‹ Drames religieux;Chapitre 67 sur 75 · FILI · texte numérisé non relu

FILI

Quoi? ^

LUDOVIC

... tu en as menti !

FILIPO

Traître ! (H l'u donne un soufflet.)

POLONIA

Ciel!

LUDOVIC

Gomment ne pas tirer vengeance de tant d'outrages, lorsque mes entrailles ne sont qu'Etnas et volcans?

(Ils dégainent.)

Entrent le roi EGERIUS et des SOLDATS. Tous prennent parti pour FILIPO

LE ROI

Qu'est-ce?

LUDOVIC

Un tourment éternel, un malheur, une injure, une peine, un furie déchaînée de l'enfer ! Que nul n'essaie, sire, de s'opposer à ma vengeance. La fureur ne désarme pas devant la mort et il n'est pas de respect au monde qui l'emporte sur mon honneur.

LE ROI

Qu'on le saisisse !

LUDOVIC

Approche qui aurait l'audace d'affronter la mort ! Il devra à sa témérité l'avantage de mourir sous tes yeux.

LE ROI

Souffrirai-je cela ? Suivez-le !

LUDOVIC

Mon désespoir veut se baigner dans le sang et en répandre une mer à travers laquelle je puisse rejoindre

FilipO cL la nage. (Il sort, ferraillant contre tous. — Egerius reste seul.)

LE ROI

Il ne me manquait plus que cela, après la nouvelle que je viens d'apprendre. Cet esclave insolent, ce fugitif, est revenu, me dit-on, de Rome en Irlande oii il prêche la doctrine chrétienne. Le nombre de ceux qu'entraîna sa voix est si grand que le monde se trouve déjà divisé enfactions.il use, paraît-il, d'enchantements. Condamné par des rois étrangers, il a échappé à la mort grâce à des prodiges affreux. Déjà il était lié à un gibet, lorsque la terre, qui cache tant de morts en ses entrailles, se mit à trembler; le vent gémit et le soleil, s'étant éclipsé, refusa à la lune, en ce débat sanglant, la lumière qui resplendit sur sa face. Il faut donc, sans aucun doute, que ce Patrice ait, de sa main, fixé la fortune. Voilà ce que Ton m'apprend. Tous ceux qui assistaient à son supplice, émerveillés de ces prodiges épouvantables, l'ont suivi ; et le voilà qui vient essayer sur moi ses sortilèges... Eh bien, qu'il vienne ! Cette entrevue fera connaître la vanité de ses intentions ; nous verrons quel est ce Dieu qu'on appelle Dieu des chrétiens!... Mes mains lui donneront la mort. Il verra bien s'il peut y échapper, dans

jáu

les limites étroites où s'exerce ma rigueur, cet évêque, ce pasteur qui vient au nom du pape !

Entrent LE CAPITAINE et des SOLDATS, amenant LUDOVIC prisonnier. — A sa vue, le roi entre en fureur.

LE CAPITAINE

Voici Ludovic dont nous nous sommes emparés, non sans qu'il ait tué trois de tes gardes et blessé plusieurs hommes.

LE ROI

Dis, chrétien, comment, me voyant lever la main pour châtier, ne trembles-tu pas en ma présence? Mais j'ai tort de me plaindre. Quiconque a des bontés pour un chrétien s'expose à de pareils malheurs et à bien d'autres encore. Ce n'est pas un châtiment , c'est une récompense que tu mérites, et c'est moi que l'on devrait châtier pour t'avoir été favorable. — Laissez-le ici en prison, en attendant qu'il meure. — Ne compte plus sur ma faveur souveraine. Meurs, chrétien rebelle, victime de ma fureur ; non parce que tu fus rebelle, mais seulement parce que tu es chrétien. (Tous sortent. — Ludovic reste seul.)

LUDOVIC

Si telle est la cause pour laquelle je meurs, de ma mort infortunée tu feras une heureuse mort; car je mourrai pour mon Dieu, au lieu de mourir pour mon honneur, et un homme qui, comme moi, vit dans la peine et l'affliction, doit accueillir avec reconnaissance la mort, dernier terme de ses maux. Sa grandeur tranchera le fil d'une vie si insensée que c'est d'aujourd'hui seulement qu'elle semblerait devenir criminelle, — phénix aux exploits meurtriers, né dans les cendres de mon outrage et de mon déshonneur. Oui, désormais mon

DiflK-.

