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LA DROGUE DE L’AVEU

Les discussions accumulées ont obscurci à l’envi le véritable problème, maintenant enfoui sous les distinguo, édulcoré par les euphémismes. Le moment est venu de dégager la seule et vraie question, et de l’aborder de face dans sa nudité et sa crudité : le pentothal en justice est une drogue d’effraction de conscience et d’extorsion d'aveu.

Oui — d’aveu. Il importe sur ce point de dissiper tous équivoques et faux semblants. Le fin du fin est d’arguer que cette limite aux abus du pentothal que nous avons jusqu'ici cherchée vainement, nous la trouvons dans les insuffisances du pentothal lui-même. On nous invite à nous rassurer : la narcose ne provoque pas d’aveux; il n’y a donc pas à craindre qu’on emploie le pentothal comme drogue à faire avouer.

Voyons cela d’un peu près.

Le pentothal fait-il avouer? Que fait-il avouer?

I, —— Les AVEUXx.

Le pentothal serait une drogue inoffensive?

Alors nous ne savons plus que penser, ni du pen-

tothal, ni des idées de ses partisans. Importé d'Amérique avec l’opinion que s’en faisaient, là-bas, non pas seulement une opinion incompétente, mais des psychiatres et des criminologistes, le pentothal ou ses semblables a d’abord passé pour un produit merveilleux, doué d’un pouvoir quasi magique de mettre les consciences . à nu : il fallait donc l’employer puisqu'il faisait avouer. Mais on a déchanté sans tarder : le pentothal ne provoque pas toujours d’aveux, il donne des aveux insignifiants, ou faux. N'importe qui en eût conclu qu’il est donc vain et même dangereux de l’employer en justice et qu’on en doit réserver l’emploi à des fins strictement médicales. Eh bien ! pas du tout ! On n’en démord pas : on peut employer le pentothal puisqu'il ne fait pas avouer ! Curieuse façon de s’accrocher à la même conclusion à partir de deux prémisses contraires !.. Quel est en fin de compte l'ultime argument qu’on nous offre en faveur de la narcose judiciaire : qu’on en peut tout attendre? ou qu’on n’en peut rien craindre?

A moins qu’on n'utilise les deux à la fois : les mêmes experts qui justifient la narcose comme un moyen de diagnostic et se défendent véhémentement d’en faire aucun autre usage, afrmant que ce serait d’ailleurs impossible (rien à craindre |...) présentent en même temps la narcose comme le moyen infaillible et par excellence de dépister le mensonge et se vantent d’avoir (1) par elle « tenu la preuve » de la simulation (tout à attendre !...) C’est une espèce de jeu sur deux tableaux : on théorise sur le pentothal comme inoffensif moyen de diagnostic, on le pratique

(1) Heuyer et FAVREAU, op. cit. (Annales de méd. lég. mars-avril 1948, p. 102.)

comme une redoutable drogue d’extorsion. Et lorsque le Dr Heuyer déclare que « le sérum de la vérité, c’est une blaguel » — s’il entend par là qu'aucun expert n’aurait l’idée de s’en servir pour faire avouer un prévenu, c’est sa blague qui est une blague... [expertise dont Cens fut victime eut bien pour effet essentiel de le déclarer simulateur en lui faisant « avouer » qu’il pouvait répondre à l'instruction. Comment plaisanter que le pentothal ne fait rien avouer au moment même où l’on enregistre en expertise un aveu obtenu par lui!

Mais venons aux faits. Trouvons-nous quelques indications précises qui permettent de savoir si, oui ou non, le pentothal fait avouer? Des incertitudes et des désaccords, voilà ce quüi frappe en premier lieu.

