JOUI? NÉE Í2Í
Entrent GODMAN, THÉODOSE, RODRIGO, IÑIGO et des GOTHS
portant des torches allumées.
GODMAN.
A travers l'horreur de la nuit dont nous foulons les ténèbres, je suis arrivé jusqu'au temple, accompagné de vous trois. Entrons-y; mais posez vos pieds sur le sol avec tant de précautions que l'air lui-même ne s'en doute pas et ne puisse révéler que nous nous cachons ici. Fermez les portes et restons seuls.
THÉODOSE
Que veux-tu faire ?
GODMAN.
La plus pieuse cruauté et la piété la plus cruelle qu'ait pu inspirer la foi à un cœur catholique; l'action la plus téméraire qu'ait pu me dicter ma loyauté de gentilhomme et de chrétien, (n découvre lautei du Sagrario.) Avant d'apprendre ce dont il s'agit, vous allez, sur cet autel divin, vous engager par serment à ne révéler en aucun cas le secret que je vais vous confier.
TOUS
Nous le jurons !
Ecoutez-moi donc, à présent. Vous le savez, illustres parents et amis, c'est demain que, plein d'orgueil, le More infidèle pose son pied sur notre nuque. Vous le savez aussi, notre souveraine patronne a voulu, en sa qualité de Mère de la patrie, rester parmi nous pour partager nos malheurs. Je voudrais, dans mon zèle pieux, que notre reconnaissance et notre sollicitude fussent à la hauteur de son dévouement. Celle qui fut digne de tenir entre ses bras son original divin, laisserons-nous des barbares la
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briser entre leurs bras? Son charmant visage, ce portrait fidèle de sa beauté que modela une main céleste, pourrons-nous le voir, hélas! blessé, déchiré?... A cette pensée, je me sens submergé de douleur ; les larmes comme un couteau percent mon sein, comme un lacet serrent ma gorge. Puisqu'elle n'en doit pas sortir, amis, cachons en ce temple la Vierge du Sagrario. Un serment nous lie; ne craignons pas que l'infidèle puisse jamais découvrir l'inestimable trésor dont il est maître comme de tout le reste. Il y a dans cette église un puits et, dans ce puits, est bâtie une niche que, dès longtemps, ma prévoyance visita avec soin. Nous pouvons y cacher l'image, puis, dissimuler l'ouverture avec des pierres et des dalles, — en attendant que les cieux, touchés d'un exil si cruel, ouvrent la mine au feu et arrachent à la terre ce dépôt de la foi, le plus précieux des trésors enfouis en son sein.
THÉODOSE
Que pourrions-nous te répondre, illustre Godman? Nous n'avons qu'à seconder ta pieuse entreprise. Monte sur l'autel et descends l'image. Tu le vois, il importe d'agir vite et en secret.
GODMAN.
Qui aurait la téméraire audace de poser les pieds sur cet autel ? Ces bras, qui furent dignes de tenir entre eux l'Impératrice du ciel, qui oserait y toucher? qui?
THÉODOSE
La foi d'un Goth espagnol.
GODxMAN.
Quemafoi l'ose donc, (n monte à i'autei.)Pardonnez, Vierge divine, si Moïse, en son impertinente audace, ose s'ap-
procher du buisson qui brûle sans se consumer. Humain Atlas, je soutiendrai deux cieux, puisque vous en tenez uiî dans vos bras et que je vais vous emporter avec lui. Et l'on comprendra, en nous voyant tous trois, que, si vous êtes Mère de Dieu, vous Fêtes aussi des pécheurs. Comme Mère de Dieu, vous vous empressez de Tarracher au péril. Comme Mère des pécheurs, vous permettez que l'un d'eux sauvegarde votre liberté. Ce service, vous l'acceptez de lui comme d'un fils, et les cieux envient la gloire de ce pécheur prosterné à vos pieds, dont vous acceptez l'assistance. Oui, quelque indigne que je sois, c'est moi qui vous affranchis, madame, et c'est vous qui affranchissez Dieu, (ii descend nmage.) Venez, venez dans mes bras. Ainsi que jadis, belle Vierge, il vous faut fuir la cruauté de Pharaon. Un nouveau Nabuchodonosor est venu, divine et charmante Esther, et vous allez aujourd'hui partager, à Babylone, la captivité d'Israël. Que dis-je? Plus rigoureuse encore est celle que vous allez subir. Votre prison va être un cachot qui, pareil à un nuage, interceptera la lumière et l'empêchera de pénétrer jusqu'à la lumière. C'est dans un puits que vous allez, madame. Tel est. Vierge charmante, l'asile que vous offre la terre inhospitalière. Vous dans un puits, mon bien ! Vous dans un puits, ma souveraine ! Mais pourquoi s'en étonner? Ne tenez-vous pas entre vos bras un innocent Joseph ? Le tombeau que vous n'avez pas eu à l'heure de votre mort bienheureuse, n'est-il pas juste que vous l'ayez aujourd'hui? Hélas ! le silence de mon âme sera plus éloquent que tout ce que pourrait dire ma langue.
THÉODOSE
A tous VOS dévots donnez vos pieds à baiser.
ik
RODRIGO
Serions-nous faits de marbre que la douleur, comme un ciseau, creuserait en nous ses traces.
IÑIGO.
Et ce ne serait pas la première fois, car vos pieds, ô reine charmante, laissent aussi des empreintes sur le marbre (23).
THÉODOSE, à Godman.
Je vais vous éclairer... Ainsi. Bien. Faisons-la glisser au ras du sol.
GODMAN.
Qu'attendez-vous, ô cieux, pour éclipser l'incarnat de vos astres ? Qu'attend votre foudre pour déchirer et anéantir les planètes? Couvrez de deuil et de ténèbres vos sphères de cristal! Tonnez, gémissez, manifestez votre désespoir. Séraphins, qu'avez-vous à rester muets? Pouvez-vous voir l'enterrement de la Vierge sans témoigner plus d'affliction?
Tous se mettent en procession. Des tambours battent sourdement, et des voix invisibles chantent :
CHANT
Oh! comme la cité reste Sans consolation et sans joie !
Oh! comme gît abattue L'altière Jérusalem ! (24)
Ces voix viennent du ciel. Oh ! qu'elles résonnent à propos, les plaintes de Jérémie pleurant sur Jéruralem! — Mais, espérez, spectateurs de cette divine tragédie ; attendez, mortels, le temps où Jérusalem triomphera de Babylone. La renommée vous convie au grand théâ-
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tre du monde. Vous y verrez le dernier acte, et le triomphe définitif de cette Reine. — Pleurent, en attendant, les yeux témoins de son infortune! Douces voix, pleurez, et chantez une fois encore...
CHANT
Oh ! comme la cité reste Sans consolation et sans joie !
Oh ! comme gît abattue L'altière Jérusalem !