DON VELA
JUAN RUIZ
DOMINGO, Asturien. La reine CONSTANCE.
SÉLIM, More.
RAMIRO
Quatre pages.
Dames, musiciens, suite du roi.
TROISIÈME JOURNÉE
Le théâtre est couvert de drapeaux. Des timbales et des hautbois se font entendre. Sous un dais sont assis le roi DON ALPHONSE et la reine DOÑA CONSTANCE. D'un côté, toutes les dames; de l'autre, RAM IRO.NUÑO, VELA, JUAN RUIZ. Derrière le trône du roi, l'archevêque BERNARD. SÉLLM, à genoux aux pieds d'ALPHONSE Vï, lui présente les clefs de la ville dans un bassin.
ALPHONSE
Vassaux, parents et amis, dontla constante fidélité fut témoin de mes malheurs, soyez témoins de ma victoire. Hier, exilé de ma patrie, je fuyais un persécuteur ; aujourd'hui, sur un sol étranger, je pose sur mon front une couronne. Hier, don Sancho, mon frère, m'expulsait de Castille ; aujourd'hui, j'orne mes tempes de son laurier souverain. Hier, les murs de cette place me servaient de retraite et de prison ; aujourd'hui, un sort plus clément en fait le théâtre de mon triomphe. Hier, usant de ruse et plein de crainte, je quittais Tolède en fugitif; je reviens, aujourd'hui, ceindre la couronne àTolède. Hier, étant en son pouvoir, je sollicitais ses faveurs; c'est à moi, aujourd'hui, de lui accorder celles qu'elle me demande. Hier, par un cruel supplice, le More perça ma main ; en cette main, aujourd'hui, il remet les clefs de son alcázar. Apprenez en une histoire, en une vie, en un seul événement, ce que peut être et devenir la fortune versatile.
SÉLIM
Roi Alphonse, qu'Allah te garde dans l'intérêt de la Castille ! Il t'a permis d'asseoir ton trône sur la nuque ^
23 0 LA VIEIIC.E OU SAGKAKIO
du lâche Africain, qui, dans sa terreur, rendra à ton épée invincible l'Alhambra de Grenade après les remparts de Tolède ! Il permettra que rien ne résiste à ton pouvoir souverain et que tu regagnes, lion asturien,ce que perdit un tigre goth ! Ne te plains pas de ton sort parce que le More a percé ta main. C'est sa mort qu'il préparait en te laissant la vie. Tu t'es bien vengé d'une cruauté à laquelle tu dois la possession de cet empire, ô toi, qui, feignant de dormir, surpris le moyen de nous vaincre. A présent , nous voilà captifs . Notre règne a duré peu. N'estce pas hier que Tarif, fou d'orgueil, arrivait en ce pays? Hier que les Tolédans, aujourd'hui vos alliés, vécurent parmi nous? — chrétiens mêlés aux Arabes, Mistiarabes ou Mozarabes, comme, par corruption, on les appela à la longue. N'est-ce pas hier, enfin^ que le More pouvait dicter ces mêmes conditions qu'il sollicite de toi aujourd'hui? C'est ainsi, en effet, que le ciel a mesuré nos actes, afin que nos revers et ta victoire te soient un avertissement de ceque peut être et devenirla fortune versatile.
ALPHONSE
Sélim, la parole royale eut toujours force de loi. Celle que je donne aujourd'hui aux Mores, je la tiendrai fidèlement. Je jure encore, la main sur cette épée, et je pj"ends le ciel à témoin que je n'userai jamais de tyrannie envers vous. Si je vous ai vaincus, je n'exige de vous le sacrifice ni de votre foi, ni de vos biens. Même, je fais don à votre secte de la principale mosquée.
SÉLIM
Puisses-tu vivre mille années ! (n sort.)
CONSTANCE, à part.
Hélas ! que mon cœur s'afflige d'entendre cette condition !
m'' JOUHNÉE 23 1
BERNARD (25)
Maintenant, sire, que tu as obtenu une victoire si complète et si définitive, reconnais, en ta qualité de roi terrestre et de prince chrétien, que toute la gloire en revient à Dieu, et hâte-toi de rétablir la foi en ce pays.
JUAN RUIZ
Qui vous a dit qu'il fût nécessaire de rétablir la foi en ces lieux ? Ignorez-vous que des Golhs au sang pur les habitent et que leur foi n'a nul besoin d'être rétablie? Si vous entendez, par ce mot, que vous venez ici apprendre la foi, je me charge^ moi, de vous renseigner.
VELA
Au moment de la perte de Tolède, son Eglise suivait un rituel que les papes ont réformé depuis. Il est évident que les chrétiens mozarabes s'en sont tenu, durant leur captivité, àce rituel antique. Mais ils doivent, dès à présent, se conformer au nouveau. C'est ce qu'il a voulu dire.
JUAN RUIZ
Serait-il juste que notre race perdît ces divines lettres de noblesse, ces titres qui l'immortalisent dans l'histoire ? L'invasion des Mores n'a ni ébranlé notre foi, ni souillé notre sang. Ce sont là deux mérites à ne pas oublier. Et d«s Asturiens...