Déjà nous avons vu que les praticiens discutent du degré de suggestibilité ou de lucidité du patient ; pour les uns, le malade est très suggestible, il est sensible à l’extrême aux inoculations de thèmes, et par conséquent à la persuasion du questionneur ; ({) pour les autres, ses facultés critiques et sa mémoire ne sont en rien diminuées, sa lucidité reste entière, sans qu’on nie toutefois que son psychisme est modifié par l’action de la drogue et qu’il est pris « d’un besoin irrésistible de parler, de se confier, de rendre publique son introspection. » (2)

(1) Cossa etc.., op. cit. (Annales médieo-psych. déc. 1945, p. 479.) et aussi SCHNEIDER, op. cit. (Archives suisses de neurologie et de psychiatrie 1948, pp. 352 et suiv.)

(2) Corniz et OLLIviER. Problèmes de Sélection et d’actualités médico-sociales (pp. 145-146) et Études de neuropsychopathologie infantile (p. 7.)

L’incertitude est encore plus grande sur le fait même des aveux.

De l’examen de plusieurs cas (qui relèvent presque tous d’ailleurs de la détection d’une simulation !...) un expert conclut que la narcose « n'a amené aucun aveu chez les prévenus qui nient les faits, ni aucune explication des faits différente de celle donnée à l’état de veille alors que le système de défense est déjà organisé. » Pourtant, bien qu’il affirme que « les réactions de défense restent actives » il reconnaît « une diminuion des inhibitions conscientes et préconscientes… une augmentation du besoin de sympathie, une tendance à l'expression verbale qui restreignent d'autant le champ dé la critique. » (1) Toutes constatations d’où il semble difficile de conclure à l'intégrité du contrôle conscient.

Mais voici qu’un autre spécialiste, s'appuyant sur une expérience d’étendue sensiblement égale et concernant à la fois des inculpés et des sujets bénévoles, constate : 1° certains cas où aucun aveu n’a pu être obtenu — 2° des cas où, par des réponses non contrôlées, des contradictions, des demi-aveux, des alternances de oui et de non, le sujet « se coupe » et se trahit — 3° enfin des cas d’aveux directs chez des sujets qui avaient décidé pourtant de se taire à tout prix et s’efforçaient de résister aux questions captieuses. L'auteur lui-même, sous narcose, n’a pas raconté en détail ce qu’il voulait taire mais s’est souvent coupé et en a trop dit. Selon lui, la mémoire immédiate est abolie par la narcose et c’est cela qui permet d’enferrer le sujet par des questions habiles ou pressantes, car il éublie à mesure ses réponses. L'auteur note enfin le sentiment de

(1) Divay et BoBon, op. cüt., (pp. 622-625.)

malaise parfois intense qu’éprouvent les sujets sous narcose, très conscients de la tentative d'effraction qui les menace et très inquiets d’une propension à l’aveu contre laquelle ils se défendent. (1)

Un autre praticien rapporte un cas typique d’aveu chez un jeune soldat qui demandait une pension pour épilepsie et déclare spontanément sous narcose avoir eu des crises depuis l’âge de quinze ans. (2)

Underwood, en 1945, signale le cas d’un caporal américain traduit en cour martiale pour meurtre et qui, soumis par un psychiatre de l’armée américaine à une exploration sous pentothal sodique reconnaît être l’auteur de l’acte incriminé. (3)

C’est bien déclarer aussi que le pentothal peut faire avouer que d’envisager, comme le fait un autre spécialiste, qu’il pourra être utilisé quelque jour « dans le but d’aider la justice à obtenir les aveux des prévenus. » (4)

Sur la réciproque enfin, c’est-à-dire quant à lemploi de la narcose comme détecteur de l’innocence, les avis compétents sont également contradictoires ; les uns tiennent que les défenses du sujet restent suffisantes pour qu’un coupable n’avoue pas et passe pour innocent ; (5) les autres

1) SCHNEIDER, loc. cit. (pp. 352 et suiv.) 2) Cossa etc..., op. cit. (Annales méd. psychol. 1945,

(3) Divay et BoBon, loc. cit. {pp. 610-611.) De façon nee ces deux experts, plutôt appliqués à minimiser le

anger du pans comme drogue de l’aveu, rapportent pourtant, dans l’historique qu’ils retracent, de multiples exemples d’une utilisation des drogues comme moyen d’extorsion.

