‹ Drames religieux;Chapitre 7 sur 75 · Shakespeare, Comme il vous plaira · texte numérisé non relu

Shakespeare, Comme il vous plaira

3. Il ne faudrait pas en conclure que Tirso na pas su aborder heureusement les situations les plus risquées. Je n'en veux pour preuve que la belle scène de La mvjer que manda en casa où Jézabel, par un sommeil simulé, cherche à provoquer les entreprises amoureuses de Naboth.

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jalouxqueleïétraïque auraient cru à un outrage réel. La candeur de Tamar, écoutant sans la moindre alarme instinctive (1) les propos les plus délirants, est tout aussi invraisemblable. De plus, la fable inventée par Amon, l'histoire de cette jeune étrangère tuée au siège de Uabbatha, parait ici hors de propos.

Calderón, en s'appropriant cette çcène, ne lui a-t-il pas donné sa forme parfaite et définitive ? Cette subtilité de sentiments, cette métaphysique amoureuse dont il abuse avec tant de complaisance et qui ne servent ailleurs qu'à fatiguer l'attention, ne deviennent-elles pas, en ce cas spécial, de merveilleux procédés d'analyse ? Le langage ambigu d'Amon exprime admirablement l'espoir et la crainte, le désir et la honte, qui tour à tour cèdent, triomphent ou se confondent en son cœur. Tamar, loin de rire d'une feinte qu'elle devine dangereuse, ne s'y aventure qu'avec défiance et finit par couper court un entretien dont l'étrangeté l'eiTarouche. Car la véhémence de cette passion, quoique inavouée, altère déjà la surface limpide de son ame et la prépare à l'attentat fatal que ne conjureront ni ses prières, ni ses larmes, ni ses cris où perce la menace.

Nous voici arrivés au cœur même de la question, à ce fameux acte — le troisième de La Venganza de Tamai\ le deuxième de Los Cabellos de Absalon, — que Calderón a inséré tout entier dans son drame. Le plagiat est évident; impossible de le nier. De tous ceux que Ton cite ou que Ton découvre chaque jour dans la littérature dramatique espagnole, il est à la fois le plus complet, le plus prémédité, — le plus impudent, allais-je écrire; mais nous verrons qu'il faut malgré tout faire quelques réserves.

Calderón en a usé librement avec ses prédécesseurs ; en particulier avec Tirso (2). On peut se convaincre j^ar un examen attentif qu'il étudia de près ses procédés et son style, qu'il sait pasticher au besoin. Et lorsque, le 16 juillet 1635, il signe l'ap-

1. « Je vais jouer mon rôle, mais j'ai grand peine à m'cmpêcher de rire. » Et, plus loin, lorsque Amon couvre ses mains de baisers : « C'est parce que je suis ta sœur, dit-elle sans plus s'émouvoir, que je tolère ces folies. »

2. Il est hors de doute que plusieurs pièces de Calderón lui furent inspirées par des œuvres antérieures de Tirso. Le sujet et jusqu'au titre de A secreto agravio, secreta venganza se trouvent déjà dans El celoso prudente, où on lit les vers suivants :

El agravio que es secreto Secreta satisfacción Pile...

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probatioji d'un recueil de ses comédies (l), il agit en connaissance de cause et non pas en censeur qui s'acquitte d'une formalité. Jamais, néanmoins, il n'avait poussé la licence jusqu'à copier d'un trait un millier de vers environ. A la décharge de notre poète nous devons observer tout d'abord que les imitations, emprunts, pirateries littéraires, ou comme on voudra les qualifier, étaient dans les mœurs du xvii« siècle espagnol, u N'oublions pas, dit M. M(irel-Fatio (2), que les notions de plagiat et de propriété littéraire n'avaient point en ce temps la précision qu'elles ont acquise par la suite. Un drame, aussitôt après sa publication, que dis-je? sa représentation, entrait dans le domaine commun, se perdait dans la masse ; Fauteur souvent l'oubliait, et si un confrère trop pressé ou peu inventif Jugeait commode de s'approprier quelques morceaux de l'œuvre en circulation, nul n'y trouvait à redire, pas même l'auteur. »

Plus que toute autre, la tragédie de Tirso fut prédestinée à ce sort. Si Calderón en a transcrit une journée entière, un autre est allé plus loin encore. Une Venganza de Tamar (3), attribuée au docteur Godinez, reproduit presque à la lettre le texte des trois actes originaux. L'auteur — le copiste, dirait-on plus exactement, — a supprimé nombre de vers, mais il n'en a pas ajouté cent de son cru. Cet auteur est-il réellement Felipe Godinez?Je n'oserais l'affirmer. Son nom, en tout cas, n'est pas incompatible avec l'œuvre, car il aiTectionna les sujets tirés de l'Ancien Testament. Remarquons, par parenthèse, qu'un sans-gêne aussi délibéré n'a point provoqué l'indignation des critiques. Il ne faut en rien passer les bornes. Un plagiat, que l'on vitupère comme il convient lorsqu'il ne s'étend qu'à un acte, a sans doute le droit de rester inaperçu s'il embrasse un drame entier.

üonc Calderón a pris un acte à Tirso de Molina. Enregistrons ce fait à notre tour, après tant d'autres. Le constater, c'est bien. Essayer d'en déterminer les causes et le but eût peut-être valu mieux.

L'histoire d'A mon et de Tamar, telle que la relate la Bible, ne constitue pas par elle-même un tout complet. Elle nous est

1. Quinta parle de comedias oel Maestro Tirso de Mulina^ iVJadrid,

2. Revue critique des travaux publiés en Espagne à l'occasioîi dû centenaire de Calderón, Paris, 1881, p. 28.

3. Mon exemplaire est une suelta sous ce titre : La Venganza de Thamar, / comedia f famosa f del doctor Felipe Godinez. / A la fin : Con licencia: En Sevilla, por Francisco / deLeefdael, en la Casa del j Correo Viejo. I (Premier tiers du xvni' siècle.)

