DEUXIÈME CHANOINE
Allons voir, sur le rivage, qui peut être assez résolu pour oser aborder dans notre obscure demeure.
Entre LUDOVIC.
• LUDOVIC, à part.
J'ai livré à la merci des flots ma barque ou, pour mieux dire, mon cercueil. Autre que moi vogua- 1- il jamais, dans sa bière, sur la neige et le feu?... Quel paysage souriant que celui-ci! C'est en ce lieu, j'imagine, que le printemps tient ses Etats et, plébéiennes ou nobles, assemble toutes les fleurs... Mais que cette montagne est triste! Ces deux sites sont si difl'érents que leur contraste même semble les avoir liés d'une amitié plus étroite. Là, les sinistres plaintes des hiboux inspirent l'efl'roi; ici, le chant joyeux des oiselets invite à l'amour. Là, les ruisseaux se précipitent en une chute horrible; ici, ils courent paisiblement, offrant au soleil des miroirs. Entre tant de hideurs et tant de beautés, un édifice élève son front austère. Je ressens à sa vue amour et crainte à la fois.
PREMIER CHANOINE
Fortuné voyageur qui t'es aventuré jusqu'ici, viens dans mes bras !
LUDOVIC
Non, je mérite à peine de baiser le sol que tu foules. Par pitié, conduis-moi sur l'heure chez le prieur de ce couvent.
PREMIER CHANOINE
C'est moi-même, quelque indigne que je sois. Parle, poursuis, qu'hésites-tu?
LUDOVIC
Si je te disais qui je suis, je craindrais, père, que mon nom ne t'épouvantât et ne te mît en fuite. Mes œuvres sont si abominables que le soleil, pour ne pas les voir, couvre de deuil sa splendeur. Je suis un abîme de péchés, un gouffre de fureurs, un monde de crimes, le pécheur le plus endurci de tout l'univers ; pour tout dire en un mot, — ici expire ma voix ! — je suis Ludovic Enius. Je viens pour entrer dans la caverne et expier mes fautes au milieu de ses tourments, s'il est possible d'expier des fautes comme les miennes! J'ai déjà reçu l'absolution. L'évêque d'Hibernie a entendu ma confession, et, informé de mon dessein, m'a encouragé avec une bienveillance atfectueuse. Il m'a donné pour toi cette lettre.
PREMIER CHANOINE
Ludovic, une détermination aussi grave que la vôtre ne se prend pas en un jour et mérite mûre réflexion. Soyez quelque temps notre hôte. Vous et moi y penserons plus à loisir.
Non, mon père ; pour cela, non I (a genoux.) Je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez accordé ce que je désire. Ce qui m'amène ici, ce n'est ni l'ambition, ni Torgueil, ni la curiosité de surprendre des secrets que Dieu nous cache, mais la grâce, l'inspiration divine. Ne vous y méprenez pas, j'obéis à une vocation d'en-haut. Pitié, mon père, assistez-moi dans mes peines, consolez mon angoisse, soulagez ma douleur!
PREMIER CHANOINE
Prends-tu garde, Ludovic, à ce que tu demandes? Les tourments auxquels tu veux t'exposer, ce sont les tourments de l'Enfer, le sais-tu bien? Auras-tu le courage
d'y résister? Beaucoup sont entrés dans la caverne, mais combien peu en sont sortis !
LUDOVIC
Tes remontrances ne m'effraient pas. Je n'ai d'autre but, je le proteste, que de purger mes péchés, plus nombreux que les grains de sable de la mer, que les atomes du soleil. Inébranlable en ma foi, je mettrai sans cesse mon espérance en ce Dieu dont le nom est victorieux de l'Enfer.
PREMLER CHANOINE.
Tu l'affirmes avec tant de ferveur que je me sens obligé à t'ouvrir les portes, (ii ouvre.) Yoici la caverne, Ludovic.
LUDOVIC
Dieu m'assiste !
PREMIER CHANOINE
Tu faiblis déjà?
Je ne faiblis point, mais la vue en est épouvantable.
PREMIER CHANOINE
Je t'en conjure de nouveau, ne va pas plus loin si ce n'est pour de graves motifs et dans la pensée seulement que tu obtiendras ainsi ton pardon.
