LE SQUELETTE
Ne reconnais-tu pas ton propre portrait?... Je suis
Ludovic EniuS (16). (H disparaît.)
LUDOVIC
Ciel! qu'entends-je? que vois-je?Que de malheurs me présage cette ombre ! Je suis mort! (ii tombe évanoui.)
PAULIN, entrant.
Cette voix est celle de mon maître. J'arrive à propos pour le secourir. — Seigneur!...
LUDOVIC, revenant à lui.
Pourquoi reviens-tu, monstre horrible ? Me voici tremblant à ta voix.
PAULIN
Il est fou ! — Je ne suis pas un monstre horrible, je suis Juan Paulin, ce sot qui est à ton service, sans trop savoir comment ni pourquoi.
LUDOVIC
Ahl Paulin, mon trouble est si profond que je ne te reconnaissais pas. Mais quoi d'étonnant, si je ne me reconnais pas moi-même ?... N'as-tu pas vu, par hasard, un cadavre effrayant, un mort animé, un homme dont l'ossature seule se soutient debout ? Ses os noueux sont dépouillés de leur chair, ses mains sont roides et glacées, ses orbites vides de leurs yeux. Où est-il pas se '^
111° JOURNÉIC 35 7
PAULIN
Si je l'avais vu, force me serait de n'em rien dire. Je serais à l'instant même tombé, démon côté, plus mort que lui.
LUDOVIC
Oui, comme moi. L'haleine me manque, ma voix s'éirangle. La terreur de mon âme revêt de glace mes sens, chausse mes pieds de plomb. J'ai vu, prêt à s'écrouler sur ma tête, l'édifice des deux pôles, — débile Atlas que ma nuque pour supporter un poids si lourd! De chaque fleur je crois voir se lever un écueil, de chaque rose un géant. Lescavitésde laterres'entr'ouvrent; elle vomit de ses entrailles les morts dont elle conservait les cendres. Parmi eux j'ai vu Ludovic Enius. Cieux cléments! cachez-moi à moi-même, ensevelissez-moi dans les profondeurs les plus impénétrables, faites que je ne me voie plus, puisque je ne me reconnais pas. Mais si, hélas ! je me reconnais. Ne suis-je pas cemons tre de rébellion qui, dans son orgueil insensé, osa braver Dieu lui-même ? N'ai-je pas commis tant de crimes que ce serait trop peu, pour les punir, de toutes les rigueurs célestes, des tourments les plus cruels de l'enfer, subis pendant toute réternité?Oui, mais jedois aussi le reconnaître, ces crimes, je les ai commis contre un Dieu si plein de bonté et de miséricorde que je pourrai en obtenir le pardon, si je les pleure d'un cœur repentant. Je me repens, Seigneur ! La preuve que je commence dès ce jour à devenir un autre homme, la preuve queje nais à nouveau, c'est queje me remets entre vos mains. Puisque la justice et la clémence sont au nombre de vos attributs, ne me jugez pas en justicier, mais en juge miséricordieux. Voyez quelle pénitence il convient de m'imposer. Je m'y soumets en expiation de ma vie.
35 8 LE PUKGATOinE DE SAINT PATRICE
Une musique se l'ait entendre et UNE^YOIX chante :
Le Purgatoire !
LUDOVIC
Qu'entends-je, ô ciel! Ces accents, harmonieux ne sont-ils pas une illumination du ciel qui, mystérieusement, vient au secours du pécheur? Oui, j'y reconnais une inspiration divine. Je veux entrer dans le Purgatoire de Patrice. Si un tel bonheur m'est réservé, je verrai Patrice et tiendrai humblement et dévotement la parole que je lui donnai. Certes, c'est un dessein terrible, car il n'est pas de force humaine capable d'affronter l'épouvante ni de souffrir les tortures qu'infligent les démons. Mais mes fautes aussi ne furent-elles pas terribles? C'est par des remèdes dangereux que les médecins habiles soignent les blessures dangereuses. — Viens avec moi, Paulin. Tu me verras, prosterné aux pieds de l'évêque, confesser mes péchés à haute voix, pour en mieux divulguer toute l'horreur.