3 28 LE PüRGATOIBE DE SAINT PATRICE

regard serait un venin, mon haleine une peste, qui feraient couler en Irlande assez de sang pour effacer le souvenir de mon affront. Ah ! mon honneur, tu gis abattu par une main cruelle. Mourons ensemble. Assuronsnous l'un et l'autre la victoire sur ces barbares. Et, puisqu'il me reste si peu d'instants à vivre^ que ce poignard me conserve l'honneur en exerçant sur moi sa vengeance... Mais, Dieu m'assiste! quelle inspiration infernale pousse mon bras? Ne suis-je pas chrétien? n'ai-je pas une âme qui a reçu la sainte lumière de la foi? Un chrétien consentirait-il à commettre, en terre païenne, un acte que réprouve sa religion ! Quel exemple donnerais-je à ces Gentils, par ma mortdésespérée? Ne seraitce pas démentir par mes œuvres les œuvres de Patrice? Ne diraient-ils pas, ceux qui n'adorent ici que leurs vices, ceux qui nient l'éternité des peines et des joies : « C'est en vain que Patrice nous prêche l'immortalité de l'âme. Ludovic ne s'est-il pas tué, lui qui est chrétien ? Jl ignore donc, comme nous, que son âme est immortelle, puisqu'il ne craint pas de la perdre. » Et, par la dissemblance de nos actions, nous serions, Patrice et moi, moi l'ombre, lui la lumière. Ne me suffit-il pas d'être si pervers que, même en ce moment, loin de me repentir des fautes que j'ai commises, j'aspire à en commettre de nouvelles? Oui, vive Dieu! ma vie, s'il m'était possible de m'évader, serait aujourd'hui * l'épouvante de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe. C'est aujourd'hui que je commencerais à me venger, et ma vengeance effroyable ne laisserait personne, en ces îles d'Egerius^ sur qui je n'assouvisse ma peine, ma rage, la soif de sang qui me dévore. La foudre, avant de déchirer l'espace, s'annonce par un tonnerre; puis, à travers la fumée et l'ombre, semblable à un serpent de feu, sil-

H*^ JOURNÉE 3î9

Ion lie l'air ébranlé. Moi de même. A tous, déjà, j'ai fait entendre mon tonnerre. Mais il me reste à les frapper de ma foudre, qui avorte, hélas ! et devient le jouet de l'air avant d'atteindre la terre. 11 m'en coûterait peu de mourir d'une mort igtiominieuse, si celte mort prématurée ne mettait fin à mes crimes en même temps qu'à mes jours. Je veux vivre, pour me livrer désormais aux équipées les plus téméraires ; pas pour autre chose, ô ciel !

POLONIA, entrant, à part.

J'y suis bien résolue, (a Ludovic.) Ludovic, c'est dans les circonstances désespérées que l'amour doit faire ses preuves. Ta vie est en grand danger. Mon père a conçu contre toi une violente fureur. Il faut fuir son courroux. Ma main a libéralement suborné tes gardes; le son de l'or les a rendus sourds. Evade-toi, et sache ce qu'une femme n'hésite pas à entreprendre, comme elle foule aux pieds son honneur, comme elle fait fi de sa réputation. J'irai avec toi. Puis-je me dispenser de vivre ou de mourir avec toi ? Que serait ma vie sans toi, qui vis en mon cœur? J'emporte assez d'argent et de bijoux pour nous enfuir jusqu'au fond des Indes les plus lointaines, que le soleil tour à tour embrase de ses rayons et glace de son ombre. A la porte nous attendent deux chevaux, — qu'il serait plus exact de nommer deux onces, — fils du vent, ou plutôt, de la pensée. Ils sont tellement rapides que, quoique fugitifs, il nous semblera, sur leur dos, n'avoir rien à redouter. Allons, décide-toi. Qu'as-tu à rêver, à hésiter? Point de paroles inutiles ! De crainte que la fortune, toujours contraire à l'amour, ne renverse de si beaux projets, je vais sortir la première. Je détournerai habilement l'attention de tes gardiens ; profites-en pour t'enfuir. Va, j'assurerai ta retraite. Le soleil lui-

même nous est favorable. Il se précipite dans les ondes où, pour tempérer sa fatigue, il mouille ses cheveux

bouclés. (Elle sort.)

