu'il est venu y chercher sou maître.
i o 4 LES CHEVEUX D ABSALON
AQCITOFEL.
Si c'est son maître qu'il cherche, il l'a trouvé. Loin de m'en étonner ou de m'en offenser, j'espère, puisqu'il en est ainsi, être nommé juge d'Israël après le couronnement d'Absalon. Je serai alors maître de la corde qui punit les malfaiteurs. Que tous me craignent, si je suis chargé de faire justice! Voici, entre mes mains, l'instrument de ma rigueur, (iis sortent.)
Entrent ABSALON et ENSAl.
Si je VOUS ai amené jusqu'à cette salle, c'est parce qu'elle est plus solitaire. Mon affection, que vous ont gagnée tant de loyaux services, désire vous récompenser. Je sais que vous avez à vous plaindre de mon père. Mais moi, dont le seul souci est de voir ses sujets contents, à tous — à vous surtout en considération de votre grand âge, — je compte donner satisfaction. Soyez donc assez raisonnable pour vous en rapporter à moi. Cette injustice dont vous vous affligez, non sans motif, je ne tarderai pas à la réparer.
ENSAÏ.
Vous êtes mon prince et mon protecteur, pauvre et humble vieillard que je suis.
ABSALON
Puisque le roi, sans égard pour votre requête, ne vous a pas nommé de son Conseil, je vous nomme, moi, du mien.
ENSAÏ.
Je ne vous entends pas. Quel Conseil avez-vous, dont vous puissiez me nommer membre?
lir JOURNEE 1 0 5
ABSALON
Nous sommes seuls, je vais donc parler plus clairement. Le temps amende bien des choses. Ce Conseil, que je n^ai pas, j'espère l'avoir avant peu.
EN s AÏ.
Le roi vivant, je ne saurais sans déloyauté accepter cette charge.
Est-ce là ce qui vous embarrasse?... Le roi n'a plus longtemps à vivre.
ENSAÏ.
Son âge avancé le met, j'en conviens, aux portes du tombeau. Mais étes-vous sûr qu'il vous nomme son successeur?
ABSALON
C'est aussi pour quoi j'entends me nommer moi-même. Ne suis-je pas petit-fils de rois? Et, puisque je me suis déclaré à vous, le sort en est jeté, songez-y bien ! Vous allez me donner votre parole de me seconder, ou je vais, moi, vous donner la mort.
ENSAÏ, à part.
Qui se vit jamais en une alternative plus cruelle? Que faire, hélas? Je suis traître si je dis oui ; je suis mort si je dis non. Mais quoi ! j'hésiterais? La mort n'est-elle pas moins redoutable, moins terrible cent fois que l'infamie? Si je meurs, pourtaat, qui pourra informer David de ce qui se passe? Oui, il faut ici avoir l'air de se laisser convaincre.
ABSALON
Qu'as-tu à hésiter?
ENSAÏ.
Des confidences aussi graves, l'esprit les écoute tou-
jours irrésolu. Mais ne crois pas, seigneur, que jeme demande quelle doit être ma réponse.
Eh bien, quelle doit-elle être? Parle.
EN s AÏ.
La voici. Biens, vie et honneur, je mets toujours tout à tes pieds ; et puisque le roi récompense si mal mes services, je suis heureux que tu m'offres l'occasion de me venger. A toi je fus et à toi je suis. Dès ce jour, je ne vis que par toi.
ABSALON
Ces mots sont la preuve de ta sincérité. Rentre chez toi, prends les armes et fais-les prendre à tes serviteurs. A peine entendras-tu crier : « Vive Absalon ! » — c'est le mot de ralliement, — sors dans la rue et marche avec le parti qui m'acclamera.
EN s AÏ.
Salomón vient de ce côté.
ABSALON
Retirons-nous; qu'il ne nous entende pas.
ENSAÏ, à part.
J'avertirai le roi, vive Dieu!
ABSALON
Rentre en ton logis. Je vais, moi, au-devant des troupes qui ne tarderont pas à arriver d'Héhron, et dont je veux prendre le commandement. Haut le cœur! régner ou mourir. (Hs sortent.)
Entre SALOMÓN.
SALOMÓN.
