V. — SIGNIFICATION MORALE DE L’'AVEU
Toute cette critique juridique de l’aveu débouche naturellement sur la morale. En s’effor-
çant de ne tenir compte que des seuls aveux qui sont révélateurs de la libre personnalité du sujet, la justice transpose dans son ordre quelques exigences morales fondamentales, hors lesquelles l’aveu n’est rien. Un aveu n’a plus aucune sorte de valeur humaine s’il n’est lucide et libre.
Un aveu doit être lucide, non pas tellement afin de révéler sans erreur la matérialité des faits qu’afin de situer exactement l’acte avoué dans la conscience du coupable : part de l’intention claire ou de l’entraînement passionnel, du désir fugitif ou de l’habitude invétérée, du repentir’ ou de l’endurcissement. Il y a dans tout aveu digne de ce nom une espèce de mise en ordre, un effort pour situer un acte dans la hiérarchie des pensées et des volontés et pour déterminer quelle est sa force d’enracinement dans la profondeur de la conscience. C’est cela la responsabilité. Qui oserait dire que la narcose chimique respecte chez le patient la maîtrise intérieure nécessaire à un aveu de cette sorte? Par définition, la levée du contrôle volontaire abolhit la hiérarchie des éléments de conscience : l’aveu n’est plus qu’un déballage.
Un aveu doit être libre, sous peine de perdre toute sa valeur de régénération morale? Oh!
bien sûr! si l’on ne recherche, sous le nom de justice, que l'élimination physique, si l’on ne poursuit l’aveu que comme l'effondrement d’une bête traquée et comme le prétexte de l’abattre en respectant apparemment les formes, alors il n’est pas douteux que tous les moyens soient bons, et qu’il n’y ait pas lieu, si le pentothal en est un, de se priver de ses services.
Maïs la justice d’une société civilisée envisage d’une autre manière la signification de l’aveu. Quand un juge dit à l’inculpé : « Avouez, on
vous en tiendra compte », n’est-ce qu’un marchandagé, ou qu’une ruse pour mieux posséder sa victime? Quand on dit que l’aveu soulage le criminel, n’entend-on par là que l’apaisement physique de l’homme fatigué de se défendre?
On ne retiendrait, en l’affirmant, que les éléments inférieurs de l’aveu.
Tout aveu, quel qu’il soit (on le dirait valablement de la confession sacramentelle et, d'autre part, de la confidence d’amour ellemême) c’est un abandon où s’expriment, tacitement ou non, les plus graves et les plus émouvantes paroles qu’une conscience libre puisse émettre vers une autre conscience : « Je me livre à vous. Je m'en remets à vous. » S’il est vrai que l’aveu de l’inculpé pressé par l’embarras ou la crainte n’atteint jamais le degré de spontanéité libre qui caractérise l’aveu du pénitent, ou de l’amant, il n’en est pas moins vrai qu'il n’est jamais totalement privé de cet élément de libre abandon qui fait de lui le signe d’une espèce de réconciliation du coupable avec son juge.
Réciproquement, le juge ne peut plus traiter tout à fait de même le coupable qui vient d’avouer, car il n’est plus l’ennemi. A l’abandon de l’aveu le juge doit répondre comme à une demande d’aide. Ce n’est plus une bête à éliminer. C’est un homme qu'il a pris en charge. Et dans la mesure où cette réconciliation représente pour le coupable, consciemment ou non, la reconnaissance du prix des valeurs que son crime a bafouées, dans cette mesure aussi elle prépare en lui ce repentir et cette conversion intérieure qu’une justice digne de ce nom, même si elle ne prétend pas sonder les reins et les cœurs, doit pourtant se soucier de rendre possible et de favoriser.
Sans liberté, un aveu n’est donc plus rien que l’avilissement d’un homme, son effondrement sous la peur, la contrainte ou la torture. L’avçeu au pentothal, abandon forcé ou par surprise, abandon par annihilation de la liberté même de s’abandonner, ne pourrait être qu’une épouvantable dégradation. De ce drame spirituel de la réciprocité des consciences, essence profonde d’une justice véritablement humaine, il ne ferait plus qu’une lutte bestiale où tous les moyens sont bons pour exterminer.