LUDOVIC

A moi s'offre une occasion sans pareille. Car, Dieu le sait! les marques d'amour que je témoignai à Polonia étaient feintes. Je n'avais d'autre but que de la décider à me suivre et de fuir, à l'aide des bijoux qu'elle emporterait avec elle, cette maudite Babylone. Sans doute, j'y vécus honoré ; mais, au demeurant, n'y étais-je pas esclave? Ma vie, déréglée et folle, aspirait à la liberté que m'accorde enfin le ciel. Mais une femme, maintenant, serait un embarras et un obstacle à mes desseins. Tout l'amour dont je suis capable ne va pas au-delà d'une inclination voluptueuse, d'une appétit sensuel; et, cet appétit satisfait, la femme la plus réservée et la plus belle me devient à charge aussilôt. Que m'importe, à moi qui ne connais point de loi, un meurtre de plus ou de moins? Meure de ma main Polonia ! Pourquoi aimat-elle d'un cœur sincère, en ce siècle où nul n'éprouve ni respect, ni amour? Si elle eût aimé comme aiment toutes les autres, comme les autres elle eût vécu, (n son.)

Entre LE CAPITAINE LE CAPITAINE.

Je viens, par ordre du roi, signifier à Ludovic son arrêt de mort... Mais, quoi ! la porte ouverte et la tour vide? Que s'est-il donc passé? Soldats!... Personne ne répond... Holà ! gardes. Trahison ! Trahison !

Entrent LE ROI, FILIPO et LEOGARIUS LE ROI.

Quels sont ces cris? qu'y a-t-il ?

Il'' JOURNÉE 3 31

LE CAPITAINE

Je ne trouve plus Ludovic et tous les gardes ont pris la fuite.

LEOGARIUS.

J'ai vu^ sire, entrer ici Polonia.

FILIPO

Oh! ciel, c'est elle sans doute qui lui a rendu la liberté. Tun'ignores pas qu'il est dansses bonnes grâces. Aiguillonné par la jalousie, je vais me mettre à leur poursuite. L'Hibernie va être une nouvelle Troie !

(Il sort.)

LE ROI

Donnez-moi un cheval! Je veux les poursuivre en personne. ï)e ces deux chrétiens, si dissemblables en leurs actions, l'un porte atteinte à mon repos, l'autre me vole mon honneur. Mais l'un et l'autre seront victimes de mes mains vengeresses. LeurPontife lui-même, à Rome, n'est pas à Tabri de ma fureur ! (Tous sortent.)

Entre POLONIA, blessée.

Elle fuit devant LUDOVIC qui la poursuit une dague au poing.

Retiens ta main sanglante ; si ce n'est comme amant, que ce soit comme chrétien. Emporte mon honneur et laisse-moi la vie. Je m'humilie à tes pieds pour désarmer ton courroux.

LUDOVIC

Infortunée Polonia, l'infortune fut toujours l'apauage de la beauté. Beauté et bonheur jurent ensemble. Bourreau le plus cruel qui ait jamais brandi un fer homicide, je cherche, en te donnant la mort, à m'assurer la vie.

Si tu meurs, je pars sans avoir rien à craindre. T'emmener avec moi, c'est emmener un témoin de mes disgrâces, témoin qui m'expose à être suivi, trouvé, reconnu, persécuté. Te laisser vivante', c'est te laisser irritée et offensée; c'est laisser derrière moi un ennemi — et quel ennemi ! — de plus. Oui, tout bien considéré, t'emmener ou t'abandonner est également dangereux. Le mieux sera donc que, cruel, infâme, inhumain, barbare, téméraire, déloyal, sans foi ni loi, je te tue ici de ma main. Avec toi, dans les rustiques entrailles de ce lourd rocher, restera enseveli mon malheur si accablant. Ma fureur trouvera en ta mort un nouveau moyen de se venger, car j'aurai la satisfaction de tuer avec toi Filipo, s'il vit en ton cœur, et, pour assouvir toute ma haine, non pas seulement Filipo, mais ton père avec lui. ïu fus la cause première de mon triste déshonneur; tu seras la cause première de ma terrible vengeance.