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])résentée comme un incident ou épisode, d'où il faut déduire cette conséquence : David a péché ; il sera puni en la personne de ses enfants. ïamar est la première, la seule innocente victime que sacrifie Jéhovah. La mort d'Amon n'est que le résultat fatal de son crime. Le châtiment d'Absalon, rebelle et meurtrier, couronne cette œuvre de justice vindicative. Telles sont les trois phases du récit biblique; telles, les trois étapes du drame de Calderón. Au-dessus des personnages principaux, au-dessus de David lui-même, se dresse, dans le Livre sacré, la figure d'Absalon qui domine les événements et les dirige. C'est lui qui, pour servir ses desseins ambitieux, bien plus que par piété fraternelle, excite sa sœur à la vengeance; lui qui avive la discorde là où le pardon et l'oubli auraient prévalu peu à peu. Supprimez son rôle, le drame cesse d'exister. Godinez l'a si bien compris que, s'écartant en cela seul de son modèle, il réunit la mort des deux frères en un même dénouement.

Un des sujets chers cà Tirso fut, on l'a répété bien des fois, l'aventure d'une jeune fille séduite, puis délaissée, qui parvient, sous un déguisement de paysanne, à reconquérir l'infidèle. La tragique histoire d'Amon et de Tamar pouvait, à la rigueur, lui fournir une variante de son intrigue favorite. C'est peut-être dans cette pensée qu'il composa les deux premiers actes. Mais, arrivé au meurtre d'Amon, que les convenances, la tradition ne permettaient pas de passer sous silence, Tirso, sans doute, se sentit profondément ému, pris aux entrailles par l'horreur sublime de cette catastrophe. Emporté alors ¡par une inspiration nouvelle, il écrivit sans défaillance ce troisième acte qui, par son accent héroïque, diiîère si complètement des deux premiers.

Calderón était doué d'un jugement critique très clairvoyant et très juste. Il est rare, dans les sujets qu'il traita de seconde main, qu'on ne le trouve pas supérieur à ses devanciers, ou tout au moins personnel. Les beautés éparses dans la tragédie de Tirso durent frapper vivement son imagination. Mais il s'aperçut qu'un pareil drame, pour mettre à profit les éléments multiples contenus dans l'Ecriture, pour acquérir son développement normal et son véritable intérêt, ne devait point se limiter à la vengeance de Tamar; que ce fait, d'ordre purement privé, devint le signal des plus graves dissensions politiques. Jl commença par rejeter, comme hors-d'œuvre, toutes les scènes piquantes où l'humeur enjouée de Tirso s'était donné libre cours. Sans doute les anachronismes que tout le monde y remarque aujourd'hui n'oiîensaient guère le goût de Calderón; mais jls lui parurent peu conformes au texte de la Bible qu'il s'était proposé pour

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modèle. La troisième journée de La Venganza de Tamar forma le centre de son œuvre. A. ce noyau d'emprunt vinrent s'agréger ses propres conceptions. Il remania un acte, en écrivit entièrement un nouveau, développa le caractère de David, compléta ceux de Tamar et d'Absalon, emprunta au L/yre des Rois la ligure d'Aquitofel, créa celle de Teuca. Si la collaboration involontaire de Tirso entra pour une bonne part dans l'économie de Los Cabellos de Absalon, il serait souverainement injuste, on le voit, d'en attribuer à lui seul tout le mérite. Ecartons de notre esprit toute idée fâcheuse de plagiat, — prévention exclusivement moderne et que rien n'autorisait, au xvii^ siècle espagnol, — c'est dans ces conditions seulement que nous pourrons juger ce drame, et qu'il nous paraîtra ce qu'il est en réalité : l'un des plus beaux et des plus puissants que l'on connaisse.

Les sources où Calderón en a puisé l'argument sont faciles à indiquer. Son poème suit fidèlement le récit de la Bible, Livre 11 de Samuel, ou des Rois^XII, 26, à XJX, 6 (1). C'est, je suppose, la version de la Vulgate que l'auteur eut sous les yeux, et à laquelle il n'apporta que de légères modifications.

Dans le récit biblique, quarante-sept années environ s'écoulent entre la prise de Rabbatha et la révolte d'Absalon. Le poète espagnol , lui, ne suppose qu'un intervalle de deux années entre son deuxième et son troisième acte (2). Cette mesure lui fut imposée parles exigences du théâtre. Mais l'action, ainsi condensée, présentée en raccourci, a donné lieu à diverses invraisemblances.

D'après la Bible, le meurtre d'Amon ne fut consommé que deux ans après l'inceste. Absalon rumina sournoisement sa vengeance, et l'on comprend que David, rassuré à la longue, ait consenti sans soupçons au banquet de Baalhasor.Dans le drame, au contraire, à peine les dernières imprécations de Tamar ontelles retenti que le vieux roi, sur de vagues promesses de réconciliation, laisse partir ensemble ses enfants, tout agités encore de rancunes implacables: Tirso, qui écrivit cette scène. Calderón après lui, ont senti probablement ce qu'elle avait de défectueux, mais ils n'ont pu, malgré tout leur art, ni en corriger, ni en atténuer l'imperfection.

Il en est de même au troisième acte. Après le meurtre de son

1. Schack mentionne aussi, avec raison, Flavius Josèphe. Voir Antiquilés judaïques, Hvre VII, ch. vu à x.

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