‹ Drogues de policeChapitre 24 sur 49 · II. — LEg FAUx AVEUx · texte numérisé non relu

II. — LEg FAUx AVEUx

Ils persistent pourtant, et leur ultime raison achève de mettre le comble à notre étonnement. Elle consiste à insister — ce qui est juste — sur les incertitudes de la narcose ; à rappeler que, contrairement à ce qu’en a cru l'opinion cou-

{1} C’est attitude du prof. DeLay, d’une part dans les Annales de méd. légale (nov.-déc. 1945, p. 180) et d’autre part dans le Figaro (art. cité.)

rante sur l’expression malheureuse de sérum de vérité, le pentothal n’a pas le pouvoir magique de faire dire ce qui est vrai; à préciser que ce qu’on obtient sous son effet est un fatras contradictoire d'indices incertains qui veulent un triage rigoureux et une critique experte. Et de conclure de ce défaut d’assurance du procédé, de cette indispensable compétence de l’opérateur qu'il n’y a rien à craindre ! Comment croire qu'aucun expert compétent ait jamais l’idée de s’en servir pour établir des aveux?... Comment craindre qu'on puisse jamais en tirer quelque chose comme méthode d'enquête policière ?.….

Bref, le pentothal est inoffensif puisqu'il se trompe !.…

C’est autre chose, certes, que de dire : la narcose fait avouer, et de dire : ce qu’elle fait avouer est vrai. Cette seconde proposition n’a jamais été sérieusement soutenue par personne, si l’on excepte les premiers promoteurs américains de la scopolamine gt du pentothal, et une partie de l’opinion qui a pris à la lettre et aveuglément l'expression de sérum de vérité. On nous permettra de rappeler que, dans une étude antérieure, nous avions mis en garde contre une interprétation de cette formule qui ne serait pas tempérée par la pointe d’ironie et d’incrédulité qui accompagne le proverbe latin : in vino veritas. Nous donnions expressément les raisons de craindre que la « vérité » du pentothal ne fût assez brouillée, que les aveux obtenus par lui ne fussent de faux aveux. Raison supplémentaire de méfiance et motif de plus de l’écarter de la justice... (1)

(1) Jean Rouin. Le pentothal, drogue de l’aveu. (Études, octobre 1948.)

Mais voici que, par un étonnant détour, on essaie de discréditer l’opposition au pentothal en la faisant passer pour de la crédulité Les gens qui craignent de voir utiliser le pentothal en justice seraient des naïfs, qui croient au sérum de vérité, qui prennent pour argent comptant des propos de journalistes, qui se figurent qu’on peut obtenir par le pentothal des aveux exacts et qui ne tremblent de le voir employer comme drogue d’aveu que parce qu’ils s’imaginent qu'il est capable de réduire les consciences à leur nudité véridique. Sottises ! [l s’agit d’un procédé hautement scientifique que sa complexité suffit à protéger contre tous usages inexperts ou brutaux ! « Seul, le psychanalyste de métier est à même d'interpréter les propos tenus au réveil, d’en saisir le sens exact, souvent obscur et symbolique. Opération dangereuse, grosse d'erreurs possibles. Craindre l'emploi de la méthode par la police est naïf. » (1) Ne nous a-t-on pas dit déjà, que « le sérum de la vérité, c’est une blague! »

Eh ! parbleu, nous le savons bien que le sérum de la vérité fait des erreurs !... Nous le savons même trop bien — puisque c’est par une de ses erreurs que fut aggravé le sort misérable d’un détenu... Cela prouve que les scrupules de « l'interprétation symbolique » ne sont pas une caution suffisante de ses bienfaits. Quant aux policiers, on sait de reste que les délicatesses du « symbolisme » n’ont pas coutume de les embarrasser. Le passage à tabac, le harassement, la station debout, et autres gentillesses font aussi avouer des erreurs. C’est même par ce biais que la justicé daigne enfin s’en inquiéter. Et c’est une des raisons péremptoires de l’abolition de

{1) Mezronr. La torture, p. 283.

ces procédés. Alors? Curieuse logique que de condamner la torture sur ses erreurs et d’excuser le pentothal sur les siennes ! Si la drogue à faire avouer est « grosse d'erreurs possibles » ce n’est pas une raison de nous rassurer sur son emploi. Un procédé est doublement à craindre lorsque, ‘ non content de forcer la conscience, il en tire ce qui n’y est pas.

Sérum de la vérité? Non, bien sûr. Sérum de l'erreur! Raison de plys.

Faut-il insister sur les nombreux risques de déformation que comporte un procédé qui, en . alitérant la personnalité et en modifiant le psychisme, peut fournir, même à des praticiens éclairés, à plus forte raison à d’autres gens, les plus regrettables raisons d’égarer la justice?