{4) TriLLOT op. cit., (Acta Méd. lég. et soc. p. 653).

(5) C’est l’avis de Divry et BoBon floc. ei.) et aussi de SCHNEIDER #{loc. cit.)

en proposant l’emploi du pentothal comme justificatif d’innocence semblent au contraire considérer que seul l’innocent n’avouera pas. (1)

Il nous paraît tout de même difficile, sur ces diverses indications, d’accepter la rassurante déclaration selon laquelle le pentothal ne ferait jamais avouer. Nous avons la preuve du contraire. Et s’il est vrai que les désaccords des praticiens tiennent à la diversité des cas particuliers, c’est au moins la preuve que nous sommes en présence d’une drogue dont on n’a pas encore exactement. apprécié les propriétés et les effets, que ceux-ci, parfois bénins, sont dans d’autres cas redoutables, et qu’en conséquence nous n’avons aucune raison de considérer comme impossible son emploi comme drogue de l’aveu.

Il faut d’ailleurs s'entendre sur ce que l’on désigne par aveu. Si l’on désigne ainsi les déclarations précises sur la matérialité des faits, il est exact que le pentothal, s’il fait parfois avouer, ne fait pas toujours avouer. Mais l’aveu n’est-il que cela? N’y a-t-1l pas des aveux indirects? et le peritothal n’est-1l pas susceptible de révéler des signes ou des attitudes ayant signification et valeur d’aveux?

Nous avons relevé ces demi-aveux et contradictions par lesquels le sujet se coupe malgré lui et se trahit. Voici d’autres cas où, dans un état qui reste apparemment contrôlé et sous l’apparente persistance de ses dénégations, le sujet,

(4) Coxiz et OLLrvies, Problèmes de sélection et d’actualités médico-sociales (pp. 150-154.) J. TRILLOT, op cit. (Ann. de méd. lég. juillet-août 1940, p. 770.)

par une sorte de transposition de ton due à l'abandon barbiturique, ne nie plus qu’en mineur ce qu'il niait en majeur. Rappelons-nous les deux observations présentées par le professeur Delay à la Société de médecine légale. (1) Les deux sujets n’avouent pas. Ils continuent à nier. Mais comment? L’un déclare : « Il y a des choses qu’on ne peut pas dire... » L'autre : « J’ai de la mémoire quand je veux. Ne ça ne me plaît plus. » Ne voit-on pas le changement d’attitude? et que le passage de la dénégation positive de l’homme qui dit non à cette espèce de feinte et de dérobade est interprétable comme aveu? Dans combien de cas, bien que sans aveu direct, n’obtiendra-t-on pas par la narcose cette espèce de chute de la tension dénégatrice ?

Comment affirmer d’autre part que la narcose n'obtient pas d’aveu quand en même temps l’on déclare s’en servir de façon systématique pour le dépistage de la simulation? Voilà bien le type de l’aveu indirect — plus important même qu’un aveu direct, car 1l est général, ne porte pas seulement sur un fait et un acte, mais sur l’ensemble du comportement. Qu'est-ce que démasquer un simulateur sinon lui faire avouer qu’il ment? Sous l’euphémisme de « dépistage de la simulation » on ne saurait cacher qu’en réalité on traque le mensonge (2) contre le gré ou à l’insu du patient : « Îl semble que, dans l'épreuve au pentothal chez des simulateurs, certains contenus psychiques conscients fortement dissimulés restent dissimulés, mais le Sujet révèle à son insu sa volonté de dissimulation et parfois révèle l'existence de faits qu’il

(1) Citées plus haut p. 76.

(2) Selon le terme même de l’expert qui érige ce dépistage en système général : Divry et BoBon, loc. eùt., p. 627.

cachait à l’état de veille. » (1) Qu'est-ce faire d’autre dans tout cela que se servir du pentothal comme drogue de l’aveu — direct ou indirect?