POLONIA

Malheur à moi, qui édifiai ma propre mort! Je fus semblable au ver à soie, qui tisse lui-même son tombeau. Es-tu homme? es-tu chrétien?

LUDOVIC

Je suis un démon! Va, continue à me trahir.

Le Dieu de Patrice m'assiste ! (Ludovic la frappe à coups de poignard; elle tombe dans la coulisse.)

LUDOVIC

Elle est tombée sur un lit de fleurs, répandant sa vie par d'horribles blessures. Il me sera maintenant plus facile de m'échapper. J'emporte avec moi assez de richesses pour pouvoir vivre dans l'opulence en Espagne et attendre le jour où, déguisé, transformé par le temps, je reviendrai me venger d'un traître. Car jamais l'ou-

trage ne sommeille... Mais où vais-je ainsi, marchant dans les ténèbres de la mort (11)? J'ai perdu mon chemin, et, par inadvertance, je me dirige peut-être vers les tyrans que je voudrais éviter, je vais peut-être tomber aux mains de ceux que je cherche à fuir... Si mes yeux ne m'abusent, voici un misérable logis, une cabane de paysans. Je vais m'adresser à eux. (ii frappe à la porte )

LLOCIA, à l'intérieur.

Qui est là?

LUDOVIC

Un passant égaré, triste et aveugle. Bonhomme, sors de ton repos.

LLOCIA, à l'intérieur.

Hé! Juan Paulin, éveille-toi. Il me semble qu'on frappe à la porte.

PAULIN, de naême.

Je me trouve bien dans mon lit. Regarde toi-même qui frappe; c'est sans doute toi que l'on appelle.

LLOCIA^ de même.

Qui est là?

Un voyageur.

Un voyageur?

Oui.

LUDOVIC

PAULIN, à l'intérieur.

LUDOVIC

PAULIN, à l'intérieur.

Passez alors votre chemin; ce n'est pas ici une auberge.

LUDOVIC

La malice du rustre m'échauffe la bile! Je vais enfoncer la porte... La voilà à terre.

¡ ¡Biáii

LLOCIA, à l'intérieur.

Eveille-toi, Juan Paulin. Prends garde que l'on vient d'enfoncer la porte !

PAULIN, de même.

J'ai déjà ouvert un œil, mais je ne puis ouvrir le second. Sors avec moi; j'ai peur. — Qui est là? (Pauiin et

Llocia sortent de la maison, dévêtus.)

Silence, manants, si vous ne voulez mourir aujourd'hui de ma main! Perdu dans cette montagne, je suis arrivé devant ta maison. Sus! prépare-toi à me montrer le chemin qui conduit au port. C'est par où j'espère pouvoir m'échapper.

PAULIN

Venez donc par ici. Tenez, prenez ce sentier. A main gauche, montez si vous rencontrez une montagne, descendez où vous trouverez une plaine, puis, au bout du chemin, soyez sûr, si vous arrivez à un port, que c'est là le port que vous demandez,

LUDOVIC

Mieux vaut que tu m'accompagnes,, ou, vive Dieul tu rougiras le sol de ton sang.

LLOCIA.

Ne vaudrait-il pas mieux, cavalier, passer la nuit chez nous, jusqu'à l'aube?

PAULIN, à Llocia.

Comme, à propos de rien, vous vous montrez charitable! Vous seriez-vous déjà prise d'infection pour ce voyageur ?

LUDOVIC

Choisis ce que tu préfères : mourir ou me servir de guide.

Il* JOÜR^ÉE 33S

Ne vous fâchez pas. J'aime mieux, sans dispute, aller avec vous, et même, si bon vous semble, vous porter sur mes épaules. Ce n'est pas tant que j'aie peur de mourir, mais je saisis l'occasion d'être désagréable à Llocia.

LUDOVIC, à part.

Celui-ci mourra, afin qu'il ne puisse dire où je vais à ceux qui prétendraient me suivre. Je le précipiterai du haut de la montagne dans le cristal glacé de la mer (a Llocia.) Rentrez chez vous, je vous prie. Votre mari ne

tardera pas à revenir. (Ludovic et Paulin sortent d'un côté, Llocia du côté opposé.) ^

Entrent le roi EGERIUS, LESBIA, LEOGARIUS et LE CAPITAINE.