VELA
L'insolent Mozarabe !
JUAN RUIZ
... viendraient nous dire qu'ils sont venus nous faire bons chrétiens ! Nous ne saurions admettre cela ! Non, ils ne se flatteront pas d'avoir rétabli la foi parmi nous!
VELA
Je ne puis souffrir plus longtemps ton arrogance !
23 2 LA VIEIIGE DU SAGKARIO
Quand des Asturiens viendraient ici rétablir la foi et se flatteraient de l'enseigner aux Tolédans, n'en auraient-ils pas le droit, eux qui ne se sont pas mêlés aux Mo res? Mais vous qui, serviles et soumis, avez vécu parmi eux, il doit vous en être resté quelque chose.
JUAN RUIZ
Rien, au contraire. Tolède fut toujours la basilique de la foi, que le temps n'a pu venir à bout de consumer en son cœur. Sa servitude, elle s'en fait gloire I Certes, Tolède n'eût pas connu la servitude, si elle se fut réfugiée de peur dans les montagnes (26).
VELA
Le Montagnard n'a jamais su ce que c'est que la peur. Ses montagnes, il en est sorti pour reconquérir, par un constant et pénible effort, la couronne de cet empire. Comme on peut l'accuser de peur, lui qui est venu aujourd'hui vous délivrer de l'esclavage ! Et, eût-il peur après tout, mieux vaut, je ne crains pas de le dire, la peur d'un Montagnard que la bravoure d'un Tolédan.
JUAN RUJZ.
Dans ton erreur tu as touché juste, puisque tu coufesses, Asturien, et ta peur et ma bravoure. Eh bien î moi, avec tout le respect que doit observer un gentilhomme en présence d'un roi, je défie tout Mi)ntaguard qui oserait soutenir que le rite mozarabe n'est pas licite comme l'autre. Sors, si tu l'oses, te mesurer avec moi. Je t'attendrai dans la veçja (27). Et, s'il succombe, heureuse sera la mort du vaillant Juan Ruiz, gentilhomme mozarabe, (iison.)
VELA
Je...
ALPHONSE
Il suffit, don Vela. Je suis là, ne l'oubliez îkis.
II " JOURNÉF. «33
VELA
Laisserai -je diiTamer notre honneur?
ALPHONSE
Don Bernard, archevêque de Tolède, saura le défendre. Il fera le nécessaire. Pour moi, je ne puis m'attarder à résoudre des questions superflues, car il m'importe de regag-ner en hâte le royaume de Léon.
VELA, à part.
Mon honneur c'est ma vie. Si je dois mourir, il n'y a pas à différer! Dût le roi me tuer après, j'accepterai ce
défi. (Il sort.)
ALPHONSE
Je vous laisse à Tolède, ma reine bien-aimée. Je voudrais que Tolède fût un monde ; c'est toutefois un royaume que je vous donne. Veillez, en mon absence, sur le Montagnard (28) et sur le Goth; mais avant tout, Constance, sur la foi, qui est la lumière et le guide d'un souverain. Yeillez-y avec sollicitude, comme il sied à une reine qui doit le jour à qui mérita le titre de Très Chrétien de France. Dieu vous garde! (n sort.)
COlNSïANCE.
Qu'il vous ramène heureusement à Tolède, intrépide César! — Le roi est parti. Je puis bien avouer maintenant, illustre Bernard, combien je désirais son absence.
BERNARD
Expliquez-vous.
CONSTANCE
Dieu avant tout! Sachez- le, illustre Français, lorsque le roi accepta ces conditions, j'ai déploré qu'un intérêt humain pût le faire abandonner au More arrogant le plus grand bien, le plus riche trésor, saconquête la plus glorieuse, qui lui vaudra d'éternelles louanges, un honneur infini.
2g 4 LA VIERGE DU SAGUAl'.lO
BEUNARD.
Et c'est?...
CONSTANCE
La cathédrale, qu'ils appellent la principale mosquée. Là se trouvait autrefois une image que les chrétiens adoraient sous l'invocation de la Vierge du Sagrario. Là, des yeux humains ont vu, au milieu de nuées et de voiles, laReine des cieux descendre pour embrasser son portrait. On le perdit (peine cruelle!) avec la ville (quelle douleur!) de sorte (quelle amertume!) que nul ne sait ce qu'il est devenu. Mais je prétends venger cette Vierge non pareille et satisfaire son honneur en restaurant son temple. N'est-il pas outrageant, en effet, que le More possède sous nos yeux ce sol qui fait envie au ciel? Le roi m'a donné tout pouvoir pour exalter la foi. Exaltons-la donc en enlevant cette église aux Arabes.
BERNARD, à part.
Qui a jamais vu un zèle si ardemment chrétien ! — Oui, emparons-nous tous deux de ce trésor. Enlevons aux Mores cette citadelle qu'est l'église. Puisque les soldats sont encore sous les armes, ô reine, agissons sans retard. Je veux être le. capitaine de cette guerre catholique.