Ne perdons pas de vue, d’autre part, que la prétendue bénignité du pentothal n’est pas le moins du monde une garantie, car elle pourrait bien être provisoire. Nous savons que le pentothal n’est qu’un début. Les moyens existent déjà de fui donner plus d’efficace, pour ceux qui le voudront. Les propriétés intrinsèques du produit sont moins importantes ici que l'intention qui préside à son emploi. Celui qui est décidé à obtenir un aveu ou à démasquer un mensonge saura bien, si le pentothal n’y suffit pas, y ajouter ce qu’il faut. La voie est ouverte ! La science — si l’on peut encore sur ce plan parler de science, et puisqu'on ne semble pas mettre en doute qu’il suffise qu’une technique se pare du nom de « scientifique » pour qu'on aït aussitôt le droit de l'employer à tous usages — la science enrichit sans cesse l’arsenal des drogues d’effraction. On dispose d’une narcose perfectionnée. Citons à nouveau ce qu’écrit le professeur Delay, mettant en garde contre ces abus : « L’endormissement progressif à l’amytal suivi d’un réveil brusqué à la métédrine, rend urgente l’extériorisation verbale des contenus de conscience avec une force explosive jusqu'alors inconnuë. » (2) Sous ce langage de spécialiste on devine l’horrible réalité. Pour celui qui cherche à tout prix l’aveu, il

1) Dezay etc. op. cit. (Annales de méd. lég. 1945, p. 66.) 2) DeLay, Le pentothal ne dou pas devenir le sérum de oérité. (Figaro 12 nov. 1948.)

n’est pas doutéux que le pentothal, seul ou associé, sera bien la drogue de l’ayeu.

C'est sans doute le sentiment de s'engager dans une voie sinistre, et dont on ne voit pas le bout, qui inspire à certains partisans du pentothal, les plus éclairés et les plus scrupuleux, une attitude hésitante et peu rassurée : d’un côté, 1ls estiment « qu'il serait regrettable qu'on interdit l'emploi des méthodes modernes d'investigation »; de l’autre, 1ls protestent que « le pentothal re doit pas devenir le sérum de vérité », ne doit pas servir à faire avouer (1) en raison même des redoutables produits qui dès maintenant fournissent à l’effraction de conscience des moyens perfectionnés… Protestation impuissante, car un vœu n’est pas un barrage, mais qui témoigne de l'inquiétude que ne peut éviter d’éprouver un vrai savant devant la perspective de perdre un jour la maîtrise de ses inventions et de voir employer contre l’homme des techniques d’abord étudiées pour son bien. Les partisans du pentothal jouent les apprentis sorciers.

IT. — LEg FAUX AVEUXx.

Ils persistent pourtant, et leur ultime raison achève de mettre le comble à notre étonnement. Elle consiste à insister — ce qui est juste — sur les incertitudes de la narcose ; à rappeler que, contrairement à ce qu’en a cru l'opinion cou-

(1) C’est l'attitude du prof. Dray, d’une part dans les Annales de méd. légale (nov.-déc. 1945, p. 180) et d’autre part dans le Figaro (art. cité.)

n’est pas doutéux que le pentothal, seul ou associé, sera bien la drogue de l’aveu.

C'est sans doute le sentiment de s’engager dans une voie sinistre, et dont on ne voit pas le bout, qui inspire à certains partisans du pentothal, les plus éclairés et les plus scrupuleux, une attitude hésitante et peu rassurée : d’un côté, ils estiment « qu’il serait regrettable qu'on interdit l'emploi des méthodes modernes d'investigation »; de l’autre, 1ls protestent que « le pentothal ne doit pas’ devenir le sérum de vérité », ne doit pas servir à faire avouer (1) en raison même des redoutables produits qui dès maintenant fournissent à l’effraction de conscience des moyens perfectionnés… Protestation impuissante, car un vœu n’est pas un barrage, mais qui témoigne de l’inquiétude que ne peut éviter d’éprouver un vrai savant devant la perspective de perdre un jour la maîtrise de ses inventions et de voir employer contre l’homme des techniques d’abord étudiées pour son bien. Les partisans du pentothal jouent les apprentis sorciers.

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