‹ Drames religieux;Chapitre 4 sur 75 · Biblioteca de autores españoles, t. IX · texte numérisé non relu

Biblioteca de autores españoles, t. IX

2. On la retrouve, en Espagne, au premier acte de La moza de cántaro de Lope de Vega, et, beaucoup plus étendue, dans Ef exfhnen demandas, d'Alarcon. En Angleterre, dans Le Marchand de Vense, de Shakespeare; dans 'Tis a. pily she's a whore, de Ford. Chez Molière, au deuxième acte du. Misanthrope, etc 11 faut encore citer une scène semblable dans Les oiseaux s'envolent et les flt'urs tombent, ce beau livre d'Elémir Bourges qui restera comme un des plus purs monuments de la langue et du génie français au xix^ siècle.

père. Non content de ses épouses, il a, dit-on, des concubines d'une merveilleuse beauté. » Absalon avoue qu'il aurait grande envie de les connaître. Une de ces fillettes, qu'il a entrevue, lui a ravi râmc. « Entends-tu, cet Absalon? Les femmes- même de son père!... — Ma mère seule exceptée, les femmes du vieux roi me font envie, et je voudrais les posséder toutes. »

A la suite de cet édifiant entretien, les trois frères se séparent. Le bel Absalon court à un rendez-vous galant; Adonias, au jeu dont il raffole. Amon, jaloux des Psaumes qu'a composés son père, passera la nuit à écrire des vers. Tout à coup, une curiosité étrange s'éveille en son esprit. Que doivent faire, par cette chaude soirée, les femmes de David? Elles sont sans doute à bavarder et à prendre le frais dans ce parc, dont un mur le sépare. Il veut, sans être vu, écouter leur conversation. Ses serviteurs ont beau le détourner de ce projet, le voilà qui s'accroche à un lierre, escalade le mur et disparaît dans le jardin. F>liacer, resté seul avec Jonadab, lui déclare que lorsque son maître « a une idée en tête, quatorze prédicateurs ne sauraient l'en dissuader. »

A Tintérieur du pai^c, Tamar et Dina sont seules assises sous les arbres. Tamar étouffe; les feux de son amour pour Joab lui rendent plus insupportable encore la chaleur de l'atmosphère. Elle chante pourtant, à l'invitation de Dina. — Cette scène a un grand charme de poésie mystérieuse et tendre. — Amon, à la faveur delà nuit, s'est glissé jusqu'auprès des deux femmes. Déjà ému par la voix de Tamar, il fait un faux pas, tombe, et doit pour expliquer sa présence, se donner pour le fils du jardinier. ■ Il affecte un langage et des manières rustiques, saisit sans qu'elle s'en aperçoive un des gants de Tamar, et en profite pour lui baiser deux fois la main. Ses plaisanteries triviales font excuser sa hardiesse. Quelque invraisemblable que soit cet épisode, il est gaillardement traité et bien dans Tesprit voulu par l'auteur. « Pardieu !vous chantez si joliment que je vous écouterais douze jours sans dormir. — Vous êtes satisfait? — Oui, certes. Vous avez chanté comme un géant Goliath. » Tamar, en se retirant, apprend à sa compagne qu'elle assistera le lendemain à la noce d'Elise, et qu'elle portera une robe rouge. Amon se promet de la reconnaître à ce signe,

Adonias et Absalon causent avecAbigaïl et Bethsabée, femmes de David, de l'absence du roi, du siège de Rabbatha, de la fête qui se prépare. « Comme vous voilà galant, Abs/ilon ! — Je suis de noce, aujourd'hui. » Amon paraît. Il se demande, tout songeur, s'il va retrouver son inconnue. « Pour vous, lui dit Absa-

LES CHBVEUX Ü ABSALON

Ion, amour et mariage sont matières à moquerie. — Je ne sais que vous en dire. » A ce moment vient à passer le cortège nuptial. En la dame aux vêtements rouges, Amon reconnaît sa sœur ïamar. Son premier mouvemeïit est de repartir pour la guerre; mais il se ravise aussitôt, demande un déguisement et un masque. Il se mêle ainsi sans être reconnu à la foule qui félicite les nouveaux époux, s'approche de Tamar, lui rappelle la scène du jardin, et s'enhardit jusqu'à lui prendre un baiser. La jeune fille, offensée, ordonne de courir après cet insolent, de le mettre à mort.