CONSTANCE
Allons, enflammons le courage des soldats qui sont réunis dans l'enceinte de Tolède. Arrachons à notre arrogant adversaire la base de notre foi. Conquérons ce temple, qui fut celui de la Vierge du Sagrario. (Hs sortent.)
m joi;P.>é(í; 235
Entront JUAN RUIZ et DON VELA.
JLANRUIZ.
Inutile d'aller plus loin. Ce site ombreux et retiré, intrépide Montagnard, est propre à notre dessein. C'est moi qui t'ai défié ; il était de mon devoir de venir seul et sans armure. Voici ma poitrine et voici monépée; je ne porte pas d'autres armes.
VELA
Voici mon épée et voici ma poitrine. Quoique provoqué, je n'ai voulu aucun avantage, car j'ai appris que tu es noble et valeureux, et que tu viendrais de la sorte.
JUAN RUIZ
Je me reconnais ton obligé. Mais je suis forcé de soutenir ce que j'ai dit.
VELA
Toujours, sur le terrain, j'oublie les paroles que j'ai prononcées, et c'est par mes œuvres que je réponds.
(Ils se battent.)
JUAN RUIZ
Tu es vaillant, et habile autant que brave.
VELA
Pour qui se bat contre toi, c'est peu d'une extrême
vaillance... Ha !... (Son pied gUsse sur le sol, et il tombe.)
JUAN RUIZ
Te voilà à terre. Rends-moi tes armes, si tu ne veux voir mon acier impitoyable rougi de la pointe au pommeau.
VELA
L'homme vraiment noble ne rend jamais ses armes. Donne-moi la mort, de grâce. Je ne veux pas de la vie à un prix si honteux.
IÉl.
ALPHONSE) derrière la scène.
J'entends du bruit par là. Ramiro, Ñuño, pied à terre, venez tous !
JUAN RUIZ
On vient. Choisis, avant que l'on ne s'interpose : rendre tes armes ou mourir!
VELA
Plutôt mourir.
JUAN RUIZ lève l'épée pour le frapper. — Entre le roi ALPHONSE
et sa suite.
ALPHONSE
Arrête, ne le tue pas !
JUAN RUIZ
A ta considération, sire, je lui laisse la vie. Mais, en retour, je te demande une grâce.
ALPHONSE
Je te l'accorde.
JUAN RUIZ
Pour l'honneur du sang goth et par égard pour l'antiquité de notre race^ n'use pas de ton autorité pour nous imposer des rites nouveaux. Accorde-nous le bonheur de posséder, dans l'Eglise de Tolède, un fief digne de nous, titre de noblesse que nous aura acquis ma victoire.
ALPHONSE
Je ne sais comment, mais, puisque j'ai promis, je tiendrai ma promesse. L'Eglise de Tolède, j'en prends l'engagement, possédera donc, au nombre de ses fondations pieuses, une chapelle des Mozarabes (29). Je la dote des rentes les meilleures qu'il y ait en mon patri-
m JOüHNEtí ^2 3 7
moine, afin que ses cérémonies, toujours conformes au rite antique, perpétuent la mémoire des Goths mozarabes. (A don Vela.) Honncur à vous, qui avez refusé de rendre vos armes et les avez si fièrement défendues, quoique gisant sur le sol ! Cela me prouve que, si vous êtes tombé, ce fut non par défaillance, mais par accident. Je prends à ma charge votre réputation. Tendez à Juan Blasco Ruiz vos bras valeureux.
JUAN RUIZ
Je serai heureux d'être son ami. Je connais sa valeur et je l'ai connue à mes dépens.
ALPHONSE
Vous voilà amis. Je devrais manifester mon courroux, mais je vous pardonne votre délit en faveur de son heureuse issue. Votre réconciliation met d'accord Mozarabes et Asturiens. — Remettons -nous en route.
SÉLIM, derrière la scène.
Cieux cléments, secourez-moi !
ALPHONSE
Quelle est cette voix que j'entends ?
RAMIRO
Je n'aperçois dans la plaine qu'un Arabe à cheval... Il se dirige vers nous.
NUÑ0.
Il met pied à terre. Son visage semble baigné de sang. Le voici, l'épée nue à la main. t
ALPHONSE
Que peut-il vouloir ?
Entre SÉLIM blessé.