LUDOVIC
Père, me voici dans la caverne. — Hommes, bêtes, cieux, montagnes, jour, nuit, lune et soleil, soyez attentifs à ma voix. Je le proteste mille fois, j'en donne mille fois ma parole ! ces tourments, je les affronte parce que c'est peu d'une telle pénitence pour expier les fautes d'un pécheur tel que moi, et parce que j'ai la conviction qu'ici je trouverai mon salut.
m* JOURNÉE 367
PREMIER CHANOINE
Entre donc, mais aie sans cesse sur les lèvres et dans le cœur le nom de Jésus.
LUDOVIC
Qu'il ne m'abandonne pas! — Seigneur, Seigneur! j'entre, armé de votre foi, en lutte ouverte avec mon ennemi. Mais j'en sortirai vainqueur, par la vertu de votre nom et du signe de la croix. — Dieu m'assiste !...
(Il s'enfonce dans la caverne, qui devra être la plus horrible qu'on pourra faire. On ferme la porte derrière lui.)
PREMIER CHANOINE
De tous ceux qui ont pénétré dans la caverne, nul n'a montré autant d'intrépidité. Divin Jésus en qui il a mis sa confiance, faites. Seigneur, qu'il résiste aux tentations de l'enfer, (sortent les deux chanoines.)
Entrent LESBIA, FILIPO, LEOGARIUS, LE CAPITAINE et POLONIA.
LESBIA
Avant d'arriver là où tu nous emmènes, nous pouvons te dire dans quel but nous sommes tous venus te voir. C'est dans une intention bien arrêtée.
POLONIA
Expliquez-vous chemin faisant et suivez mes pas. Je désire vous rendre témoins de l'événement le plus extraordinaire qu'aient jamais admiré yeux humains,
LESBIA
Ecoute ce que nous attendons de toi. ïu t'es retirée sur cette montagne, Polonia, où il t'a plu de vivre dans la solitude, après avoir abdiqué l'empire en ma faveur. Je veux, à mon tour, te faire juge d'un projet que je viens te communiquer. J'abdique toute volonté entre tes
mains. Ce n'est pas un conseil, ma sœur, mais une décision que je te demande. Une femme seule est incapable de gouverner et il est nécessaire qu'elle se marie.
POI.OMA.
Rien de plus juste. Si Filipo est le fiancé, je suis heureuse, Lesbia, d avoir pu te laisser un mari en même temps qu'un royaume, et que tu doives tout à mon affection.
FILIPO
Puisses-tu vivre aussi longtemps que le soleil qui, chaque jour, naît, meurt et renaît, phénix de ses propres rayons !
A présent que vous avez l'un et l'autre obtenu ce que vous désiriez, écoutez tous pourquoi je vous ai amenés ici avec tant de soin. Transporté d'une ferveur extrême un homme est venu en ces lieux, un homme que nous connaissons tous. 11 cherchait la caverne de Patrice, prêt à passer par ses épreuves. Il y pénétra, en effet, et c'est aujourd'hui qu'il doit en sortir. Votre étonnement, à la vue de ce divin miracle, n'aura d'égal que votre effroi. Je ne vous ai pas dit plus tôt ce dont il s'agissait, de crainte qu'une lâche terreur ne vînt s'opposer au but audacieux que je poursuis. C'est ainsi que j'ai pu vous emmener avec moi.
LESBIA
J'approuve ton dessein et ma frayeur sera mêlée de plaisir.
FILIPO
Nous désirons tous nous convaincre par nos yeux de ce que nous venons d'entendre.
POLONIA
S'il a manqué de courage, s'il est resté au fond de la
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caverne, du moins connaîlrons-nous son châtiment. S'il en sort, nous apprendrons de sa bouche les mystères de cet abîme. Ceux qui y échappent, il est vrai, en sortent si tremblants qu'ils ne sauraient prononcer une parole, et que, fuyant leurs semblables, ils se consacrent à la solitude.
LEOGARIUS.
Ce sont là des mystères inouïs !
LE CAPITAINE
jNous arrivons à point nommé. Voyez! baignés de larmes, les religieux se dirigent en silence vers la caverne dont ils vont ouvrir la porte.