La déformation des éléments de conscience sous l'influence de la drogue est un point sur lequel insistent tous les praticiens. Tous ne sont pas d’aecord, nous le savons, sur le degré de cette déformation, et les cas sont très variables. Maïs ceux mêmes qui affirment que « dans bien des cas, la lucidité fdes patients) est accrue, (qu’) is sont hypermnésiques et conservent toute Pintégrité de leur autocritique » ne nient pas « l'emprise toxique. » Admettraït-on que dans l’ébriété éthylique tous les actes et toutes les

aroles du sujet révèlent un fond psychologique véritable? (1) Que dire si, avec d’autres auteurs, on admet que la suggestibilité extrême de l’état hypnagogique crée une situation telle que la

(1) ConniLz et OLLiviEr. Problèmes de sélection et d’acualités médico-sociales (pp. 144, 146-147.)

moindre question imprudente ou un peu appuyée risque de dicter le thème de la réponse? S'il faut de telles précautions et une telle prudence à des praticiens éprouvés, il n’est pas difficile de voir à quoi pourrait servir le pentothal aux mains de gens moins scrupuleux. À la lettre, on ferait « avouer » à n'importe qui n'importe quoi.

Il n’est même pas besoin de supposer une pression ou une suggestion. Les fausses révélations et les aveux trompeurs viendront d’euxmêmes. On connaît les délires d’autoaccusation dans lébriété éthylique : des sujets s’accusent avec force détails de méfaits qu'ils n’ont pas commis, comme d’autres se vantent d’exploits imaginaires. La même « désinhibition affective » le semblable besoin de s’épancher, de se confier, de parler sans retenue qui caractérisent aussi ‘l’ébriété barbiturique vont occasionner, sous la narcose, des « aveux » pareillement fallacieux. Il en sera de même encore pour un demi-malade qui couve quelque complexe de culpabilité. Dans ce domaine du subconscient que le pentothal libère des contrôles volontaires et des discriminations concrètes, les frontières entre le réel et l'imaginaire sont incertaines. En affleurant à la conscience l'imaginaire peut se teinter, aux yeux mêmes du sujet abusé ou diminué par la drogue, des couleurs de la réalité. (1)

Même chez un sujet normal le danger du faux aveu n’est pas exclu. Telle envie refoulée, tel désir interdit ne vont-ils pas s’extérioriser comme s'ils avaient été satisfaits effectivement? Tous les monstres qui dorment au fond de la conscience d’un homme honnête, et le premier d’entre eux,

(4) DELay, art. cité du Figaro (12 nov. 1948.) et Les aveux artificiels. (Figaro 11 février 1949.;

le regret des fautes qu’il n’a pas voulu ou pas osé commettre, la délectation morose et morbide des occasions de péché perdues, les voilà qui vont trouver dans leur libération par le pentothal l’équivoque compensation d’une espèce de réalité hallucinatoire. Tel croira .et dira avoir fait ce qu'il aurait bien voulu faire. Un saint lui-même ne saurait être assuré que des images de tentations repoussées ne vont pas l’assaillir comme des fantômes de péchés réels. À ce compte il n’est point d’innocences qui, sous le pentothal, ne puissent passer pour douteuses, et justement celles qui sont les plus scrupuleuses et les plus surveillées, parce qu’elles sont aussi les plus inquiètes, donc les plus vulnérables à cette remontée des monstres assagis.

Mettez en regard de cela un solide coquin, bien arrimé dans l’habitude et l’inconscience de son crime, doué par ailleurs de la simplicité psychologique de la brute et d’une bonne résistance nerveuse à la drogue, invulnérable aux troubles et complications de conscience, le pentothal ne le délogera pas de sa simulation et de ses mensonges ; 1l sortira de la narcose blanc comme neige avec son certificat d’innocence. Le pentothal fera dire aux innocents ce qu’ils n’ont pas fait, et ne fera pas dire aux coupables ce qu'ils ont -fait. C’est la ridicule aventure de la machine américaine à enregistrer le mensonge : les « durs » ne s’y laissent pas prendre, ce sont les innocents qui se troublent.

Du seul point de vue psychologique et médical, les « aveux » par la drogue sont donc sans valeur, on ne saurait en tenir compte dans un diagnostic, en tirer aucune conclusion de responsabilité. Il faut même affirmer plus généralement que toute révélation ou confidence faite sous

narcose doit être tenue pour suspecte a priori, si elle n’est pas ensuite contrôlée et confirmée à l’état de veille. C’est le mépris de cette règle qui fut dans l’expertise Cens la principale source d'erreur : on a conclu par simple transposition, et assimilé un psychisme sous narcose à un psychisme normal ; on a décidé que s1 le sujet pouvait parler sous l'effet du pentothal 1l pouvait parler à l'instruction, et l’on a tenu pour probante la confidence qu'il a faite des motifs de son silence. En vérité, toutes ces données d’un psychisme modifié devaient être tenues pour douteuses. Le souci de les vérifier par un diagnostic à l’état normal, comme cela fut fait dans les expertises suivantes, eût démontré qu'aucune conclusion n’en pouvait être valablement tirée. Par l’affaissement psychique qu’elle provoque, la drogue fausse d’avance les résultats qu’on en obtient. :

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