‹ Drames religieux;Chapitre 3 sur 75 · LES · texte numérisé non relu

LES

SUR

Amon en voulst deshonnoarer, Faignant de menger larterete^, Sa seur Thamar, et desflorer.

Qui fusl inceste deshonnestet^.

Villon.

Les critiques espagnols se sont montras particulièrement injustes envers Les Cheveux d'Absalon. S'ils ont parlé quelquefois de ce drame, c'a été pour le condamner d'un mot bref. Toutes les beautés qu'on y remarque apparliennent en propre, affirment-ils, à Tirso de Molina, et c'est à La Venganza de Tamar que Calderón emprunta ses principales scènes et un acte tout entier. Voilà ce que chacun sait et ne se lasse pas de répéter. Mais nul, à ma connaissance, n'a pris la peine d'y regarder de plus près, et je crains bien que l'on ne confonde souvent ces deux œuvres, faute de les comparer avec attention. On ne saurait, semble-t-il, accepter sans appel un arrêt aussi péremptoire, s'il n'est d'abord sérieusement motivé. Qu'on restitue à Tirso í:c qui lui appartient, rien de plus équitable. Mais faut-il pour cela dépouiller Calderón de tout mérite, rejeter sans examen tout ce qu'il a tiré de son propre fonds? Je ne le crois pas.

Schack, si je ne me trompe, fut le premier à signaler La Vengeance de Tamar comme une des œuvres les plus remarquables de Tirso. « Peu de poètes dramatiques espagnols, écrit-il (1), se sont élevés dans la poésie tragique aussi haut que Tirso dans cet admirable drame. Rien de plus pathétique que le caractère du vieux David et le tendre amour qu'il témoigne à ses enfants, malgré la passion qui les égare... » 11 fait ensuite ressortir la beauté incontestable de plusieurs passages, en une analyse qui

1. Historia de la literatura y dd arte dramático en España, traducida por Eduardo de Mier^ t. III, p. 452

serait ici trop sommaire et qui contient d'ailleurs de légères inexactitudes (1).

Voyons maintenant en quels termes le célèbre critique apprécie Les Cheveux d'Atsalon : « Cette magnifique tragédie occupe une des premières places parmi les œuvres de Calderón. Une vie puissante bout en elle. A son mouvement imposant et solennel, aux nombreuses beautés de ses détails, tour à tour gracieux, brillants, rudes ou passionnés, se mêle un délicat sentiment artistique qui en modèle toutes les parties. Elle peint avec le plus grand naturel les aberrations les plus véhémentes de la passion, sans que la sérénité et la beauté idéale de ce tableau sublime en soient troublées le moins du monde. Les luttes des fils désobéissants et dégénérés du vieux David contre leur père, dont la douceur et la longanimité ne font qu'augmenter leur ra2:e et diminuer leur affection filiale, — telles sont les bases de celte composition dramatique d'une saisissante beauté. Dès la superbe scène initiale où, sur la pompe du triomphe, plane déjà comme un nuage menaçant le prochain désastre, l'action se* précipite avec une force irrésistible, de plus en plus violente et sombre. La scène de l'inceste est horriblement belle. Le poète y montre toute la puissance de son art, qui a su nous présenter une action de l'immoralité la plus répugnante sans nous causer la moindre impression de dégoût, et nous inspirer au contraire une horreur purement idéale. Non moins admirable est la scène de la mort d'Absalon, toute resplendissante de la plus sublime poésie. Mais à quoi bon signaler la perfection des détails, lorsque ce drame, construit symétriquement et avec des matériaux <]e choix, forme un tout parfait (2). »

Cette citation, quoique longue, était indispensable. Elle constitue le second terme de la comparaison, dont on n'a jusqu'à présent tenu aucun compte. A ceux qui, pour diminuer l'œuvre de Calderón au profit de celle de Tirso, invoqueraient l'autorité de Schack, il fallait tout d'abord opposer son propre témoignage. Cotte première objection réfutée par avance^, nous pourrons l)oursuivre plus librement notre étude.

Hartzenbusch a eu l'heureuse idée de publier dans le même

\. On peut lire aussi une analyse de La Vengeance de Tama?' dans Alphonse Rover, Histoire universelle du théâtre, Paris, Franck, 1869-70, l. 111, p. 361-3(35.

2. Schack, Historia... déjà citée, t. IV, p. 39G-397. — Voir aussi, dans le présent volume, p. 129, l'appréciation de Shelley, avec laquelle concorde celle de Schack.

volume (1) Los C'tbeUos de Absalon et La Venganza de Tamar. Le lecteur peut ainsi consulter d'un coup d'œil les deux textes et se livrer par lui-même à un intéressant travail de critique. Ni le but, ni le format de la présente publication ne me permettant de traduire en entier la pièce de ïirso, j'en donnerai du moins une analyse et quelques extraits qui la fassent suffisamment connaître.

Amon revient de la guerre, accompagné de ses valets Jonadab L't Eliacer. 11 n'aime pas, comme les aima jadis son père, le tumulte des batailles, ni les prouesses héroïques. Aux plus beaux assauts il préfère « une heure de Jérusalem. » Eliacer ne s'explique pas comment son maître, ennemi de l'amour et de toute galanterie, déteste en même temps les armes. C'est, pour lui, « chose nouvelle. » — « Nouvelle, oui, Eliacer, et c'est pourquoi elle me plaît. En tout je suis singuliv^r, et quiconque n'invente pas chose nouvelle me semble indigne d'intérêt. » Surviennent, en habits de voyage, Absalon, Adonias et leur suite. Comme leur frère, ils ont hâte d'arriver à Jérusalem, le seul endroit où l'on puisse passer agréablement les 'dix jours de trêve accordés par David aux Ammonites. Absalon assimile au guerrier l'amant qui escalade des murs, fait le guet, donne le mot dépasse. 11 raille Amon de sa froideur. N'y a-t-il donc à Jérusalem aucune dame capable de l'émouvoir? « Elisabeth n'est-elle pas jolie? — Vue de près, non; elle a des marques de petite vérole. —Et Esther? — Son teint est bon, mais sa dentition mauvaise — Déborah? — Elle a la bouche grande. — Athalie? — Cette folle, pas plus haute qu'une naine!... — Maria, elle, n'a point de défauts. — N'en est-ce pas un que d'être minaudière? ..» Et la scène des portraits, toujours chère aux écrivains du xvu<= siècle, continue, alerte et spirituelle (2). « Tu n'assisteras donc pas demain à la noce d'Elise, qu'épouse Joseph d'Isacar? La mascarade promet d'être brillante. — Je plains les maris, qui ont une femme à supporter. — En cela tu ne ressembles guère à notre

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