‹ Drames religieux;Chapitre 51 sur 75 · G0D3IAN · texte numérisé non relu

G0D3IAN

Le sol de cette tente. Pourvu que je sois assis, je te cède l'avantage des coussins et de l'estrade (22).

TARIF

Ta conduite ne manque pas de sens. Te jeter à terre pour me parler, n'est-ce pas adorer en moi ton maître

ir .lOURNÉE t '

et t'avouer réduit en mon pouvoir? A moins que, mort de terreur à la vue de mon courroux, tu ne prennes sur cette dure terre la mesure de ton cadavre pour l'y ensevelir.

GODMAN.

Il est vrai. Mais je dois à ton arrogance et à ma valeur de déclarer que, si j'ai pris mesure de ma tombe, c'a été en me disant : « Plulôt mourir avec honneur que voir mon autorité méconnue! » Car l'iioiineur est l'autre âme de l'autre vie. Des privilèges sans nombre accordent à Tolède un siège parmi les rois, et je...

TABIF.

Arrête! Un moment î... Ce siège, ton roi te le donnerait-il ?

Sans doute.

Holà !

Ne le tue pas !

GODaïAM.

TAUIF, appelant.

LUNA

MUZA

Modère ce terrible courroux î

TARIF

Que vous me jugez mal ! — Apportez ici d'autres coussins. — Assieds-toi sur mon eslrade, illustre Gotli. Puisque ton propre roi t'eut donné un siège, je prétends ne pas te faire moins d'honneur et, dès aujourd'hui, agir en tout comme ton roi. Ta cité, parce qu'elle devient mienne, ne doit rien perdre de son éclat passé, de son honneur, ni de sa gloire.

LUNA

Oh! combien je craignais pour lui!

218 LA VIERGE DU SAGUAUlO

TAKIF

TARIF

Assieds-toi.

Me voilà assis.

Parle, à présent.

GODMAN.

Ecoute. Tolède, héroïque cité, les yeux fixés sur le seuil de la mort, se préparait à la ruine. Mais, considérant que, dans les fastes de la renommée, le désespoir ne mérite pas le nom de vaillance ; que, de plus, un malheur en appelle un autre, elle se résout à attendre avec fermeté quelque désastre qui puisse l'accabler désormais et à ne point détourner sa tête du premier, puisqu'elle les attend tous face à face. Transigeant avec son orgueil, elle vient en ma personne se rendre, si tu es disposé, Tarif, à observer les clauses consignées en cet écrit.

TARIF

Lis. Je ne suis pas dans l'intention de te rien refuser. Pour voir soumise à mes pieds cette terre, par Allah î je donnerais jusqu'à ma vie.

GODMAN.

Nous demandons avant tout à conserver notre foi sans être inquiétés.

TARIF

Poursuis sans te troubler.

GODMAN.

Nous aurons des églises pour nos offices divins, des prêtres pour célébrer nos sacrifices.

Tout cela, je te l'accorde . Que veux-tu encore ?

GODMAN.

Après la foi vient l'honneur. Jamais on ne nous séparera de nos femmes, jamais lèvres ni mains n'outrageront leur honneur.

TARIF

J'y consens aussi.

GODMAN.

Aussitôt après la foi et l'honneur vient la richesse.

TARIF

Conservez vos biens. Chrétien, que veux-tu davantage? Demande. Tout cela est peu au prix de Tolède. Je suis fou de joie ! Que les chrétiens, mêlés aux Arabes, vivent honorés, sans que leur antique noblesse ait à craindre le moindre outrage !

GODMAN.

Et, pour l'étonnement du monde, les .Tolédans perpétueront leur gloire en prenant le nom de mistiarabes, ce qui veut dire, Tarif, mêlés aux Arabes.

TARIF

Il faut — la renommée en tiendra compte, — que leur noblesse soit grande pour qu'ils restent chrétiens malgré tout.

GODMAN.

Laisse ma bouche baiser la terre que tu foules. Tolède, en ma personne, se prosterne à tes pieds. A l'aurore tu feras ton entrée dans la ville. Déjà, enveloppée d'un sombre linceul, la nuit descend pleurer notre infortune ; déjà, vice-reine du soleil, parait la lune.

TARIF

Relève toi, chrétien.

GODMAN.

C'est incliné à tes pieds que je dois baiser ta main.

2 2 o LA vieiuíl: du sagrario

TARIF

Comment, toi qui vins si fier, t'en retournes-tu si humble ?

GODMAN.

Ne t'étonne pas de ce changement. Je vins libre vers toi, mais je m'en retourne captif, (n son.)

LUNA

Le chrétien s'éloigne en pleurant. Donne-lui, Tarif, quelque consolation.

TARIF

Toute consolation serait vaine en ce moment et, puisqu'il pleure, il est déjà à moitié consolé. Puisque la fortune s'est plu à tirer un triomphe d'une ruine, que les larmes ameres du Tolédan se changent en joie pour l'Africain. Que chacune de nos tentes s'illumine de feux brillants qui rivalisent avec l'éclat des étoiles. Que Tolède, éblouie de tant de feux, croie voir en chaque lumière une comète malfaisante, un serpent fatal qui sillonne les airs pour y écrire sa perte en caractères de flamme. Que trompettes et clairons remplissent de doux échos la zone où souffle l'autan, où soupire le notus. Que la grande Constantinople enfin soit en fête! Mais pourquoi chercher d'autre fête que celle que j'ai là, près de moi. Paraisse ma Luna charmante, le soleil ne fera pas défaut! Brillent ses yeux, les illuminations n'en seront que les reflets. Résonne sa voix, les zéphyrs dans leur course s'arrêteront pour l'écouter. Car il n'est pas de divinité qui ne s efface devant la splendeur de Luna.

(Tous sortent.)

Page 1