L'amitié que mon père a renouée avec Absalon ne saurait me faire ombrage; elle me trouble, cependant.
nf JOURNÉE 107
Je crains que mon frère ne cherche à s'opposer au choix qui me favorise et que, s'il ne peut l'empêcher, il en retarde au moins l'effet. Or, comme un atermoiement pourrait avoir de fâcheuses conséquences, je viens, de la part de Bethsabée, plaider ma cause auprès de mon père... Il dort. Je ne dois pas l'éveiller. (Un rideau, que
l'on tire, laisse voir David endormi.)
DAVID, en rêve.
Mon fils, ne me tue pas !
SALOMÓN.
Son agitation extrême est l'indice d'un rêve pénible. Il serait bon de le réveiller et de ne pas laisser ses sens accablés par la léthargie. — Seigneur!
DAVID, en rêve.
Quelle cruauté ! C'esttoi^ mon fils, qui complotes ma ruine? Toi, qui m'outrages? Toi, qui me tues? (n séveiiie.)
SALOMÓN.
Moi? seigneur. Non, je t'éveille. Témoin, de ton sommeil agité, j'ai voulu te rendre le calme. Comment peux-tu imaginer queje te tue ou que je t'offense?
DAVID
Ah! fils de mon âme, en quelles mortelles angoisses m'a plongé, pendant mon sommeil, un triste et funeste songe ! Mais tes étreintes mettent fin à toutes mes alarmes . L'un me tuait pendant mon sommeil; l'autre m'éveille entre ses bras. Ne dois-je pas rendre grâce à Dieu, dont la bonté a permis que ma peine fût imaginaire et que réelle soit ma joie?
SALOMÓN.
Que rêvais-tu donc?
Que sais-je? Des cauchemars incohérents, hallucinations de ma vieillesse chenue.
SALOMÓN.
Raconte-les moi.
DAVID
Je veux bien. Puissè-je y prendre quelque plaisir. Je rêvais simplement qu'une foule entrait dans Jérusalem, aux cris répétés de...
VOIX, au dehors.
Vive Absalon !
DAVID
Ciel! qu'ai-je entendu?
SALOMÓN.
Quel horrible scandale !
DAVID
C'est à présent la peine qui est réelle, et la joie imaginaire.
Entre ENSAI, l'épée nue à la main.
ENSAÏ.
David, infortuné monarque d'Israël, apprends, quoiqu'il soit tard pour t'avertir du danger où tu te trouves, qu'Absalon a réuni une nombreuse armée et vient de pénétrer dans la ville. On n'entend de tous côtés que les cris de...
VOIXj au dehors.
Yive Absalon !
EN s AÏ,
Avec lui marche Aquitofel. Vois quel homme est celui qu'ont honoré tes faveurs, et quel, celui 'que désobligèrent tes refus. La vie qu'il a hâte de t' arracher, je cherche, moi, à la défendre. Je n'ai pu t'avertir plus tôt. Mais je vais, pour te dévoiler quels qu'ils soient les desseins de tes enaemis, me conduire en traître loyal. Quiconque me verrait dans leurs rangs sache bien que, malgré les apparences, c'est ta cause que je sers, (n sort.)
in^ JOURNÉE- 1 0 9
Entrent ADONIAS et SEMEl.
ADONTAS.
Seigneur, n'attends pas un moment de plus. La ville est un volcan d'où s'exhale de la* fumée, d'où jaillissent des flammes.
SEMEÏ.
Ecueils de la mer Rouge, les hautes murailles semblent bâties dans le sang, qui forme des golfes de carmin.
DAVID
Qu'attends-je alors? Le premier, je sortirai...
JOAB, entrant.
Arrête, sire, ne sors pas. La plèbe, tu le sais, est un monstre forcené. Il n'est pas de remontrance capable de la contenir, lorsque, n'obéissant qu'à sa furie, elle se précipite. Toute nouveauté lui sert d'abord d'aliment et l'entraîne sans effort à sa suite, grossie à chaque pas. Laisse-la donc briser sur elle-même son premier élan. Attends qu'ayant perdu courage, elle soit frappée des inconvénients qui vont naître. Détourne la tête, sire, de ce premier choc. La ville, penses-y, était si loin de s'attendre à une aussi brusque surprise, qu'un craquement a suffi pour la remplir d'épouvante. La mêlée est si confuse que l'on ne distingue pas les traîtres des sujets restés fidèles. La plupart, sans prendre parti, se tiennent dans l'expectative; car, dans toute guerre intestine, les traîtres ce sont les vaincus, et les fidèles, les vainqueurs.
DAVm.