PAULIN
En ce cas, vas-y seul. Un homme de ta bravoure n'a pas besoin qu'on l'accompagne et je n'ai jamais entendu dire que personne soit allé à l'Enfer en compagnie de son valet. Moi, je retourne à mon village, où je vis exempt de soucis. Fantôme pour fantôme, j'aime encore mieux ma femme, (n sort.)
LUDOVIC
Publiques furent mes fautes, publique doit être ma pénitence. J'irai, comme un fou, publiant mes crimes à haute voix. Hommes, bêtes, montagnes, sphères célestes, durs rochers, tendres fleurs, ormes caducs, je suis Ludovic Enius! Tremblez tous à mon nom. Moi qui fus un prodige d'orgueil, me voici devenu un pro-
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dige d'humilité! J'ai l'espérance et la foi que vous me reverrez plus heureux si Patrice, au nom du Seigneur, me vient en aide au Purgatoire, (iisort.)
Entre POLONIA, qui descend des hauteurs de la montagne. POLONIA.
En ces solitudes, je voudrais avoir, ô mon Dieu, non pas une seule volonté, mais mille, pour vous en faire spontanément l'abandon; et je voudrais, tant mon amour est libéral, en chaque volonté vous donner une âme. Je voudrais avoir renoncé, non pas à un humble et pauvre royaume, mais à tout l'empire que le soleil, couronné de rayons, éclaire et parcourt en accomplissant sa révolution circulaire. Mon humble chaumine, si petite et si misérable, avorton de ce rocher, n'est-elle pas une huitième merveille, dont l'espace exigu l'emporte sur la majesté d'un palais? Lorsque, au lever du jour, l'aurore pleure entre les bras de l'aube ses douces perles de rosée et que le soleil, faisant pâlir les étoiles, apparaît dans tout l'éclat de son orgueilleuse splendeur, lorsque, à la tombée delà nuit, il baigne son char lumineux dans les ondes d'Espagne (17), ma voix. Seigneur, est heureuse de célébrer matin et soir vos louanges, et ces spectacles ont plus de prix à mes yeux que celui de ces majestés qu'entoure un peuple de serviteurs, éperdues sans cesse d'un fol orgueil, alors que la vie — comment n'en pas frémir î — n'est qu'une ombre éphémère et fugitive.
Entre LUDOVIC.
LUDOVIC, à part.
Je vais, plein de résolution et de constance. Ma
pensée m"* entraîne à la recherche de cette caverne où le ciel m'a promis que je trouverais le salut si j'y faisais mon purgatoire en vie. (a Poionia.) Dis-moi, sainte femme qui as choisi cette montagne pour demeure, quel chemin faut-il suivre pour arriver au Purgatoire de Patrice?
POLONIA
Heureux pèlerin, qui viens ici à la recherche de ce divin trésor, du plus riche de tous les biens, je te servirai volontiers de guide. C'est dans ce seul but que j'habite ces lieux. Tu vois cette montagne? (iis se regardent
l'un l'autre.)
LUDOVIC, à part.
Et, en elle, je vois ma mort.
POLONIA, de même.
Hélas! mon âme, qu'as-tu vu?
LUDOVIC, de mémo.
Est-ce elle? Je ne puis le croire.
POLONIA, de même.
Est-ce lui? Je n'ose l'affirmer.
LUDOVIC, de môme.
C'est bien Polonia!
POLONIA, de même.
C'est bien Ludovic !
LUDOVIC, de même.
Non, c'est une vision qui cherche à me détourner de mon projet. (Haut.) Poursuis!
POLONIA, à part.
Est-ce un fantôme que m'envoie, pour me vaincre, l'ennemi du genre humain ?
LUDOVIC
Tu ne poursuis pas ?
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POLOMA.
