LÉOCADIE
Bienheureux Ildefonse, par toi vit ma souveraine.
(Musique de hautbois. La sainte disparaît en l'air.)
PREMIER HOMME
Quelle merveille!
DEUXIÈME HOMME
Quel prodige !
RECISUNDO.
Quelle félicité !
LA REINE
Etquelle allégresse ! (ns sortent.)
Entrent TEUDÍÜS et PELAGE.
TEUDIUS.
N'y a-t-il point de consolation possible?
PELAGE
Pour moi il n'y en a point et je n'en veux espérer aucune. Je me contente de mourir de rage. Toutefois, écoute.
TEUDIUS.
Parle, ami.
PELAGE
Cet Ildefonse, pasteur austère, prudent et juste du troupeau catholique, a mis tant de sollicitude à le pro-
téger, qu'il a suffi de lui seul pour le défendre contre nous deux. Or, un homme abandonné à ses propres ressources n'aurait su en venir à bout. Il faut donc que sa dévotion fervente à la sainte image du Sagrario, copie de la Yierge vivante, contribue à graver aussi profondément la foi dans le métal fortement trempé de son cœur; un tel burin, en effet, trace ses dessins en traits de sang. De mes déductions il résulte que, le jour où cette image disparaîtra au fond d'un puits, la foi s'éteindra en Espagne; et j'en conclus que, seule, elle sert de rempart aux catholiques. Mais si^ comme on l'affirme, cette belle image doit un jour être jetée captive au fond d'un cachot, c'est nous deux, à n'en pas douter, que désigne cette prédiction. En est-il d'autres en qui le ciel pourrait susciter pareille audace? Donc, si j'ai su te communiquer la mienne, commettons ce hardi sacrilège. Cette nuit, à l'heure où le soleil, détournant sa face radieuse, laissera le monde plongé dans les ténèbres et le silence, glissons-nous jusqu'au sanctuaire. Enlevons la statue divine et jetons-la au fond d'un puits. Ainsi s'accomplira la fatale prédiction. Privés de cette image, les chrétiens sentiront, je pense, diminuer leur foi. Le ciel en a disposé ainsi, et grâce à ma science, Teudius, j'ai su pénétrer ses desseins. Tombe en un puits la base dont les épaules soutenaient cet édifice ! et je réponds du succès. Pénétrons dans le temple où, cachés dans l'ombre, nous attendrons le moment favorable pour mener à bien un projet si glorieux.
TEUDIUS.
Entrons. Puissions-nous seulement dérober l'image et la voir au fond d'un puits, et notre triomphe sera éclatant !
f® JOURNÉE 193
Entre PAYO.
PAYO.
Pendant que les prêtres arrivent un à un à matines, les sommeils m'arrivent deux à deux. Je m'endors debout, quoi! comme une grue.
TEUDIUS, au fond de la scène.
Voici un coin obscur et propice. Nous y serons en sûreté, derrière ce tombeau.
PAYO.
Certes, sommeil mon maître, vous êtes importun. Voyons, est-il convenable de venir ainsi chez les gens qui vous accueillent à contre-cœur? Vous ai-je appelé, par hasard? Oui, sans doute, j'en conviens. Un muet lui-même eût entendu les signes de ma tête dodelinante. Soit, il en sera comme vous voulez. Faufilonsnous dans ce coin obscur et solitaire. Nul que je sache ne cherche pour dormir ni lumière, ni société.
PELAGE
Une forme s'avance vers nous.
TEUDIUS.
Tais-toi. Que l'air lui-même, ralentissant sa course, ne puisse nous entendre.
PAYO.
Dieu me protège ! Ñ'ai-je pas entendu des voix et des pas derrière ce tombeau ?Il n'y a plus, dans cette église, un seul tombeau qui ne veuille faire des siennes ! J'ai grand peur. Retirons-nous de ce côté. Vade retro! De ma vie je ne pourrai dormir, à présent. Vous vous adressez mal, monsieur le défunt, sachez-le. Ildefonso et Recisundo sont gens versés dans les affaires de l'autre monde ; moi, pas du tout.
194 LA viF-üci-: i)c SAGinruo
Entrent ILDEFONSE et des VALETS UN VALET.
Quoi ! seigneur, sortir de chez vous à pareille heure Í
ILDEFONSE
Je désire assister à matines, cette nuit, que je juge être celle de FExpectation, — fête que j'espère établir.
PAYO.
Voici du monde; je puis maintenant parler haut. La frayeur m'avait glacé la voix. C'étaient ceux-ci sans doute...
ILDEFONSE
Laissez-moi seul. Je veux, en attendant que le chapitre soit réuni dans le chœur, prier un moment devant la Vierge du Sagrario. (Sortent les valets.)
TEUDIUS, bas.
Quel pasteur auguste et vigilant !
PELAGE, bas.
Je ne sais, Teudius, comment je puis souffrir la pieuse humilité de cet homme si docte et si juste, sans que le volcan de ma poitrine exhale, à travers fumée et flamme, une colère capable d'embraser cette église.
TEUDlUS, bas.
Tu ne tarderas pas à voir sa ruine.
SAINT ILDEFONSE découvre l'autel de la Vierge et monte les degrés, à genoux, jusqu'à ce qu'il se trouve à la hauteur de l'image.
ILDEFONSE (H)
Lorsque, pour vous chanter, j'accorde l'instrument de mes lèvres, ô Vierge pleine de grâces, chef-d'œuvre de Dieu si unique et si parfait qu'il n'existe de vous d'autre copie que vous-même,
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Ma voix reste muette. Car en vous je contemple la Mère de Dieu le Fils, la Fille incomparable du Père, l'Épouse du Saint-Esprit ; le temple, le sanctuaire et le tabernacle des trois Personnes.
La Trinité vous a douée de tant de perfections que, si ses trois Personnes pouvaient en admettre une quatrième, qui les englobât toutes,
Vous seriez, ô Vierge divine, cette quatrième Personne. Mais, n'ayant pu vous admettre, vous quatrième. Elle vous a faite la première après Dieu.
PELAGE, bas.
Teudius, je ne sais quelle épouvante, circulant à travers mes veines, me tient glacé et stupéfait. Il me semble que tous les cieux à la fois s^écroulent sur ma tête.
1EÜD1ÜS, bas.
J'ai vu, ce n'est que trop certain, vaciller les colonnes de cet édifice. J'ai vu s'entr'ouvrir et s'entrechoquer les solides lambris de ses voûtes. Ne vois-tu pas la porte céder d'elle-même à une douce pression pour livrer passage à un char triomphal? Oh ! l'imposant spectacle ! Un escadron l'entoure, dont le soleil, reflété par les écus, fait resplendir les armures.
PELAGE, bas.
Je ne vois rien, tant l'éclat de cette lumière m'éblouit.
TEUDIUS, bas.
Je le vois bien, moi, quoique cette vue me laisse glacé et interdit. Fuyons! Le ciel tout entier descend au secours d'Ildefonse; ce n'est pas à nous qu'il réserve la
gloire de ce vol. (Hs sortent.)
Entre LA VIERGE, sur un char triomphal entouré d'ANGES. Elle s'arrête
entre l'image du Sagrario et saint Ildefonse, à portée de l'une et de l'autre
et tient dans sa main une chasuble.