SÉLIM
Roi Alphonse, sixième par le nom, mais premier par
la valeur, je me prosterne à tes pieds. Je baise la terre que tu foules et l'arrose de larmes de sang. Oui, quoiqu'il semble jaillir de ma chair, ce sont mes yeux qui, jaloux de mes blessures, versent ce sang que tu vois. Ce n'est pas sans raison que tu t'es attardé sous ces ombrages; ma fortune en avait disposé ainsi. Elle fut le rémora(30) qui t'a retenu dans le golfe de mes malheurs, où l'eau de mes larmes et le vent de mes soupirs oat soulevé une tempête si violente que je vais périr, noyé dans les mers que je pleure, étouffé dans le sang que je bois. A peine, sire, avais-tu tourné les épaules, à peine l'or de tes rayons nous avait-il laissés seuls, privés de lumière, dans l'obscurité, que la reine, ton épouse (pardonne-moi de prononcer son nom en un circonstance où il doit forcément provoquer ton ardent courroux !) que Constance, dis-je, avec l'aide de Bernard, votre alfaqui (31), cet Atlas vêtu de pourpre, nous a dépossédés violemment de notre principale mosquée. Pouvons-nous supporter cette nouvelle spoliation, lorsque nos savants Morabites (peu importe à présent de divulguer ce secret) affirment qu'un trésor enchanté est caché en cet endroit et que le temps est proche où vous devez le découvrir? Ameutés contre moi, en ma qualité de gouverneur, les Mores m'accusent d'avoir, par une perfide trahison, vendu leurs vies et leurs biens. Roi Alphonse, roi Alphonse, veille à défendre ton honneur ! Prends-y garde, ils disent tous que, manquant à ta parole, tu as donné des ordres cauteleux pour qu'on nous accable, en ton absence, des plus terribles rigueurs. Autrefois, à ces mêmes conditions que vous nous faites, les Mozarabes restèrent en notre pouvoir, et ils ont vécu parmi nous sans jamais recevoir d'offense. Si tu violes aujourd'hui la foi jurée, ne dira- ton pas que les Mores ont tenu
parole plus loyalement que les chrétiens ? qu'ils ont rempli tous leurs engagements, alors que tu n'en as rempli aucun? Je me jette à tes pieds. Justice, sire! Justice de cet affront, de cet opprobre, de cet outrage, de cette injure ! Toi-même, venge-nous de toi !
ALPHONSE
Sélim,je jure par les cieux dont j'adore l'éblouissante lumière, par Dieu qui les habite y règne, assis sur son trône éternel, par la Yierge souveraine, sa sainte mère, parles quatre Evangiles, par tous les serments redoutables enfin que je prononçai sur l'arbalète (32), en l'église de Santa-Gadea, lorsque j'affirmai n'avoir pris aucune part à la trahison de Vellido Dolfos, je jure,dis-je, n'être pas plus coupable aujourd'hui que je ne l'étais alors. Et, par ces mêmes serments, je jure aussi de vous venger. Mon châtiment impitoyable vous donnera publique satisfaction. La reine qui, je le reconnais, est l'âme de mon âme, tant je l'estime et je l'adore, la reine, vive Dieu ! mourra aujourd'hui de mes mains. Je ne connais plus désormais que mon honneur ! — Vous autres, qu'on me donne un cheval ! — Le monde ne pourra pas dire qu'un More a tenu sa parole plus loyalement qu'un roi chrétien. Je meurs de rage ! Vive Dieu ! je vais faire un exemple à épouvanter l'univers. Moi, traître ? D'un pareil soupçon il ne doit subsister jii une trace, ni un atome ! Je suis un volcan ; ma bouche vomit des flammes ! Je suis une hydre ; mes yeux dardent du venin !
(Tous sortent.)
2i0 LA VIERGE DU SAGRARIO
Musique de hautbois.
Larclievêquc DON BERNARD entre, prêtant rorcillc. Lorsque cesse la musique, des voix invisibles chantent:
CHANT
Dans le puits est le trésor,
Plus précieux que l'argent, plus que l'or précieux!
BuYCz, buvez. C'est de lui que naît
La source d'eau vive.
BERNARD
Le ciel m'assiste ! quelles sont ces voix douces ettendres qui, éveillant en moi une joyeuse appréhension, résonaent éparses dans l'air? Auprès avoir élevé un autel en cette église, je rendais grâces à Dieu des faveurs constantes et des saintes victoires qu'il accorde à la chrétienté, lorsque le ciel, par ces accents sonores, a voulu me faire entendre que dans le puits est le trésor, plus précieux, parce que de lui sourd l'eau vive,^que l'or et que l'argent. Ces paroles cachent un sens mystérieux. — Holà!
Entrent quatre PAGES. — Les musiciennes, vêtues en étudiants, joueront ces rôles.
, PREMIER PAGE
Seigneur?
DEUXIÈME PAGE
Que désires-tu?
BERNARD
Où étiez-vous?Etçs-vous assez négligents pour n'être pas attirés par des prodiges dontj'igQore la cause, quoique on me l'ait déclarée ?
¡H ..'OIJUNÉtí 2 4 1
DEUXIEME PAGE
Nous étions là.
BERNARD
N'avez-vous pas entendu des chants d'allégresse?
QUATRIÈME PAGE
Ne nous accuse pas de négligence ; aucun de nous n'a rien entendu.
BERNARD, à part.
Eh bien, j'ai vu, moi, et je n'invente rien, les étoiles descendre de leurs sphères azurées. Des flammes surgirent, de douces voix résonnèrent et la Vierge processionnellement s'avança vers untrône où elle doit triompher ajamáis. L'endroit oii se cache un mystère si imposant, je saurai le désigner. Non, certes, ce ne fut point une illusion. Il est de mon devoir d'en in former sur-lechamp la reine. Son zèle est seul capable de pénétrer le mystère que cette vision nous promet, (n sort.