Entrent, en halats de chanoines, le plus do comparses que l'on pourra réunir
PREMIER CHANOINE
Tenez, Seigneur, ouverte à nos prières et à nos larmes la porte du ciel ! Faites que ce pécheur ait triomphé de ces atroces cachots, privés ajamáis de votre vue!
(Il ouvre la porte.)
POLONIA
La porte est ouverte.
LUDOVIC, frappé de terreur, sort de la caverne. PREMIER CHANOINE.
Quelle consolation !
FILIPO
N'est-ce pas Ludovic?
LUDOVIC
Le ciel m'assiste ! Est-ce possible ? Ai-je bien le bonheur de me voir, après tant de siècles, rendu enfin à la lumière ?
LE CAPITAINE
Comme il est ému !
LEOGARIUS.
Comme il est. troublé !
PREMIER CHANOINE
Tends-nous à tous les bras.
LUDOVIC
Mes bras seront moins des liens que des chaînes. — Te voyant ici, Polonia, je m'en remets à ta clémence ponr obtenir d'elle mon pardon. Toi, Filipo, apprends qu'un ange te sauva la vie. Deux nuits de suite j'ai cherché à te tuer. Pardonne-moi, je t'en prie. Et laissez-moi, maintenant, me fuir moi-même et me cacher à tous les yeux. Mon intention est de me retirer du monde. Qui a vu ce que j'ai vu n'a plus, vous pouvez m'en croire, qu'à vivre dans la pénitence.
PREMIER CHANOINE
Au nom de Dieu, Enius, je t'ordonne de dire ici ce que tu as vu.
LUDOVIC
Je ne puis que me conformer à un ordre aussi saint. Afin que le monde frémisse, afin que l'homme ne vive plus frappé de mort par le péché, afin qu'il s'éveille à ma voix, grave assemblée, écoute mon récit. — Après avoir écouté les justes et solennelles admonitions qu'exige et requiert une entrepr seaussihasardeuse, après m'être affectueusement séparé de vous, je nie sentis plein d'une foi ardente et d'une bravoure intrépide, prêt à pénétrer dans la caverne. Répétant mille fois les mystérieuses paroles qui font trembler les Enfers, j'en franchis le seuil et attendis quelques instants qu'on fermât la porte derrière moi. Elle se ferma enfin et je me trouvai dans une obscurité
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profonde, si tristement privé de lumière que je me mis à fermer les yeux, — mouvement instinctif à qui veut voir dans les ténèbres. Je pus ainsi marcher jusqu'à la paroi d'en face. Après l'avoir suivie à tâtons une vingtaine de pas, je rencontrai un rocher et m'aperçus que, par une étroite fissure, pénétrait à regret une lumière qui n'en était pas une, une lueur semblable à celle du crépuscule, lorsque l'aurore hésite à poindre. Je tournai à main gauche et suivis avec précaution un sentier, au bout duquel je sentis la terre s'ébranler et sur le point de s'effondrer sous mes pas. J'allais perdre le sentiment lorsque le bi^uit d'un horrible coup de tonnerre vient réveiller mes esprits. Le sol que je foulais s'entr'ouvre et je suis précipité dans lesprofondeurs Je ses entrailles, où je crus rester enseveli sous la terre et les cailloux que j'entraînais dans ma chute (18). Mais je me trouvai dans une salle de jaspe dont l'architecture était l'œuvre de ciseaux habiles et experts. D'une porte de bronze sortent et s'avancent vers moi douze hommes, uniformément vêtus de blanc, qui m'accueillent avec modestie et m'adressent un salut courtois. L'un d'eux, qui semblait être leur supérieur, me dit : « Aie soin de mettre en Dieu ta foi et de ne pas faiblir, pour tant que les démons te persécutent. Si, ému de leurs promesses ou de leurs menaces, tu essayais de revenir sur tes pas, tu resterais à jamais en Enfer, en proie à de cruels tourments. » Ces hommes furent pour moi de bons anges. Leurs exhortations me donnèrent tant de courage que JQ m'éveillai de nouveau. Tout à coup, à rimproviste,je vois la salle entière peuplée de visions infernales et d'esprits rebelles sous les formes les plus horribles, les plus hideuses qu'ils puissent revêtir, — formes dont aucune comparaison ne saurait donner une idée. L'un d'eux me
37 2 L« PURGATOIRE Df-: SAINT PATRICE
