‹ Drogues de policeChapitre 3 sur 49 · SATAN PHARMACIEN OÙ LE RAJEUNISSEMENT D’UNE VIEILLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SATAN PHARMACIEN OÙ LE RAJEUNISSEMENT D’UNE VIEILLE HISTOIRE

Cette histoire n’est pas récente. Elle remonte au patriarche Noé, et à son vin. L’ivresse dont Noé fut victime est le premjer symbole de ces états d'abandon où l’homme révèle sans le vouloir les choses qu'il faudrait cacher — réalités qui ne sont pas belles à voir ou vérités qui ne sont pas bonnes à dire. Par l’abolition du contrôle de soi dont il est la cause, et par la libération anarchique des pensées qui s’ensuit, l’alcool est sans conteste le tout premier des « sérums de vérité ».

De cette aventure plutôt tragique qu’est l’effondrement psychique d’un homme les Latins ont fait une transposition ironique dans leur proverbe in voino veritas. Ironie pleine d’enseignements. Elle met à sa juste mesure le sens qu'l convient ici de donner au mot de vérité. Ce n’est pas, bien sûr, le vrai du philosophe, conforme au réel et cohérent dans ses parties, mais le déballage impudique, le bavardage intempestif, la confidence inepte, et cette espèce de délire mi-aérien mi-

pâteux où le mélange de la drôlerie, de la gaffe, du larmoïement, de la grossièreté font voir les choses et les gens, et révèlent le principal personnage lui-même, sous un jour imprévu. Ce scepticisme a manqué à nos contemporains dans l’interprétation de l'expression, venue d'Amérique, de sérum de vérité. Pour ne pas la prendre au pied de la lettre, et pour éviter de s’y tromper, on fera bien de ne pas perdre de vue la comparaison avec l’alcool. Quelle que soit la diversité des produits que la science ait inventés depuis Noé, 1l n’y a Jamais sans doute qu'une seule façon de perdre la tête, et toutes les ivresses se ressemblent. De sorte qu’on ne peut guère attendre des ébriétés scientifiques autre chose que de la vulgaire ébriété alcoolique : pas plus de révélation de vérité et pas moins de dégradation morale.

D'ailleurs on n’a pas manqué d’utiliser lalcool à des fins scientifiques : par voie buccale ou intraveineuse certains psychiatres s'en sont servi, récemment encore, pour rompre la stupeur et le mutisme que certains malades opposent à l’analyse de leurs troubles. La méthode ne s’est pas transposée sur le plan crimimologique parce qu’elle prend, en dehors du secret médical et du silence du cabinet, quelque chose de dégradant. La publicité du vice éthylique, en faisant de l’ivrogne un objet de risée et de dégoût, affecte l'ivresse par l’alcooi d’un facteur moral d’ignominie. Cela n’empêche pas, dit-on, des polices peu regardantes aux procédés qu’elles emploient de continuer la vieille tradition du « faire boire pour faire parler ». Mais on ne cite point d'expertise criminologique sous l'alcool qui puisse s’autoriser de quelque caractère scientifique.

C’est vers des procédés d'apparence plus noble que s’est orientée la recherche, à la faveur des

travaux conjugués des pharmacologües, des anesthésistes, des psychiatres, des criminologistes. On dispose maintenant de tout un arsenal de drogues, anciennes et nouvelles — une véritable pharmacié du diable. Elles offrent des moyens variés et de soigner ceux qui ont perdu la raison et de la faire perdre à ceux qui l’ont encore. Car toutes ces recherches ont un principe semblable : dans la mesure où l’on s’est aperçu, en psychiatrie, qu'un produit avait la propriété de lever des stupeurs, des mutismes, des barrages inconscients, de provoquer une extériorisation d’états psychologiques abolis ou refoulés, de permettre l’exploration et l’analyse — dans cette mesure même on a pensé, parallèlement, en criminologie, que le même produit pouvait lever aussi les barrages conscients, abolir les inhibitions volontaires et le contrôle de la conscience, et ainsi contraindre à l’aveu les gens qui se taisent, qui mentent ou qui simulent.

Drogues du démantèlement psychique qui nous viennent à la fois de la nature par des plantes depuis longtemps connues, et de l’industrie des hommes par les trouvailles les plus récentes du laboratoire. Au mépris des subtilités de la chimie, lé plus simple est de les classer dans les trois catégories des stupéfiants, des barbituriques et des amphétamines.

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