PREMIER PAGE
Qu'a donc l'archevêque? lia beau dissimuler, on devine en lui quelque préoccupation.
TROISIÈME PAGE
Apanage inévitable de la grandeur.
DEUXIÈME PAGE
Peut-être est-ce la vieillesse. Il est bien d'âge à radoter.
QUATRIÈME PAGE
Si VOUS voulez vous divertir, apprenez que j'ai découvert, endormi dans un coin, ce valet asturien qui est entré hier au service de notre maître. Vous savez auf c'est un ridicule personnage, etqu'ily a, aveclui,de quoi s'amuser. Quand j'ai vu qu'il dormait^ j'ai pris de la mèche et de la cire d'un cierge, pour en façonner un
242 i>A X lEUGi: i)i: SA (".!'. ai; 10
lumignon que j'ai allumé. Puis,m'approchant, j'ai collé ce lumignon sur son soulier. Dans un moment, lorsque la cire se sera fondue, vous allez voir la jolie farce!
PREMIER PAGE
Où est -il?
QUATRIÈME PAGE
Le voyez-vous, là, son lumignon sur le soulier?
DEUXlÈaiE PAGE.
C'est un vrai tour de pages.
QUATRIÈME PAGE
Ah ! il a senti la brûlure.
Entre DOMINGO, Asturien.
DOMINGO
Pauvre de moi ! je suis mort.
DEUXIÈME PAGE
Qu'as-tu donc?
DOMINGO
Aïe, aïe!
DEUXIÈME PAGE
Qu'y a-t-il ?
PREMIER PAGE
Que t'est-il donc arrivé ? .
DOMINGO
Il m'arrive un grand malheur.
QUATRIÈME PAGE
Ne pouvons-nous savoir lequel ?
DOMINGO
Ha! je me meurs. Pauvre de moi! Il m'arrive un grand malheur !
QIIATR1É31E PAGE.
Conte-nous ce qui s'est passé.
DOMINGO
Je m'étais endormi à terre et, pendant mon sommeil, lin serpent s'approcha et m'a mordu à ce pied. Réveillé par la douleur et pensant que ce fût autre chose...
DEUXIÈME PAGE
Parfait !
DOMINGO
... j'ai porté la main à mon mal, et le serpent.. .
QUATRIÈME PAGE
Vit-on rien de plus plaisant!
DOMINGO
... m'a mordu aussi la main. Voyez-vous ici le venin, et là le trou de mon soulier?
TROISIÈME PAGE
Ne vois-tu pas, lourdaud, que c'est de la cire?
PREMIER PAGE
Voilà comment on se moque des imbéciles.
DEUXIÈME PAGE
Laisse-le en paix.
TROISIÈME PAGE
Ne l'insulte pas. Le goujat (33j est homme d'honneur.
DOMINGO
Pour quel crime m'a-t-on condamné aux pages, comme l'on condamne d'autres aux galères?
PREMIER PAGE
Ne le pique pas.
DOMINGO
Tout doux! blancs-becs. Je ne suis pas im fou, mais un homme pour tout de bon.
2 4 4 T.A VIKMGIí: di: SAÍiHAHlO
QUATRIÈME PAGE, bas.
Ditcs-liii qu'il a vendu son chignon (34). Rien ne saurait lui être plus sensible.
DOMINGO
Que vous ai-je fait, eunuques de Barrabas, que vous ne vouliez pas me laisser tranquille !
TROISIÈME PAGE
Eh bien, réponds à ma question, ensuite nous te laisserons tranquille et nous serons très bons amis.
D03IING0.
Toi, tu veux encore m'attraper. Voyons, enfin, que demandes-tu?
TROISIÈME PAGE
Réponds sans t'émouvoir. Combien tVt-on donné pour ton chignon?
DOMINGO
Tout autant qu'on t'a donné sur le nez. îa part.) Se moquer de moi, tel est leur unique souci.
QUATRIÈME PAGE
Je sais, Montagnard, où le bât te blesse.
DOMINGO
Où ?
QUATRIÈME PAGE
Ici. (Il le piquo avec une épingle.)
DO.MLNGO.
C'est vrai; et la douleur est aiguë, car l'épingle était de taille. Mais^ puisque nous passons à des plaisanteries plus cuisantes, les affaires vont se gâter. Attendez que je me dessangle et que je joue de ma ceinture. Veux-tu parier qu'à mon tour je devine oii le bât te blesse, poule
mouillée? (Il les frappe de sa ceinture.) PayCZ aîusi IcS bODS
moments que vous avez passés !
Ib*^ JOüUiNÉE "^ 4 5
Observons -nous. La reine vient, malheureusement pour nous.
Entrent CONSTANCE et l'archevêque BERNARD. BERNARD.
Voici, madame, la place où fut un instant le ciel. J'ai pris soin de la marquer.
CONSTANCE
11 faut donc creuser à celte place. N'en doutez pas, un grand mystère se cache ici dessous. La terre recèle bien des trésors, mais ils ne me tentent point. C'est le pré-, cicux trésor du ciel qu'espère découvrir ma piété. Je veux être la première à creuser.