dit : « Imprudent, fou, niais! Veux-tu donc, avant le temps, t'offrir de toi-même au châtiment qui t'est réservé, aux peines que tu mérites? Tes crimes sont si grands que tu ne saurais échapper à la damnation, ni trouver grâce aux yeux du Seigneur. A quoi hon, s'il en est ainsi, venir réclamer ta part de supplices? Retourne, retourne au monde; achève le cours de ta vie et meurs comme tu as vécu. Tu reviendras alors nous voir; l'Enfer te réserve la place que tu dois occuper durant l'éternité entière. » Je ne répondis pas un mot; mais eux, après m'avoir accablé de coups, me lient pieds et mains, me saisissent avec des crochets de fer et, par ma chair déchirée, me traînent à travers les cloîtres. Là, ils allument un brasier et me jettent au milieu des flammes. « Jésus, m'écriai-je, secourez-moi ! » Aussitôt les démons fuient, le feu s'apaise et meurt. On me conduisit ensuite dans un champ dont la terre noire produit, au lieu de roses et d'œillets,des épines et des ronces. Là, court un vent subtil qui pénètre tous les membres et dont le soupir le plus faible est aigu comme une épée (19). Là, dans de profondes cavernes, les damnés gémissent tristement, maudissant leurs pères et leurs aïeux. Leurs cris sont si désespérés, leurs blasphèmes si insolents, leurs imprécations et leurs reniements répétés tant de fois, qu'ils font trembler les démons euxmêmes. Je passai outre et me trouvai dans une prairie dont les plantes étaient des flamnies,tels,au mois d'août s'embrasent les épis et les moissons. Cette prairie était si vaste que l'œil n'en pouvait distinguer la fin. Des gens de toute sorte y étaient couchés dans le feu, les membres transpercés de pointes et de clous ardents. L'un avait les pieds et les mains cloués au sol, tandis que des vipères de feu lui dévoraient les entrailles. Un
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autre, dans sa lage, mordaiL la terre de ses dents. Un troisième se déchirait lui-même, espérant mourir d'une fois, et vivait pour mourir sans cesse. C'est dans ce champ que me jetèrent les ministres de la mort; mais, au doux nom de Jésus, leur fureur s'évanouit. Je passai outre. Ici l'on pansait les cruels tourments des blessés on versant sur leurs plaies, pour les cautériser plus profondément, du plomb et de la résine fondus. Qui ne s'affligerait à ce spectacle? qui ne se sentirait hors de soi ? qui ne pleurerait et ne soupirerait ? qui ne resterait tremblant et confondu ? Je vis ensuite une maison d'où, à travers les portes et les murs, des flammes s'élevaient, de même que, en ce monde, l'incendie se l'ait jour comme il peut à travers une maison qui brûle. « Ceci, me dit-on, est le Palais des Délices, le Bain des Voluptés, où sont plongées les femmes qui, de leur vivant, furent assez frivoles pour ne se plaire qu'aux eaux de senteur, aux onguents, aux bains et aux fards. » J'entrai dans H' cette maison et j'y vis un étang de neige où se baignaient quantité de beautés parfaites. On les apercevait, sous l'eau, parmi les serpents et les couleuvres qui sont les
t sirènes et les poissons de cet étang (20). Sous le cristal limpide, leurs membres étaient glacés, leurs cheveux hérissés, leurs dents Taméliques. Au sortir de ce lieu, on me conduisit sur une montagne si haute que, pour s'élever au-dessus du ciel, elle avait bossue, sinon déchiré de son front l'azur du voile céleste. Au centre du sommet se trouve un volcan qui exhale et répand des flammes qu'il semble cracher à la face des cieux. De ce volcan, de ce puits, jaillissent par intervalles des feux, parmi lesquels une foule d'âmes s'élancent pour s'engloutir de nouveau et recommencer sans cesse à monter et à descendre. Là, un souffle embrasé me saisit à l'im-