LESBIA

ils n'ont laissé aucune trace. On a examiné feuille à feuille, branche à branche et rocher à rocher la vallée et la montagne sans trouver une marque certaine de leur passage.

LE ROI

Il faut que la terre les ait engloutis pour les soustraire à ma vengeance. Car dans les cieux — que je prends à témoin! — ils ne seraient pas en sûreté.

LESBIA

Voici que le soleil, après les avoir démêlées, étend ses tresses d'or sur la forêt et la montagne, afin que le jour facilite tes recherches.

FILIPO, entrant.

Que Votre Majesté prête une oreille attentive au récit du malheur le plus prodigieux, le plus inouï, dont le

temps OU la fortune aient conserve le souvenir. Je pénétrai, à la recherche de Polonia, dans ces forêts incultes OÍI je passai, sire, la nuit entière. Au matin se leva l'aurore, éveillée à demi, toute vêtue de deuil en des nuages gris et noirs. Les étoiles, après n'avoir jeté qu'une lumière maussade, disparurent, et, pour la première fois, disparurent sans regret. Je m'aperçus, en battant le bois dans toutes les directions, que les tendres fleurs étaient baignées de sang. Des vêtements de femme jonchaient le sol de leurs lambeaux. Je suivis ces traces et j'arrivai au pied d'une montagne où, sur un linceul de

roses, Polonia était étendue morte. (On découvre, sur un rocher,

le corps de Polonia.) Toumc Ics jcux dc ce côté, tu verras la grâce déracinée, la fleur flétrie et pâle, la brillante flamme évanouie, la jeunesse abattue, la beauté sans mouvement, tu verras Polonia morte.

LE ROI

Arrête, Filipo, arrête! 11 n'y a pasen moi assez de patience pour supporter tant d'outrages, de douleurs, d'infortunes de toute sorte. — iVh î malheureuse enfant! charmant objet de mon affliction!

LESRL\.

La douleur ne me laisse pas le courage de pleurer. Que n'ai-je, malheureuse sœur! partagé ton triste sort!

LE ROI

Quelle main violente et criminelle osa lever son fer sanglant contre ta divine beauté? Puissè-je mourir de douleur!

On entend, derrière la scène, la voix de PATRICE.

Malheur à toi, misérable Hibernie! Malheur à toi,

peuple infortuné! si tu n'arroses la terre de tes larmes, si à tes pleurs, répandus nuit et jour, ne cèdent les portes du ciel, que ta désobéissance t'a fermées au cadenas! Malheur à toi, peuple infortuné! Malheur à toi, misérable Hibernie (12)!

LE ROI

Quels sont, ô cieux ! ces cris si tristes et si plaintifs qui me percent l'âme? Sachez qui trouble ainsi l'effusion de ma douleur, quel autre que moi pleure de la sorte, quel autre que moi se lamente.

LEOGARIUS,

C'est Patrice, seigneur. Depuis qu'il est revenu, comme tu sais, de Rome en Irlande, depuis que le Pontife lui a conféré la dignité et les hautes prérogatives episcopales, il parcourt toutes les îles en faisant entendre de tels gémissements.

PATRICE, au dehors.

Malheur à toi, peuple infortuné ! Malheur à toi, misérable Hibernie I

Entre PATRICE.

LE ROI

Pourquoi, Patrice, interrompre ma douleur, pourquoi redoubler mes peines par les paroles dorées que tu dissimules sous cette feinte amertume? Pourquoi me persécuter? Pourquoi bouleverser, par tes doctrines nouvelles et mensongères, les terres et les mers de mon royaume? Nous ne connaissons ici que la naissance et la mort. Telle est la doctrine, apprise à l'école de la nature, que nous avons héritée de nos aïeux. Quel est ce dieu que tu nous prêches et qui doit, après la vie temporelle, nous donner la vie éternelle? Comment

l'âme, privée d'un corps, pourrait-elle avoir ailleurs une autre vie, sujette aux récompenses et aux peines?

PATRICE

En se déliant du corps et en rendant à la terre cette forme humaine, qui n'est qu'un peu de boue et d'argile. L'âme, si l'on meurt en état de grâce, s'élance vers la sphère supérieure, but où tendent ses tribulations. Cette grâce, elle l'obtient par le Baptême d'abord, ensuite par la Pénitence.