Je poursuis. — Cette montagne cache dans son sein la sombre et miraculeuse caverne où nul ne peut arriver par terre. C'est par eau qu'on y arrive, après avoir traversé dans une barque celte lagune. (Apart.) Je lutte contre la vengeance, mais je suis vaincue par la pitié.
LUDOVIC, à part.
Puisque je la vois et l'entends, le bonheur recommence pour moi.
POLONIA, de môme.
Je cherche à me vaincre moi-même.
LUDOVIC, de même.
Je suis mort! (Haut.) Tu ne poursuis pas?
POLONIA
Je poursuis. — Cette lagune entoure entièrement la montagne. C'est donc le chemin le plus facile et le plus court pour gagner un couvent bâti au milieu de l'île. Des chanoines réguliers l'habitent. Ils ont à leur charge les longs préliminaires, — admonitions diligentes, messes, confession et autres cérémonies préparatoires, — imposéstout d'abord à quiconque veut affronter de son vivant les supplices de la caverne, (a part.) C'est en vain que mon cruel ennemi espère triompher de moi.
LUDOVIC, à part.
Mon espérance ne doit pas ici perdre courage. Le plus grand de mes crimes se présente à mes yeux, mais il a beau évoquer devant moi le souvenir de mes fautes, je ne broncherai pas, car j'ai le ferme désir de me vaincre.
POLONIA, à part.
Je me trouve en face d'un ennemi terrible !
LUDOVIC
Tu ne poursuis pas ?
POLONIA
Je poursuis.
Sois brève. Il m'importe, si j'en crois les avertissements de mon âme, de m'éloigner d'ici au plus vite.
POLONIA
Il ne m'importe pas moins que tu t'éloignes.
LUDOVIC
Dis-moi donc alors, femme, où je trouverai mon chemin.
POLONIA
Personne ne doit dépasser en compagnie d'un guide le lieu où nous sommes. Il te faut, maintenant, rester maître absolu de tes actions et traverser la surface glacée de cette étroite lagune dans une petite barque. Viens, la voilà attachée au rivage. Mets en Dieu seul ta confiance et vogue rapidement sur le cristal de ces flots.
LUDOVIC
11 y va de ma vie. Allons! je livre mon sort à cette barque, qui remplit mon âme d'horreur. Elle a la forme d'un cercueil; je dois néanmoins y voguer seul sur cette
froide neige. (H entre dans la bai-que et s'éloigne.)
POLONIA
Ne recule pas, persévère, aie confiance !
LUDOVIC, derrière la scène.
Je triomphe, Polonia, je triomphe, puisque ta vue n'a pu m'arrôter!
POLONIA
Je triomphe aussi, dans cette Babel confuse, de mon courroux et de mon ressentiment.
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LUDOVIC, derrière la scène.
Ta figure d'emprunt ne m'effraie pas. C'est en vain que tu as pris cette forme pour ébranler ma foi et me faire renoncer à mon dessein.
POLONIA
La terreur t'abuse. Tu es pauvre de courage et riche de craintes, Ludovic. Je suis bien cette même Polonia à qui tu as donné la mort et qui, plus heureuse aujourd'hui que naguère, se félicite de vivre en ce misérable état.
LUDOVIC, derrière la scène.
Je confesse mon crime et me repens de ma cruauté. Pardonne-moi,
POLONIA
Je te pardonne et j'approuve ton dessein.
LUDOVIC, derrière la scène.
Je pars, fort de ma foi.
POLONIA
C'est la garantie la plus sûre.
LUDOVIC, derrière la scène.
Adieu!
POLONIA
Adieu !
LUDOVIC, derrière la scène.
Puisse Dieu apaiser son courroux I
Puisse-t-il te ramener triomphant de cette terrible entreprise 1 (Eiie sort.)
Entrent DEUX CHANOINES RÉGULIERS.
PREMIER CHANOINE
Les ondes de la lagune s'agitent sans qu'il souffle
aucun vent. Sans doute des pèlerins se dirigent vers l'île.