proviste et, m'arrachant au seuil, me précipita dans les profondeurs de rabime. J'en sortais à peine qu'un autre souffle survient, apportant mille légions. Elles me bourrent, me houspillent et m'entraînent en un autre endroit où, me semble-t-il maintenant, se trouvaient réunies toutes les âmes que j'avais vues jusqu'alors. Quoique ils y fussent exposés à des supplices plus cruels que les précédents, je remarquai que tous, ici, avaient des visages joyeux, des figures souriantes. Ils ne poussaient pas des cris de révolte, mais, les yeux fixés au ciel, comme pour implorer sa pitié, ils répandaient des larmes de tendresse et d'amour. Je reconnus à ces signes que ce lieu devait être le Purgatoire, où se purgent les fautes les plus légères. Les démons m'ayant menacé de m'y laisser, leurs menaces, loin de me vaincre, me donnèrent un courage nouveau. Eux alors, voyant ma constance, tentent sur moi l'épreuve du supplice le plus effroyable, celui qui plus particulièrement pórtele nom d'Enfer. Ils me conduisent sur le bord d'un fleuve dont les rives produisent des fleurs de feu et qui roule des flots de soufre; des hydres et des serpents sont les monstres marins qui l'habitent. Ce fleuve était très large et n'avait qu'un pont, aussi délié qu'un trait de plume, si mince et si frêle qu'il me parut impossible de le traverser sans le rompre (21). « Tu dois, me dirent les démons, passer par cet étroit chemin. Vois de quelle manière ! Regarde bien comment le traversent ceux qui te précédent, et frémis! » Et je vis distinctement que ceux qui voulurent y passer tombèrent dans le fleuve où les serpents les déchirèrent de leurs griffes et de leurs crocs. J'invoquai alors le nom de Dieu, qui me donna la force de passer sur l'autre rive sans me laisser effrayer parole courant, ni par les vents qui s'acharnaient contre
moi. Je passai, enfin, et me trouvai dans une forêt si douce et si fertile que je pus y oublier toutes mes précédentes misères. Je suivis un chemin de cèdres et de lauriers, arbres du Paradis qui poussaient là sur leur sol natal. La terre, semée de roses et d'oeillets, avait les nuances d'une étoffe brochée de rouge, de blanc et de vert. On entendait les douces et tendres plaintes des oiseaux, qu'accompagnaient de leurs murmures les ruisselets de mille sources cristallines. A mes yeux apparat une cité dont le soleil couronnait les hautes tours et les toitures. Ses portes étaient d'or, finement cloutées de diamants, d'émeraudes, de topazes, de rubis et d'escarboucles. Elles s'ouvrirent à mon approche et vers moi s'avança en bon ordre une procession de saints, où femmes, enfants, adolescents, vieillards, se montraient tous pleins de joie et d'allégresse. Derrière eux, Anges et Séraphins, formant mille chœurs, chantaient de suaves motets sur leurs instruments harmonieux. Le dernier de tous marchait, dans tout l'éclat de sa gloire, Patrice, notre grand patriarche. 11 me souhaita la bienvenue, me félicita de lui avoir tenu parole avant de mourir et me serra dans ses bras, tandis que tous me témoignaient combien ils étaient heureux de mon propre bonheur. Après m'avoir encouragé, il me congédia, disant que des hommes mortels ne peuvent entrer dans la Cité céleste et me recommandant de retourner en ce monde. Je m'en revins donc par le même chemin sans recevoir aucune offense des esprits infernaux, et je venais d'arriver à cette porte lorsque vous êtes venus me chercher et m'ouvrir. Et, puisque j'ai pu échapper à tant de périls, permettez-moi, mes bons pères, accordez-moi la faveur de vivre et de mourir parmi vous, dans l'espérance de la vie éternelle. — Et ainsi finisse
l'histoire que nous rapportent Denys le grand chartreux, Henri de Saltrey, Césaire d'Heisterbach, Mathieu Paris, Ranulph Ilygden, Mombritius, Marcus Marullus, Davi^d Rothe le prudent primat de toute l'Hibernie, Bellarmin, Béda, frère DimasSerpi, Solinus, Messingham (22), et, enfin, la croyance et l'opinion chrétienne qui en soutient Fauth en ticité. Qu'ici finisse la comédie pour faire place à Tadmiration.