LE ROI

Cette beauté, que nous voyons là étendue, baignée dans son sang, serait donc en ce moment vivante quelque part?

PATRICE

Oui.

LE ROI

Donne-moi un indice, une preuve que tu dis vrai.

PATRICE, à part.

Daignez, mon Dieu, intervenir pour votre propre honneur. Il vous importe de manifester ici la grandeur de votre puissance.

LE ROI

Tu ne réponds pas?

PATRICE

Elle répondra elle-même, s'il plaît au ciel. — Au nom de Dieu, cadavre rigide, je te commande de revenir à la vie, de retomber sous la dépendance de ton âme et, pour prouver que celte âme existe, de prêcher la vraie doctrine.

POLONIA

Hélas 1 le ciel m'assiste! Que de choses, ô mon âme, viennent de t'être révélées! Retiens, Seigneur, retiens

Il'' JOUUNÉK 3á9

la main sanglante de ta justice. Ne dirige pas contre une humble femme l'ire de ta rigueur, les foudres de ta puissance! Où pourrai-je me cacher loin de ta face, si j'ai mérité ton courroux? Croulent sur moi montagnes et rochers! Oh! que ne puis-je, ennemie de moi-même, me cacher aujourd'hui et fuir ta vue au centre de la terre! Mais que dis-je? En quelque lieu que mon malheur me pousse, n'emporterai-je pas ma faute avec moi? Voyez, voyez! cette montagne recule. Ces rochers frémissent. Le ciel, hors de ses pôles, vacille, et son parfait édifice me menace, moi, de toute son altière élévation. L'air s'obscurcit à mes yeux, le chemin se ferme à mes pas, les mers reculent devant moi. Les bétes féroces sont seules à ne pas me fuir. 11 semble qu'elles s'approchent pour me déchirer. Pitié, mon Dieu, pitié ! Clémence, Seigneur, clémence! Je demande le saint baptême. La mort! Seigneur, mais que je meure en votre grâce! Ecoutez, écoutez, mortels! Christ vit. Christ règne. Christ est le Dieu véritable! Pénitence, pénitence! (KHe son)

FILIPO

Prodige étonnant!

LESBIA

Etonnant miracle !

LE CAPITAINE

Que Dieu est admirable !

LEOGAIUL'S.

Que Dieu est grand !

LE ROI

Enchantement ! sortilège ! Souffrirai-je pareille imposture? En serai-je complice?

TOUS

Christ est le Dieu véritable !

3 lo LK PURGATOIRE DE SAINT PATRICE

LE hOI.

Se peut-il, foule aveugle, qu un imposteur soit assez puissant pour opérer de tels prodiges et que tu ne sois pas assez clairvoyante pour reconnaître que les apparences t'abusent? Soit, pour que la victoire ne demeure pas indécise, je consens à me rendre, si Patrice peut me convaincre par des arguments. Soyez attentifs; notre controverse commence. — Si l'âme était immortelle, elle ne pourrait en aucune manière rester un seul instant inactive.

PATRICE

Sans doute, et la preuve que tu dis vrai, ce sont les songes. Toutes les visions qu'ils engendrent sont des conceptions de l'âme, qui ne dort pas. Mais comme, pendant le sommeil, l'action des sens reste imparfaite, ils ne forment que des conceptions imparfaites aussi. C'est pourquoi l'homme rêve des choses n'ayant entre elles aucun rapport.

LE ROI

Cela étant, ou Polonia était morte, ou elle ne l'était pas. Si elle n'était pas morte, si elle n'avait que cédé à un évanouissement, que prouve ton miracle? Je n'insiste même pas. Si elle était morte, son âme, comme tu nous l'enseignes toi-même, devait nécessairement se trouver dans l'un de ces deux endroits que tu nommes Paradis et Enfer. Si elle se trouvait au ciel, Dieu est sans pitié de permettre qu'une âme quitte le Paradis pour revenir au monde, où elle court le risquue de se damner, après avoir joui de la grâce. C'est là une vérité évidente. Si elle se trouvait en Enfer, elle en est sortie contre toute justice. Ne serait-il pas injuste, en effet, que qui a mérité un châtiment eût la faculté de revenir en un lieu où il puisse obtenir sa grâce? Or, Patrice, il est

indispensable que justice et pitié soient en Dieu une seule et même chose. Où donc, alors, était l'âme de Polonia?