BERNARD
Quelle sainte ardeur !
CONSTANCE
tlélène, seigneur, a creusé un rocher pour trouver la ci'oix, ce trésor sans égal. Je ne suis qu'une reine pécheresse et non, comme Hélène, une sainte; mais puissè-je è!ro digne de découvrir la rare merveille que la terre
Caohe ici dans son sein. (Elle creuse et soulôvo>ne dalle.)
BERNARD
jN 'as-tu pas soulevé une dalle ?
CONSTANCE
Elle fermait une ouverture (¡ui inspire l'horreur et reifroi.
% BERNâHD.
Qu'y vois-tu?
CONSTANCE
Une nappe d'eau glacée.
24 6 I.A VIt:iU4K DU SAGRARIO
BERNARD
Je suis donc plus heureux que toi, car j'aperçois une grande clarté.
CONSTANCE
Tu dois au ciel cette faveur.
Ecoute.
On chante donc?
Oui.
BERNARD
CONSTANCE
BERNARD
CHANT
Au fond est le trésor.
Plus précieux que l'argent, plus que l'or précieux !
Buvez, buvez. C'est de lui que naît
La source d'eau vive.
Entre NUÑO
NUÑO
J'ai bravé la mort, madame^ pour arriver jusqu'à tes pieds.
CONSTANCE
Qu'y a-t-il, Ñuño?
NUÑO
Il y va de ma mort et de la tienne. Ayant appris de Sélim que tu as enlevé aux Mores cette église et que tu violas l'intégrité de sa parole, le roi, mon maître, indigné contre toi, a fait le serment solennel de te donner la mort. Moi, voyant son courroux, j'ai volé jusqu'ici sur un cheval fils du vent, si rapide que je le prenais pour ma propre pensée. La plainte que les Mores ont formulée
m'" .loii'.M-:!-: 'á4 7
contre toi a blessé le roi au vif. Fuis, il s'avaace exaspéré. Prends garde, il est impitoyable. Fuis!
CONSTANCE
Je te suis reconnaissant de ta loyauté, Nuiio. Pouï* ton conseil, je ne saurais le suivre. Je ne dois pas, pour épargner ma vie, fuir la présence du roi, mon seigneur. Je veux au contraire aller à sa rencontre et m'offrir de moi-même à son courroux.
BERNARD
Prends-y garde, ô reine, c'est là une résolution bien téméraire !
CONSTANCE
Seule l'humilité de mon cœur est capable de l'apaisef.
(Elle sort.)
NUiXO.
Quel courage !
BERNARD
Je n'en ai jamais vu d'aussi grand. — Elle s'approche sans hésiter d'un autel oii elle prend un crucifix. De l'autre main elle tient un poignard. C'est ainsi qu'elle marche à la rencontre du roi.
NÜÑ0.
Le roi? Si tu avais vu sa colère, tu dirais plutôt, seigneur, qu'elle marche à la mort.
Entrent ALPHONSE, que tous retiennent, et SÉLIM.
ALPHONSE
La trouverais-je dans le temple que, dans le temple, je la tuerais !
JUAN RUIZ
Observe...
2A8 LA Vli:i\(il-; DU SAGliAlUO
VELA
JUAN RUIZ
Considère...
Remarque...
ALPHONSE
Je ne suis que rage et que feu ! Que nul ne me retienne, ni ne se mette en travers de ma vengeance. Il n'est qu'un remède à ma fureur, c'est, vive Dieu ! qu'elle meure.
Entre LA REINE, les cheveux épars. Elle tient un poignard d'une main, et, de l'autre, un crucifix.
CONSTANCE
Eeartez-vous. Que nul n'essaie de détourner ou de repousser la mort que, de moi-même, je viens attendre ici. Si le roi croit devoir me tuer, puis-je faire moins que de mourir? (Au roi.) Approche donc. Qu'est-ce qui t'arrête? Exerce sur moi ta fureur.
ALPHONSE
Dieu m'assiste ! Quel sentiment, ô femme, prévient ma volonté en ta faveur? Sous quelle protection vienstu, que ta splendeur m'aveugle? Je me noie en une mer de feu. Hélas! j'ai perdu tout courage. Je reste comme mort, hélas!
CONSTANCE
Roi, époux, seigneur, viens, implacable, me donner la mort. Frappe-moi à cette place où bal mon cœur; ce cœur qui, toujours attentif à tes désirs, s'offre à toi comme une cuirasse. C'est, sans doute, mon bien, c'est cette croix, ma seule défense, dont la vue arrête ton bras. Mais j'ai voulu venir vers toi la mort dans une main et la vie dans l'autre. Frappe-moi de ce poignard queje tends à ta vengeance. Tu verras bien que si ceci me donne
-^jtt,
m jouhm':j^ ? '^ 9
la mort, cela me donnera la vie. J'attends à la fois et la mort et la vie : la mort, soumise à ta volonté; la vie, confiante en la protection de Dieu. Entre ces deux alternatives, il y a aussi loin de toi à Dieu que de ma mort à ma vie. Approche de ce puits profond; tu te verras inondé de lumière. Touche à cette margelle sacrée; tu verras comme une crainte va s'emparer de ton âme, comme un doux chant l'enivrera. Oh ! permets du moins que je vive jusqu'à ce que j'aie pu contempler le mystère caché en ce puits.