Attendre la mort sans résistance, n'est-ce pas s'exposer au pire danger?
JOAB
Nous allons garder toutes cesportes. Sors par celle-ci qui s'ouvre sur la montagne.
lio LES CHEVEUX D ABSALON
SALOMÓN.
Au prix de nos morts nous protégerons ta vie.
DAVID
Quoi! meseniantSjprétendriez-vousque je m'échappe seul, en vous laissant ici ? Non, fuyons ou mourons ensemble.
JOAB
Si telle est ta résolution, mieux vaut nous résigner à la fuite qu'aventurer un seul moment ta vie. Ce n'est pas la peur qui me fait parler; mais, pourvu que tu restes vivant, ton autorité et ta présence suffiront à tout rétablir.
DAVID
Suivez-moi donc tous. — Qui voudrait croire que David en fuite s'échappe ainsi de son superbe alcázar ? Ah 1 cher Absalon, que tu me paies mal la reconnaissance que tu me dois! (Hs sortent.)
On bat la charge. — Entre JONADAB.
voix au dehors
Vive David !
JONADAB
Vive, vive David !
AUTRES VOIX, au dehors
Vive Absalon !
JONADAB
Qu'il vive et règne ! Je n'ai pas l'intention de me tuer pour que vive cet un ou cet autre. Je veux bien être soldat, mais sans entrer en exercice. Mon épée, comme une clef de chambellan, est purementhonor^ire. Pas plus que cette clef n'ouvre ni ne ferme de porte, mon épée ne m'ouvre un passage dans la bagarre.
Entrent ABSALON, AQUITOFEL, ENSAi et des SOLDATS.
ABSALON
Entrez et n'épargnez personne qui ne crie : « Vive Absalon ! »
JONADAB
Vive Absalon! N'ayons rien à nous reprocher.
AQUITOFEL.
Te voilà, seigneur, maître de la ville et même de la campagne, que Tamar occupe avec ses troupes.
ABSALON
Qu'une garnison de mes soldats veille sur les murs d'enceinte pendant que je fais raser le palais.
AQUITOFEL.
C'est ici l'appartement du roi.
ABSALON
Mort ou prisonnier, ne le laissez pas échapper.
EN s AÏ,
Tu t'y prends tard pour t'assurer ce triomphe. Il s'est enfui dans la montagne.
ABSALON
Par quelle négligence n'ai-je pas fait garder les portes !
VOIX, au dehors.
Vive David !
ABSALON
Quels sont ces cris?
AQUITOFEL.
C'est la foule qui veut suivre le roi.
EN s AÏ.
Tous abandonnent la ville. Femmes, enfants, vieillards se dirigent vers les monts.
ABSALON
Comment faire cesser cela? Un roi sans sujets ne mérite plus le nom de roi.
AQUITOFEL.
Entre fils et père^ ces esclandres aboutissent le plus souvent à une réconciliation, et la haine finit par faire place à la tendresse; c'est ce qui empêche bien des gens de se déclarer en ta faveur. Ils craignent de te voir pardonné et de se voir condamnés comme traîtres. Aussi ferais-tu bien, pour leur donner confiance, de te livrer à telle manifestation qui, entre ton père et toi, rendît à jamais tout raccommodement impossible. Tu verrais comme chacun s'empresserait alors de l'acclamer.
ABSALON
Et quelle devrait être cette manifestation?
EKSAÏ, bas à Absalon.
Prends garde. Ne te laisse pas entraîner à ta perte par les conseils d'Aquitofel.
AQUITOFEL.
Injures, outrages, meurtres, perfidies, trahisons, rien de tout cela n'ébranle nécessairement l'amitié. A une seule chose elle ne saurait résister ; c'est à la jalousie. Peut-il se dire noble, délicat, raisonnable, vaillant, celui qui renoue amitié avec l'homme qui excita sa jalousie? Surtout si l'honneur est en cause ; car nulle offense alors n'est plus douloureuse à l'âme... Cela étant, derrière cette porte se trouvent les concubines de ton père...
ABSALON
Assez! n'achève pas. Je t'ai compris. Il est des choses qui semblent moins mon str ueuses à faire qu'à entendre . . . Que mes soldats entrent dans cette salle et que, sans en excepter aucune, ils traînent les femmes sur la grande place. Je veux aujourd'hui épouvanter l'univers (27).
(Il sort.)
m*' JOURNÉE 1 I 3