PATRICE

Ecoute ma réponse, Egerius. — A toute âme ayant reçu le baptême, Dieu, j'en conviens, assigne pour demeure soit le Paradis, soit l'Enfer, d'où il ne pourrait — si nous ne te nons compte que de son pouvoir ordinaire,— la retirer par un décret spécial. Car s'il s'agissait de son pouvoir absolu, Dieu pourrait parfaitement retirer une âme de l'Enfer. Mais ce n'est pas là la question. 11 est donc bien entendu que l'âme est envoyée au Paradis ou en Enfer, mais dans le cas seulement où elle quitte le corps pour une séparation éternelle et ne doit plus revenir à lui. Si par hasard elle doit retrouver son corps, elle reste en migration, planant sur l'univers, dont elle fait partie sans y occuper de place déterminée. La souveraine omnipotence — ayant prévu toute chose dès le moment où elle mit au jour ce monde, conçu d'après un modèle idéal, — a prévu aussi ce cas, ef, certaine que l'âme en question devait revenir à son corps, a décidé qu'elle resterait en suspens, sans place déterminée quoique en un milieu déterminé. Yoilà ce que nous enseigne la théologie sacrée, qui répond ainsi à ton argument. Toutefois, il me reste encore à t'apprendre que les séjours de souffrance et de béatitude sont plus nombreux que tu ne le supposes. 11 existe aussi un Purgatoire, où l'âme de ceux qui meurent en état de grâce va purger les péchés qu'ils commirent ici-bas. Car nul ne pouvant entrer au ciel en état de péché, c'est là que l'âme se purifie, se dépouille et se lave de toute souillure pour arriver nette et candide devant Dieu.

34 2 LE PÜRCtATOIRE DE SAINT PATRICK

LE ROI

C'est toi qui dis cela ; je n'en aid'autre preuve, d'autre témoignage que ta parole. Démontre-moi par un indice, un trait, une lueur, que tu dis la vérité. Que je puisse la toucher de la main, m'assurer qu'elle existe. Puisque tu es si puissant auprès de ton Dieu, prie-le et obtiens de lui qu'il se manifeste par un être réel, auquel je puisse croire, que chacun puisse toucher, et non pas toujours par des êtres de raison. Et prends-y garde, je ne t'accorde qu'une heure. Ce délai expiré, il faut que tu me donnes des preuves certaines que l'Enfer et le Paradis existent, ou que tu meures. Viennent les miracles de ton Dieu! Voyons-les de près ! Et, si nous ne méritons ni le Paradis ni l'Enfer, qu'il ne nous donne ni l'un ni l'autre, mais seulement ce Purgatoire, afin que nous reconnaissions sa divine omnipotence. Il y va de l'honneur de ton Dieu, dis-lui de défendre cet honneur. CTous sortent.)

PATRICE (13)

Seigneur immense et souverain, que ta colère, ta v^engeance, ton châtiment, rompent en ce jour les escadrons ennemis de l'ignorance, de l'erreur profane!

N'use pas de pitié. C'est en vain que tu traites en amis tes adversaires. Puisqu'ils cherchent des témoignages de ta puissance, brandis des foudres de ta sanglante main.

Le zèle d'Elie fît appel à tes rigueurs ; la foi de Moïse fit appel à tes miracles. Quoique ma voix ïie puisse se comparer à la leur,

Ses accents. Seigneur, pénétreront jusqu'aux Cieux, te demandant nuit et jour rigueurs et miracles, pour prouver l'éternité des tourments et de la, béatitude. Par

des fantômes, par des visions, rends notoires au monde le Ciel, l'Enfer et le Purgatoire.

UN BON ANGE et UN MAUVAIS ANGE

descendent sur la scène, chacun de son côté. MAUVAIS AP^GE.

De crainte que le ciel ne découvre au vénérable Patrice ce trésor merveilleux, le plus inestimable que la terre cache en son sein, j'ai voulu, dans ma haine, prendre la forme d'un ange de lumière pour venir empêcher et traverser sa supplique et pour lui verser le venin de la rage.

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