Au deuxième acte, nous voyons Amon dans sa chambre, atteint d'une invincible mélancolie. Les contes facétieux d'Eliacer ne peuvent lui arracher un sourire. Un mot de son maître d'armes excite sa colère; il se lance, l'épée à la main, sur lui et sur les assistants. Mais des tambours se font entendre; c'est David qui rentre à Jérusalem. Le roi, après plusieurs allusions aux exploits de son jeune âge, publie sa récente victoire, la prise de Rfibbatha, Ses femmes, ses enfants, lui prodiguent mille tendresses. Mais pourquoi Amon n'accourt-il pas avec eux?... Aussitôt informé de son mal, David se rend auprès du prince :

« David. — Quoi ! mon fils chéri, lorsque ton père vient d'accroître le royaume qu'il cherche à conquérir pour toi, son aîné et son héritier, te laisses-tu consumer de chagrins imaginaires? Veux-tu changer en deuil la joie triomphale qui accueille mon retour? Ces trophées, qu'admire Jérusalem, ne sauraient-ils te rasséréner? Je t'ai conquis tout un royaume. Lève les yeux; regarde-moi. Viens nouer les bras à mon cou. Veuille accepter cette couronne, dont l'or rappelle celui de tes cheveux. Refuses-tu de me parler? Relève ta tête tristement penchée, si tu ne veux que la tristesse me tue.

Absalon. — Frère, la courtoisie n'a-t-elle pas toujours triomphé en vous du chagrin le plus profond? Le roi, mon seigneur et père, est là qui vous parle. Ne le voyez-vous pas?

Adonias. — Si vous gardez à Adonias l'amitié que vous lui avez toujours témoignée, il vous supplie, au nom de cette amitié,' de parler au monarque qui se tient en pleurs devant vous.

Salomón. — Ne troublez pas la joie de cet heureux jour.

Tous. — Prince, revenez à vous.

David. — Amon!

Amon, relevant la tète. — Dicul l'ennuycuse insistance!

David. — Qu'as-tu, chère copie de ce triste original? Je suis prêt, pour soulager ta tristesse, à te donner la moitié de mes Etats. Prends-la, et ne sois plus si sombre. Jette les yeux sur

moi, objet de toute ma tendresse. Ne voile pas rAiiollon de ta face. Bannis la douleur. Parle, demande. Quel est ton désir?

Amon. — Que vous vous en alliez et me laissiez seul.

David. — Si c'est là ton unique désir, je veux bien m'y conformer. Ta tristesse sera cause que je vivrai dans le désespoir. Tu me gâtes l'allégresse qu'a manifestée Israël. Mais, est-il une joie qui puisse compenser le chagrin que cause un fils? Quoi! ne mérité- je pas, fùt-elle mensongère, la moindre parole d'affection? Non, diras-tu? Prince, un seul regard. Tu es cruel envers mes cheveux blancs? Qu'as-tu? Qu'éprouves-tù? Que désires-tu?

Amon. — Que vous vous en alliez et me laissiez seul.

Absalon. — Le plus sage est de le laisser, puisque nos encouragements sont inutiles.

David. — Si je perds le prince, que m'importe, mes enfants, le royaume que je viens de gagner (i)? »

Tous sortent. Amon retient Tamaret lui confesse sans difficulté qu'il est tombé amoureux d'une jeune Ammonite, morte depuis à la prise de Rabbatha. Telle est la cause de sa tristesse mystérieuse. Sa sœur pourra l'adoucir en écoutant, comme l'eût fait sa dame, ses déclarations d'amour. Tamar, sans la moindre objection, se prête à cette comédie équivoque :«Je commence, dilelle, à jouer mon rôle, mais j'ai grand peine h m'empêcher de rire. >■> — Voici la fin de cette scène :

« Tamar. — Gomment te trouves-tu?

Amon. — Mieux.

— Plaisante comédie I

— D'amour.

— Ce lieu n'est pas sûr, va-t'en.

— N'es-tu pas ma sœur?

— C'est pourquoi nous devons être circonspects.

— Congédie-moi comme si j'étais ton amant.

— Soit, puisqu'il importe à ta guérison.

