EN S AÏ
Quelle bête féroce, quel monstre furieux et dépourvu de raison aurait pu donner un aussi ignoble conseil?
AQUITOFEL.
Ignores-tu que Fimpitoyable raison d'Etat est rarement d'accord avec la loi religieuse et morale! Cette mesui'e contribuera à établir une inimitié durable.
EN s AÏ.
Et, plus encore, à servir la malveillance de tes perfides intentions.
AQUITOFEL.
Mes intentions sont loyales. Je ne cherche qu'à fixer la couronne au front d'un roi dont la justice soit intègre ajamáis.
ENSAÏ.
C'est possible; mais pareils dérèglements...
AQUITOFEL.
Tes paroles, Ensaï, me donnent lieu de soupçonner qu'Absalon n'a pas en toi un partisan des plus sûrs.
EN s AÏ.
Tu peux en conclure, au contraire, que je le veux pour roi, puisque je le veux parfait.
AQUITOFEL. .
Peut-il ne pas user de tyrannie ?
ENSAÏ.
Non; mais il pourra, s'il est un tyran miséricordieux, n'être pas deux fois un tyran. (Bruit au dehors.)
[aBSALON, au dehors.
Voici les portes enfoncées. Entrez, soldats, et traînezles à travers rues et carrefours, exposées aux outrages de la populace.
ENSAÏ, à Aquitofel.
Oh î maudits soient tes conseils I
AQUITOFEL.
Remercie Dieu qu'Absalon revienne vers nous. Je t'aurais fait sentir, autrement, à quoi t'expose ton insolence.
ABSALON, rentrant.
Qu'y a-il? Vos voix sont courroucées.
AQUITOFEL.
C'est Ensaï, seigneur, qui trouve à redire à ta conduite.
EN s Al.
Il est vrai. N'est-ce pas le propre de mes attributions, moi que tu as fait ton conseiller?
ABSALON
Eh bien, de quoi s'agissait-il?
ENSAÏ.
Puisque ton règne, seigneur, ne fait que de commencer, concilie-toi tout d'abord les cœurs par la clémence et la miséricorde. Une monarchie fondée sur la rigueur ne saurait se maintenir, et celui-là même l'ébranlé qui cherche à la consolider.
ABSALON
C'est juste. Mais il est tard et nous perdons le temps. Laissez donc là vos contestations et, dites-moi, que croyez-vous que je doive faire à présent ? Jérusalem est soumise à mes armes ; mon père fugitif gravit la montagne et se cache en son sein. Vaut-il mieux que je reste ici, assurant la sécurité de la ville, ou que je poursuive David et que je tâche de l'atteindre ?
AQUITOFEL.
Ce que je dois loyalement te conseiller, c'est de le suivre, de le faire prisonnier et de le mettre à mort. Reste dans la ville pendant que, pour suffire à tout, je
vais, de mon côté, le poursuivre à la tête d'un détachement.
ENSAÏ, à part.
Oh ! si je pouvais donner à David le temps de fuir î — On ne doit pas s'exposer, seigneur, à perdre le bénéfice d'un succès. Conserver ce que Ton a conquis, c'est la bataille la plus sûre. Tu tiens sous tes pieds la grande Jérusalem; il y aurait deux inconvénients à en retirer des soldats. Le premier, c'est que les indécis, encouragés en la voyant moins bien défendue à l'intérieur et au dehors, en profiteraient peut-être pour tenter une sédition. Si, en second lieu, celui que tu enverras à la poursuite de David venait à perdre un seul homme dans les escarpements de la montagne, tous les autres seraient pris de défaillance pour peu qu'ils le vissent, à la suite de cette perte, reculer d'un seul pas. Souviens-toi qu'on ne saurait tout faire en un jour et contente- toi pour aujourd'hui d'une victoire. Demain, tu pourras le poursuivre.
ABSALON
Tes avis sont sages. Tu es déjà mon conseiller, Ensaï, je te nomme, de plus, juge d'Israël.
AQUITOFEL.
Cette charge, ne me l'avais- tu pas promise ?
ABSALON
Es-tu si pressé, Aquitofel, que je te paie ce que tu'as fait pour moi? Me mettre déjà en demeure de m'exécuter !... Tu es un créancier ponctuel !
AQUITOFEL.
Il est tels créanciers, capables de faire ou de déposer des rois (28) qui pourraient...