ALPHONSE
Relève-toi, Constance, et me tends tes bras. C'est dans leur amoureuse étreinte que renaît mon espérance.
BERNARD, à part.
Quel changement miraculeux !
ALPHONSE
Humblement prosterné à tes pieds, je te demande pardon de ma colère.
DOMINGO, à part.
Cet accommodement soudain, il est dû à l'intervention de Notre-Dame de la Paix.
ALPHONSE
Je marchai vers toi atteint dans mon honneur. Mais je place à présent ta vie au-dessus de mon honneur et de mon titre de roi. — Les Mores qui se sont plaint, Sélim, je compte les dédommager en leur accordant plus d'honneurs qu'il n'était d'abord convenu.
CONSTANCE
Puisque j'ai été assez heureuse pour rentrer en ta grâce, occupe-toi maintenant de savoir ce que cache ce puits.
2 i o i.A \ii:ií(i!; Di: sagisaiíio
ALPHONSE
Cela demande mûre réflexion.
CONSTANCE
Pourquoi?
ALPHONSE
Lorsque ce More se plaignit à moi de l'injure qu'il avait reçue, il déplorait moins, disait-il^ la déchéance de mon honneur que la perte d'un trésor. Ce trésor, enfoui dans cette église, à ce que prétendent les savants mores, est, s'il faut en croire leurs écrits, un trésor enchanté. Qui sait si ce puits, que tu as découvert de tes propres mains, ne renferme pas des sortilèges? Qui sait si les sorciers mores n'ont pas prémédité de cruelles représailles?
SÉLIM
Ne craignez rien de semblable. Si vous me soupçonnez d'avoir allégué cet enchantement pour vous mettre en garde contre lui, laissez-moi, de grâce, descendre moi-même dans le souterrain.
ALPHONSE
Attends, Sélim. Emporte avec toi une corde, et aussi de la lumière, afin de le mieux explorer. Rends-toi biea compte de ce mystère, — Holà ! qu'on lui donne une torche.
NUNO
Voici un cierge. Il m'a été facile d'en prendre un sur un autel.
DOMINGO
Et voici une corde.
SÉLIM
Je vais donc descendre. Attention! au moindre signal tirez à vous tous ensemble.
m'' JOURNÉK « s '
JUAN RUIZ
Tu peux descendre sans inquiétude. (Seiim descend.)
VELA
Il est déjà à une grande profondeur.
SÉLIM, sotts la scônô.
Laissez venir la corde.
JUAN RUlZ.
Cette profondeur est effrayante.
N1JÑ0.
C'est à trembler.
SÉLIM, sous la scène.
Laissez venir encore.
JDAN RÜIZ.
Il n'a pas encore atteint le fond et nous sommes au bout de la corde.
DOMINGO
En voici une autre plus longue.
SÉLIM, sous la scèno.
Laissez venir encore. (Sa voix amve de moins en moins distincte.)
JUAN RUIZ
Cette voix qui vient de si loin me remplit de terreur.
SÉLIM, sous la scène.
Encore !
VELA
L'obscurité est profonde et plus profond encore le souterrain.
NUÑO
Il a touché le fond.
SÉLIM, sous la soène.
Assez !
ALPHONSE
Je ne puis vaincre mon angoisse.
là
2 5-2 LA VIIÍUGE DU SAGHAIUO
JUAN UUIZ.
On ne sent plus son poids ; ildoit av^oir touché terre. L^iîaleine glacée qu'exhale en un triste bâillement cette bouche caverneuse engourdit les sens. — Il fait des signaux.
SÉLIM, sous la scène.
En haut, en haut !
JUAN RUIZ
En haut, dit-il.
ALPHONSE
Tirez à vous la corde. — Quels récits prodigieux vont nous remplir d'étonnement?
DOMINGO
Mieuxvaudrait ne pas nous fatiguer et le laisser làbas.
On retire du puits SELIM, pâle et couvert de boue. Il tient à la main une plaque de marbre.
vi:la.
il touche au port de la lumière aveuglé, muet, transi, et inerte.
CONSTANCE
Le voilà hors de la caverne.
VKLA.
Il nous regarde avec stupeur.
DOMINGO
Silence ! un mort va parler.