— Adieu, bien-aimée.

— Adieu. !

— M'aimez-vous beaucoup?

— Infiniment.

— Et vous agréez mon amour ?

— Je l'agrée.

— Qui est votre époux?

— Vous.

1. Comparer la scène correspondante dans Les Cheveux d'AOsaion

LES CHEVEUX d'aBSALON

— Viendrai-je cette nuit?

— A onze heures.

— M'oublierez-vous ?

— Jamais.

— Etes-Yous triste que je vous quitte ?

— J'en suis émue.

— Resterez-vous toujours la même ?

— Je serai de bronze.

— Vous dormirez?

— En rêvant de vous.

— Quel bonheur !

— Le doux rêve !

— Ah ! ^mon bien.

— Ah! mon ame.

— Adieu, mes yeux!

— Adieu (1) ! »

Joab, général de David, a surpris cet entretien et reproche à Tamar son inconduite. S'il vient de se signaler à la guerre par des prodiges de bravoure, c'est qu'il aimait la jeune fdle et espérait ainsi l'obtenir. Mais il n'éprouve plus que du dégoût pour son crime monstrueux, et va tout révéler auroi.Tamars'excuse. C'est pour flatter l'imagination malade de son frère qu'elle se prêta à. son absurde fantaisie. Doit-on faire cas d'un fou et de ses exigences?... Joab se laisse facilement convaincre. II jure « de ne plus ajouter foi désormais à ce que verront ses yeux » et s'éloigne après avoir baisé la main de Tamar.

Témoin secret de ce baiser, Amon exhale tout haut ses plaintes et sa jalousie.

« Qu'as-tu, seigneur? lui demande Jonadab.

— J'ai le cœur malade ; je suis jaloux.

— Jaloux? Ne pourrais-je savoir de qui?

— Si. Puisque je meurs, je ne peux ni ne veux le celer. Je brûle d'amour pour Tamar.

— Que dis-tu!

— Pas de conseils. Donne-moi la mort , il vaut mieux.

— Insensé est ton amour. Mais, pour que tu n'aies rien à me reprocher, ma loyauté bien connue viendra en aide à ta passion. Perde Tamar son honneur plutôt que toi la vie!... Couche-toi et feins d'être malade.

— Mon tourment n'a rien de fictif.

— Dissimule ton affection et fais appeler le roi, qui t'adore.

j. Comparer la scène correspondante, p. 41.

1 o NOTICE Sl]f\

Demaiule-lui que Tainar, ta sœur, vienne L'apporter à manger. Lorsqu'elle sera en ton pouvoir... je n'ai pas de conseil à te donner. Tu n'es pas sot; l'occasion te dira ce que tu as à faire.

— Ce remède sera ma vie ou ma perte. Va, appelle mon père; qu'attends-tu (1)? »

Tamar, à la prière de David, vient en effet, comme le prince le désirait :

« Sors, Jonadab! s'écrie Amon. Ferme la porte, Eliacer. Je veux manger sans témoins ce mets qu'espérait mon àme.

— Considère ce que tu fais, dit Tamar.

— Il n'y a plus rien à considérer. Ce mets, ce sera toi seule, toi, dont l'avarice tient depuis si longtemps mon àme affamée, alors que tu aurais pu lui fournir des aliments.

— Cher frère (tu me coûteras assez cher, si tu restes impitoyable! ), tu es prince d'Israël. Tous ont droit à ta protection. Mon honneur est un miroir limpide où je me mire avec complaisance et respect. Il ne pourra, si tu le brises, souffrir d'être ainsi déprécié. Toi, tu n'y gagneras qu'une réputation d'infamie €t d'extravagance. Je suis ton sang.

— C'est ainsi que je taime.

— Calme-toi!

-- Il n'est plus temps.

- Que veux-tu?

T'ai mer, Tamar (2).

— Arrête!

Je suis Amon, j'aime (3

— Appellerai-je le roi?

— J'appellerai l'amour.

- Je suis ta sœur.

— L'amour m'enilamme.

— Traître!

■ — Jamais l'amour n'est traître.

— Ta loi...

— L'amour ne connaît point de loi.

— Ton roi...

— C'est l'amour qui est mon roi.

— Ton honneur...

— C'est mon bon plaisir (4). »

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