‹ Drogues de policeChapitre 21 sur 49 · IV. — La VAINE SCIENCE · texte numérisé non relu

IV. — La VAINE SCIENCE

Mais alors... la sciencel Refusez-vous les .

ressources que la science offre à la justice? Celleci doit-elle rester borgne, incertaine et tâtonnante, ne doit-elle jamais juger que sur des présomptions et des probabilités, faut-il maintenir autour d'elle, sous prétexte de préserver son caractère traditionnel, une demi-obscurité propice aux débats et aux feintes? Pour rester ce qu’elle est, devrait-elle craindre la lumière? La justice veut-elle l'incertitude?

On n’aura pas manqué, tout au long des pages qui précédent, de pressentir lobjection. Elle ne repose que $ur une superstition primaire de la science. Le véritable esprit scientifique consiste à mettre la science là où 1l faut, à l’utiliser conformément au degré de certitude qu’elle comporte et dans les limites de la créance qu’elle mérite. On parle trop de science, en cette affaire, comme s’il suffisait d’une telle étiquette pour qu’une technique inédite et incertaine se voie aussitôt conférer le droit de s’imposer sans discussion à l’adoration inconditionnée de ses prêtres, de ses fidèles... et de ses victimes. Un nouveau scientisme, plus borné et plus néfaste que celui du siècle dernier, car il est basé sur la stupidité des foules, sur l’autoritarisme des pontifes de science, sur l'acceptation de l’avilissement de l’homme, prétend sous le couvert de la vraie science, celle de la recherche incessante, des hypothèses critiques, des affirmations circonspectes, des mises en œuvre prudentes, imposer

la vaine science, celle des conclusions prématurées, des modes passagères, des applications impérieuses et brutales. C’est le moment où jamais, quand la justice est en jeu, de ne pas se laisser intimider par cette imposture.

De façon générale, nous refuserons de nous soumettre à ce primat de la science qui semble constituer pour nos contemporains un tacite article de foi. Il n’appartient pas à la science de régenter l’univers et l’homme; bien plus, elle ne porte pas en elle-même sa propre régulation. Elle est au service de l’homme; c'est-à-dire que, dans ses investigations comme dans ses applications, elle doit se soumettre aux fins morales supérieures qui s'imposent à elle comme à toutes autres formes de l’activité humaine, C’est un principe essentiel de la civilisation, un rempart indispensable contre la barbarie savante. On ne fait pas d'expériences sur l'homme, quelque avancement de la science qui puisse en résulter. De même on n’introduit pas la science dans toute activité de l’homme, quelque avantage qu'on en puisse tiret. Les véritables raisons de faire usage d’une science ne se mesurent ni à la puissance, ni à l'efficacité, n1 à la sûreté de cette science elle-même, mais à sa conformité avec les fins morales et la dignité spirituelle de l’homme. Transposé sur le plan juridique, où sont en cause justement des biens moraux et spirituels, ce principe général se précise dans la règle discriminative formulée plus haut : une méthode d'investigation peut être employée en expertise légale non pas seulement si elle est la plus efficace mais d’abord si elle est conforme à l'esprit de la justice,

Sa certitude et sa sécurité seraient-eHes, d’'ailleurs, parfaitement établies que ce ne serait pas

une raison d’appliquer une science à un domaine où la complexité des éléments en jeu ne saurait supporter l’application d’un procédé rigide et d’une méthode exacte sans que la vue des choses en soit appauvrie et le jugement sur elles privé de ses nuances, sclérosé et faussé. Dans toute question, 1l faut rechercher le genre d’exactitude que son objet comporte, sous peine de n’en obtenir aucune. S'il est vrai, par exemple, qu’il existe des tests psychologiques scientifiquement contrôlés, on aura quelque chance de les appliquer avec succès à la sélection professionnelle et technique ; 1l serait hasardeux de s’en servir à déterminer des aptitudes intellectuelles ; il serait ndicule de prétendre apprécier par eux des goûts spirituels ou une vocation religieuse. Il en est de même pour l’application de la science à la justice. Supposons que la technique de dépistage de la simulation par la narco-analyse soit d’une efficacité parfaitement gärantie de toute erreur, ce ne serait pas une raison de s’en servir en justice où les choses ne sont pas si simples qu'on ait tout dit, tout campri$ et tout bien jugé quand on a déclaré qu’un inculpé est un simulateur. Simplisme dangereux que de traiter par technique les problèmes qui relèvent de l'appréciation spirituelle ! Plus la technique est sûre, plus l’erreur aussi. Il. y a des lumières qui éclairent. Il en est d’autres qui aveuglent.

Que dire alors d’un procédé incertain et fragile, dont les résultats sont inconstants ou inconsistants, dont la sécurité en tout cas n’est pas telle qu’on puisse sans réserve l’appliquer à des cas difficiles et pour résoudre des problèmes graves ! N'est-ce pas le cas de la narcose? Nous n’avons rién à dire de son usage thérapeutique — sinon justement les scrupules et les hésita-

tions de ceux qui l’emploient. Sans compter que tous les psychiatres ne sont pas également d'accord sur ses bienfaits, il reste que ses plus fervents praticiens ne manquent pas de noter la diversité de ses résultats selon les cas et les individus, de recommander une minutie et une prudence extrêmes dans la préparation de l’intervention, d’insister sur l'interprétation de ses données, d’en déconseiller l'emploi à des médecins inexpérimentés, de mettre en garde le public contre les slogans et les romans, contre la croyance au pouvoir quasi magique d’une méthode dont on reconnaît dès aujourd’hui l'efficacité restreinte et qu'on reléguera demain peut-être au musée des modes médicales. Si toutes ces précautions s'imposent en clinique, sur un malade libre, pour guérir -— quels scrupules alors en justice, sur un inculpé, pour punir !... Après sa conformité à l'esprit de l’instruction, c’est la sûreté scientifique de ses résultats qui constitue la vertu essentielle d’un procédé d’expertise judiciaire. La narcose au pentothal ne répond ni à l’une ni à l’autre de ces deux exigences.

Car enfin, trop parler de science en cette affaire, c’est un peu parler de corde chez un pendu ! Le moins qu’on puisse dire dù pentothal en justice c’est qu'il n’a pas de chance. À sa première application retentissante le voilà qui se charge d’une manifeste et monumentale erreur! Que cette erreur ait été le résultat, comment dire. de l’influence qu’a pu avoir sur l'expert un questionnaire « dirigé », ce ne serait pas assez pour excuser le pentothal, mais bien assez pour le discréditer, puisqu'il en faudrait conclure qu’on lui fait dire à peu près ce qu’on veut. Ce qui est sûr, c’est d’abord qu'il a fourni

à trois experts l’occasion de se contredire euxmêmes à dix mois de distancé, et cela ne manquerait pas, s1 l’affaire n’était s1 triste, de suggérer un assez joyeux scepticisme ; c’est ensuite qu'il est responsable, dans la bonne dizaine d’examens et d’expertises qu’a subis le malheureux Gens, du seul diagnostic qui rompt l’unanimité, contredit tous les précédents, se trouve contredit par tous les suivants. À qui fera-t-on croire, contre toutes ces conclusions accordées, sagement appuyées sur l'observation classique et sur les méthodes cliniques traditionnelles, que seul le pentothal ait raison? La première victime de ce diagnostic c’est l’inculpé, bien sûr, qui en aura subi un surcroît de souffrances. Mais c’est aussi le pentothal lui-même qui pour son coup d’essai s’est donné le coup de grâce. Et qui de longtemps ne se relèvera pas de cet heureux discrédit.

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