ABSALON
... Demain en susciter un nouveau. N'est-ce pas ce
que tu veux dire ? — Viens avec moi, Ensaï. — Et toi, Aquitofel, sache qu'avoir recours à un traître, c'est bon
pour une fois seulement. (Sortent Absalon et Ensaï.)
AQUITOFEL.
Est-ce bien celui dont j'espérai tant de faveurs qui me parie de la sorte ? Des invectives, voilà toute ma récompense. Avec quelle rage, quelle apreté me mord au cœur la vipère de l'envie ! Je perds l'existence et le souffle. Il me semble que le soleil s'éclipse; la terre se dérobe sous mes pas; le vent lui-même m'oñ'ense. Mon cœur, dégoûté de la vie, désirant la mort acerbe, voudrait s'échapper à morceaux de ma poitrine, (ii tire de son
sein la corde qui attachait les mains de Jonadab.) Cc SerpCUt OUG Í^ai
abrité dans mon sein me mord, hélas ! Teuca ne parlait pas au hasard lorsqu'elle m'a dit que cette corde cherchait en moi son maître. Je suis ministre de ma mort. Puisque je n'ai plus rien à attendre d'Absalon, qui me hait, ni de David, que je hais moi-même, il ne me reste plus qu'à m'abandonner au désespoir. Air, accorde-moi une sépulture que me refusera la terre. Celui qui, de son vivant, voulut toujours dépendre d'un homme, n'est-il pas juste, lorsqu'il meurt,qu'un lacet le tienne suspendu?
(Usort.)
Entrent DAVID, ADONIAS, SALOMÓN et JOAB SALOMÓN.
Nous voici, seigneur, au plus inaccessible de la montagne.
ADOINIAS.
Ce versant est le plus secret et le mieux retranché.
JOAB
Attends en ce lieu; à l'écart, sinon à Tabri, des menaces de la mort.
IIl^ JOURNÉE 1 1 7
DAVID
Est-il croyable que le malheureux qui chemine en cet équipage, seul, à pied, harcelé et recru, soit David fuyant devant Absalon? Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes (29) !
ADONIAS.
Le peuple en foule a quitté la ville pour te suivre, seigneur.
SALOMÓN.
Divisé en troupes, il s'est répandu à travers la montagne.
JOAB
A cette place, tu pourras commodément nous attendre et te reposer, tandis que nous prendrons soin de parcourir l'horizon pour enrégimenter ces hommes.
DAVID
Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes. — Allez et concentrez-les ici, non pour me défendre, mais parce que, se trouvant réunis, ils se défendront eux-mêmes plus efficacement et seront moins exposés.
JOAB
Je vais les recueillir et les concentrer.
ADOMAS.
Nous irons tous avec toi.
SALOMÓN.
Prenons chacun un sentier différent et battons la montagne. (Hs sortcat.)
DAVID
Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes! Hélas! Absalon, mon fils chéri, à quels funestes conseils n'astu pas cédé! Si ton erreur criminelle m'arrache des larmes, ce n'est point parce que j'en suis victime, c'est dans la crainte que Dieu ne te châtie. Ces larmes, je les
1 1 8 LES CHEVEUX d'aBSALON
lui offre en ton nom, afin qu'il te pardonne la pensée ambitieuse qui t'a induit en cette erreur (30).
SEMEÏ, entrant.
Maudit soit qui nous entraîna à endurer tant de souffrances ! (Apercevant David, à part ) Mais, que VOisje ? C'est lui,
seul et à l'écart. Aurait-il entendu mes paroles?
DAVID
Oui, mais n'en sois pas inquiet, Semeï. La douleur est ton excuse. Tu as raison. Seulement, maudis le destin et non pas moi, puisque, seul, le destin est coupable.
SEMEÏ.
Je vais m^armer de pierres contre toi. C'est tout le profil que tu as à attendre de Semeï et du destin !
DAVID
Frappe ! je suis prêt à subir la peine que je mérite. Il est juste que je sois lapidé par mon vassal.
SEMEÏ.
Je ne serai content qu'après t'avoir arraché la vie et m'être vengé de mes propres mains, (ii lui jette des pierres.)
ENSAÏ, survenant.
Que fais-tu, traître, sacrilège homicide? Des pierres contre ton roi! C'est à moi de te châtier, puisque j'arrive à propos.