SÉLIM
Roi Alphonse de Castille ; Constance, que le ciel garde! afin que en vous lys et lions, servant d'exemple aux siècles futurs, soient liés parles nœuds d'uneamitié
111^ JOURNÉE. 'i^'^
éternelle (35) ; Bernard, illustre Français, patron de la nef militante, — puisses-tu «un jour, dans Rome, en devenir le glorieux pilote I — ; MozaraÎ3es, Léonais, prêtez-moi une oreille attentive. Faites silence et écoutez le prodige le plus inouï, l'événement le plus étrange, la nouv-elle la plus remarquable que le temps ait enregistré dans le recueil de ses annales. Les profondeurs de ce puits où je suis descendu renferment, dans leur étroite prison, une femme à la beauté resplendissante, dont le rayonnement fait de ce souterrain ténébreux la sphère même du soleil. Dans ces entrailles de la terre se trouve une grande cavité que l'eau recouvre à peine. — Peut-être aussi à la source jaillissante Allah a-t-il défendu d'aller plus loin, lui imposant, comme à la mer, un frein de sable pour la contenir. — En ce lugnbre lieu gisent mille débris informes d'hommes et d'édifices. Ces ossements et ces marbres, tels qu'on en voit dans les peintures, retracent en leur amas confus les tragédies du temps. Bientôt, j'aperçus dans un coin une niche de briques, bâtie sans art et dans le seul but d'abriter quelque trésor. J'en approchai, ma lumière à la main, — précaution bien inutile, tant les yeux d'une dame divine répandaient partout de clarté ! Son aspect est si vénérable, son visage si noble, si imposante sa beauté, que mon âme interdite n'a jamais pu savoir, eu la regardant, si c'était bien la même beauté que je venais d'admirer déjà. Une telle incertitude s'empara de mes sens que, d'une minute à l'autre, ou j'oubliais ses traits que j'avais cru facilement retenir, ou, ce qui est plus probable, elle changeait de beauté, d'aspect et de visage. Aussi ne puis-je me hasarder à vous la dépeindre. Quelle voix humaine oserait l'entreprendre? Ce serait ébaucher au charbon un portrait digne des
as 4 LA Vli:iUjE Dl SAÜUsrUO
nuances les plus délicates. J'ai pourtant, au milieu de mon trouble, remarqué son large front, où de blonds cheveux se séparent, pour retomber sur ses épaules en deux tresses élégantes. Ses sourcils sont deux arcs d'amour ; ses yeux ont une dignité sereine. Sa bouche, souriante et modeste, est un rubis séparé en deux. Son teint entièrement brun ne la rend que plus aimable. Contre son cœur elle tient au bras un enfant, — si ce n'est son cœur lui-même qui lui sert de compagnon; car il est visible qu'à cet enfant elle a donné la moitié de son cœur. Je dirais qu'il est son iiis, si je ne craignais de leur faire injure. Car elle a toute la modestie d'une vierge aimante, et l'enfant, s'il est son fils, est Dieu, de même qu'elle est la mère de Dieu. Elle est assise sur un siège de bois. Son costume, étranger et antique, je ne l'ai jusqu'à ce jour vu à personne. 11 se compose d'une tunique blanche, d'un manteau, d'un habillement complet, enfin, recouvrant une toile d'argent des plus claires et des plus brillantes, qu'enrichissent des incrustations de perles et de diamants. Sesmains ont la teinte de son visage. Le doux enfant regarde sa mère et sourit. Il n'est pas de chagrins pour eux, tout enivrés d'être l'un à l'autre, comme deux tendres amants. Je voulus la toucher, mais — mon âme en est encore tremblante, — je perdis la lumière et, par deux fois, je restai à l'instantaveugle. Dans ma terreur, je m'accrochai à ce morceau de marbre, et me voici, sans savoir comment, à tes pieds royaux que je baise, implorant, comme il est juste, le baptême, et bien résolu à chérir désormais cette dame divine qui, sans nul doute, est mère de Dieu.
BERNARD
Yoyons, montre-moi cette plaque.
111° JOÜI'.NÉL-: 255
ALPHONSE
On y lit, en caractères gothiques... (36)
CONSTANCE
Quelle joie je me promets !
ALPHONSE, lisant,
... « Cette divine image est la Yierge du Sagrario. Aujourd'hui, pour ne pas la livrer aux Arabes, les chrétiens la déposent en ce puits. Malheureux qui la cache; heureux qui la trouvera ! »
RAMIRO
Quel bonheur!
ALPHONSE
Quelle félicité !
NUÑO
Quelle joie !
ALPHONSE
Quel bien précieux!
CONSTANCE
Si je n'avais enlevé ce temple au More vil, vois de quel trésor il devenait maître !
ALPHONSE
Ne me rappelle pas ma conduite si indigne de moimême. Oui, tu as eu raison de t'en emparer !
BERNARD
Que la maîtrise se prépare à chanter mille actions de grâce, pendant que j'irai chercher la Vierge.
ALPHONSE
Laissez, que je descende.
CONSTANCE
Votre zèle est en pure perte. Elle-même paraît sur les ondes qui s'élèvent et dont le cristal lui sert de base.
2^)0 LA VIElifl!-: DU SAGRARIO
JBERNARD.
Allons tous en procession lui consacrer un autel, en attendant qu'un saint prélat lui édifie un temple magnifique (37).
L'Image paraît au-dessus du puits. L'archevêque la prend. Tous les assistants tombent à genoux. Puis la procession se met en marche aux chants des musiciens, qui ne seront autres que les pages, vêtus de surplis.
CONSTANCE
Je la porterai sur mes épaules. — Célébrez ma joie par vos chants.