Toulouse, imprimerie de Lavergne
de 1466. Ce serait donc une copie postérieure d'un siècle environ à la rédaction originale, dont les premières lignes disent expressément : (c In nomine sánete et individué Trinitatis, Amen. En lan de la nativitat de nostre Senhoi\ mial c. c. c. xcviii^ la vespra de sancta Maria de septembre, ohtenguda benedictio de S. P. Benezeyt xni, partigui de la ciutat d^AvinhoJeu Ramon per la gracia de Dieu vesconte de PeHlhos et de Roda, senhor de la baronia de Serrct, per anar al Purgatori de saint Patrici... »
Le voyage souterrain ne diffère presque pas de ceux que nous connaissons d'autre part. Ce sont les mêmes cérémonies, les mêmes précautions avant d'entrer dans la caverne, puis, les mêmes supplices se succédant dans le même ordre. L'auteur prétend avoir vu au milieu des flammes certains de ses contemporains, qu'il désigne parleurs noms. Mais il est à noter que cet auteur, quel qu'il soit, a méconnu l'esprit de la vieille tradition irlandaise, où il est dit que nul, sous peine de damnation éternelle, ne s'aventurera dans les gouffres infernaux poussé par la curiosité, mais seulement avec la ferme intention d'y purger ses fautes en cette vie.
On ne saurait douter, je crois, que cette nouvelle légende soi' celle de Ludovic Enius, copiée dans quelque vieil auteur, peutêtre dans Mathieu Paris. L'anonyme qui l'écrivit se plut, soit poui la rajeunir, soit pour lui donner plus de vraisemblance, à la rédiger sous forme de confession attribuée, je ne sais trop pourquoi, au vicomte de Perellos. La version castillane dont parle O'Sullevan dut être assez répandue en Espagne. Montalban toutefois semble l'avoir ignorée et fait seulement allusion au récit latin d'O'Sullevan. Mais ilestincontestableque les écrivains du xvii^ siècle prêtèrent parfois à Ludovic Enius, prototype du Perellos légendaire, quelques-uns des traits personnels à ce dernier. Ces ainsi que Montalban et Calderón après lui placent en Catalogne patrie du Perellos historique, certaines aventures de Ludovic.
Les légendes d'Enius et de Perellos, comme tant d'autres tradi» lions chrétiennes, eurent à coup sûr pour point de départ un mythe du paganisme. Dans le chant xi de L'Odyssée, Ulysse affronte les ténèbres des pays cimmériens pour interroger l'ombre de Tirésias (i). Le livre vi de L'Enéide décrit tout au long la des-
i. Glaudien donne de ce pays une description qui pourrait parfaitement se rapporter à l'Irlande» et qu'il est intéressant de rappeler, car on y trouve plusieurs des caractères distinctifsde la caverne de saint Patrice :
Est locus, extretnum qua pandit Gallia littus, Oceani prœtentus aquis, ubi fertur Ulysses,
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cente d'Eiiée aux Enfers, et certains passages du poème virgilicn offrent des analogies notables avec les épisodes correspondants de la légende irlandaise. Calderón, en dépeignant la caverne infernale, ne pensait-il pas à ces vers :
Spelunca alta fuit, vastoque inimanus hiatu, Scrupea, lula lacu nigyo nemorumque tenehris... ?
D'aucuns, non sans vraisemblance, veulent voir dans les épreuves successives du Purgatoire hibernien un ressouvenir des initiations aux mystères d'Eleusis. Pour ma part, ces voyageurs obligés de continuer jusqu'au bout leur route souterraine, parmi les spectres et l'épouvante, sans jamais reculer sous peine de damnation, m'apparaissent comme les Orphées d'une religion nouvelle. Comme la lyre du Thrace, le nom du Christ, aussitôt entendu, conjure toutes les fureurs, et leur âme est l'Eurydice tremblante qu'ils cherchent à arracher à l'éternelle mort (1).
Nous avons vu précédemment que l'on a attribué à Patrice l'opuscule connu sous le titre de De tribus habitaculis, sive de gaudiis electorum et pœnis damnatorum. Peut-être n'en a-t-il pas fallu davantage pour que le nom de l'apôtre restât inséparable de ces voyages fabuleux (2). Dans l'âme du peuple, accessible à toute poésie, les fictions de la légende prévaudront toujours contre l'exactitude rigoureuse de l'histoire. Aussi les écrivains ecclésiastiques ont-ils argumenté en pure perte pour démontrer que la croyance au Purgatoire de saint Patrice ne reposait sur aucun fondement sérieux. Vincent de Beauvais, un des premiers, exprime ses doutes comme il suit : « Historia hdec a multis non rccipitur, propter illud maxime, quod ibi dictum esi animas a purgatorio liberatas non statim ad cœlum evolare, sedin paradiso terrestri temporaliter commanere (3).»
Il serait aussi pédant qu'inutile de citer tous ceux qui, après lui, se déclarèrent pour ou contre l'opinion généralement reçue; mais je signalerai encore, parce qu'elle émane d'un compatriote
Sanfjuiri'^ lihato, populum movisse silenlem. Illic umbrarum tenui stridore volantum Fli'bllis auditur questus; simulacra coloni Fallida defunctasque vident migrare figuras.
In Ruftnum, I.
1. Il serait trop long d'énumérer les personnages des diverses mytholo gies, égyptienne, grecque, Scandinave, etc., qui descendirent aux Enfers.
2. L'auteur de Topuscule évite pourtant toute" description et dit môme: « Mala inferíii dicere vel cogitare, ut sunl, nemo potest: pejora qiiippe sunt valde quam cogilantur. »