DAVID
Garde-t'en. Je lui pardonne, ne le mal tramite pas. (Sort Semeï.) Ah ! Scmcï, ne fuis pas ma présence. Je t'en donne ma parole, jamais de ma vie je ne me vengerai de toi ni de tes imprécations. Tu es le ministre envoyé de Dieu pour me punir, et, puisque tu exécutes ici sa justice, de ma vie je ne t'adresserai le moindre reproche. (AEnsaï.) Dis-moi maintenant, ami, que s'est-il passé?
Iir JOURNEE 1 1 9
ENSAÏ.
Absalon s'est fait couronner roi à Jérusalem.
DAVID
Je voudrais que Jérusalem fût la métropole de l'univers, afin que mon Absalon, le front ceint de la couronne, régnât sur l'univers entier.
EN s AÏ.
Il désire si peu regagner ton affection qu'il n'a pas craint de profaner le sanctuaire le plus sacré de ton honneur. Il viola...
DAVID
x4rrête. N'en dis pas plus long, si c'est ce que j'imagine. J'aime mieux l'ignorer, de crainte, ô mon Dieu! que la douleur ne m'arrache quelque malédiction. Je veux encore espérer que le ciel lui pardonnera.
EN s AÏ.
Ce fut sur les conseils du. barbare Aquitofel, qui, de désespoir...
DAVID
Ah! Dieu!... Que votre justice, Seigneur, modère son châtiment.
ENSAÏ.
Ton cruel ennemi s'est donné lui-même la mort. Absalon se propose de te livrer aujourd'hui la bataille qui fut, hier, différée sur mes instances. Son armée, transportée de fureur^ s'avance contre toi dans la montagne. Mon devoir, désormais, est de ne plus te quitter et de consacrer ma vie à te défendre!
Tambours et trompettes.
Entrent JOAB, ADONIAS, SALOMÓN, et des SOLDATS.
JOAB
J'ai disposé nos troupes en trois corps.
DAVID
Tu as très bien fait, Joab, de prendre ces dispositions. Puisque Absalon vient nous livrer bataille, je serai le premier à mourir.
ADOiMAS.
Non, seigneur, ne prends pas part au combat. Tout serait perdu si nous te perdions.
SALOMÓN.
Il serait imprudent, seigneur, d'aventurer ta vie. Adonias et moi suffirons à la défendre.
DAVID
Si je vous vois en péril, mes bien~aimés, c*est un nouveau combat qu auront à soutenir mes sens. Quelle heureuse issue me sera-t-il possible d'espérer si, en deux camps ennemis, je vois mes fils aux prises? Le bras qui portera les coups et celui qui les détournera, ne sera-ce pas le même ? Et si, dans cette mêlée où vous serez tous confondus, jin coup vient à me frapper mortellement, ne serai-je pas à la fois celui qui en est atteint et celui qui Ta assené ?
JOAB
Tu as raison. Qu'Adonias et Salomón restent avec toi à l'écart.
SALOMÓN.
Permettras-tu pareille injure?
DAVID
Faites ce que je vous dis.
ADONIAS.
C'est infamer notre réputation î
DAVID
Puisque tu as divisé nos troupes en trois sections, cher Joab, et que tu comptes attendre l'ennemi en cet
Ill^ JOURNÉE 12 t
ordre, prends le commandement de l'une ; Abisaï et Ensaï commanderont les deux autres.
JOAC.
Le clairon sonne.
DAVID, à ses fils.
Nous autres, retirons-nous, (a Joab ) Parte-toi à leur rencontre. — Venez, mes fils.
SALOMÓN.
Prétendre ainsi nous séquestrer!
DAVID
Nos capitaines livreront la bataille.
ADONIAS.
Que tes exigences sont tyranniques, Joab ! (Tambours et trompettes.) Déjà VoTi eutcnd se rapprocher les clameurs guerrières, déjà l'on aperçoit les drapeaux.
DAVID
Joab
JOAB
Sire?
DAVID
Je te confie mon honneur, mais n'oublie pas qu'Absalon est mon fils. Tu me réponds de sa personne. Que tes soldats, dans leur emportement, n aillent pas mêle luer. Il est le cœur de ma poitrine, l'objet le plus cher à mes yeux. Veille bien sur lui. Je crois que je mourrais s'il recevait la moindre blessure.
JOAlî,
Prends garde que le combat s'engage dans toute son ardeur.
DAVID
Prends garde, toi, qu'Absalon est mon fils, (sortent, dun
côté, David, Adonias et Salomón, et, de l'autre, Joab, Ensaï et les soldats.)
'■iJ?'..
12? LES CHEVEUX D ADSALON
Koulements do tambours. Bruits de bataille.
Paraît ABSALON achevai. ,
ABSALON
Israélites fugitifs, qui, dans les déserts abrupts de ces montagnes, protégez une vie qui m'est odieuse, venez, venez en rase campagne. Je vous offre le combat afin que vous soyez deux l'ois mes vassaux, et par la naissance, et par la conquête. Dites à David, mon père, que je ne le traiterai pas mieux, et que, si je le harcèle, c'est pour prouver jusqu'où va mon audace. S'il se souvient du temps où il était jeune, si son âme a gardé quelque vestige de cette ardeur passée, pourquoi se cache-t-il à moi? Je l'attends, sur ce champ de bataille, pour le tuer au mépris de sa couronne et de son rang. Dites-lui d'amener ses fils. Puisqu'il doit mourir de mes mains, que j'en finisse d'une seule fois avec eux tous. — Et vous, mes soldats, aux armes ! Que la violence de nos chocs fasse gémir la terre piétinée, fasse bramer le vent refoulé.
Tambours et trompettes. On livre la bataille. Des SOLDATS entrent et sortent
en combattant.
VOIX DIVERSES, au dehors.
leri est notre roi.
Guerre ! guerre! — Vive Absalon! — Vive David! il
ABSALON
Que vois-je ? Là-bas, un escadron sortant de la montagne où il se tenait à couvert, a pris les nôtres de flanc et en fait un grand carnage ! Je cours les secourir. (A son cheval.) 0 toi, rapide animal de la terre et du vent, toi qui, par ta naissance, es le prodige de deux éléments à la fois, cours, vole! Les tiens sont en péril, à leur secours !... Mais, hélas! insensible au frein, il s'emporte
IIl^ JOURNÉE 123
et refuse d'obéir. Il pénètre dans les fourrés de chênes qui me barrent le passage. Ha ! qu'est-ce, ô ciel^ que m'arrive-t-il? Mes cheveux s'emmêlent aux branches
touffues!... (Il prononce ces dernières phrases derrière un rideau qu'on a tiré . )
On bat aux armes.
Entrent, armés de javelots, JOAB^ ENSAI et des SOLDATS. VOIX DIVERSES, au dehors.
Guerre ! guerre ! — Vive Absalon ! — Vive David ! il est notre roi.
EN s AÏ.
Ne poursuis pas plus loin les fuyards, Joab, sans t'arrêter devant un prodige que je viens de voir dans la montagne.
JOAR.
Quel est ce prodige?
EN s AÏ.
Absalon suspendu, accroché par les cheveux, et ayant l'air pour patrie.
JOAB
Pourquoi, si tu l'as vu, ne lui as-tu percé la poitrine d'un javelot? Je t'en aurais généreusement récompensé.
ENSAÏ.
Pour tout l'or du monde je ne toucherais pas à un seul de ses cheveux. 11 est fils de mon roi qui nous a fait, à tous, la même recommandation.
JOAB
Qu'importe une mort, fût-ce celle d'un prince héritier, si elle assure la paix à tout un royaume? L'inflexible raison d'Etat ne saurait se réduire à des maximes
d'amour (31). Je vais le tuer. (A Absalonqu'on nevoitpas.)
124 LES CHEVKUX D ARSALON
Meurs, présomptueux, quoique le roi m'ait défendu de
te toucher. (H lui lanco un javelot.)
ABSALON, dans la coulisse.
Ha! ciel!
JOAB
Il vit encore. Donne-moi un autre javelot, (n le lance.) Meurs en l'air, beau Narcisse d'Israël.
ABSALON dans la coulisse.
C'en est fait de moi !
JOAB
Deux neme suffisent pas. C'est trois javelots que le ciel m'incite à te lancer. Le premier s'adresse au fratricide, le second à l'impudique, le troisième au fils
rebelle. (On tire un rideau qui laisse voir Absalon suspendu par les cheveux, le corps percé de trois javelots).
ABSALON
Je meurs, comme le ciel en a ordonné, haut placé par les cheveux, ni dans le ciel, ni sur terre, entre terre et ciel, (ii meurt.)
JOAB
Trêve à vos clameurs, Israélites, et venez tous, venez contempler un prodige si étonnant.
Entrent SEMEI, JONADAB, TEUGA, et diverses personnes.