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III. — UNE MÉDECINE TROP CERTAINE

Cette foi que la justice a perdue, la médecine en a trop. Mais cet excès de confiance fait la même

carence. Pas plus que la justice, pour raisons inverses, la médecine ne peut nous assurer aucune garantie contre les abus du pentothal.'

Faut-il préciser que nous ne faisons pas le procès de ces corporations, encore moins des hommes qui la composent. La justice ou la médecine ne sont pas en cause ici en tant que telles. Depuis Rabelais et Molière, le sujet n’est plus original, et ce n’est pas celui de cette étude. Nous analysons une situation sociologique. Dans le complexe dont elles sont inséparables, ces deux corporations subissent de dangereuses déformations. De celles-c1 on peut penser ce qu’on veut. Nous n’en voulons rien dire, n’étant point réformateur et laissant le soin, si besoin est, de restaurer la corporætion judiciaire ou la corporation médicale à ceux qui ont chargé de ce souci. Mais nous avons droit de nous inquiéter de cette déformation lorsqu'il s’agit d'introduire une nouveauté dont les périls ne seraient conjurés que par une situation tout à fait saine des corporations responsables de son emploi.

Notre siècle d’incrédulité est dominé par une superstition. Il croit en la science et en la technique. Il donne de plus à ces mots un sens si large qu'il y inclut des disciplines qui ne sont pas des sciences et des arts qui ne sont pas des techniques — Jeur conférant ainsi, par ignorance, des vertus de sécurité et d'efficacité dont elles sont dépourvues. C’est le cas de la médecine.

Une telle atmosphère est contagieuse pour celuilà même qui serait bien placé pour n’en être pas trompé : on ne reçoit pas d’encens bien longtemps sans arriver à penser qu’on pourrait bien, tout de même, avoir quelque chose de divin. Dans un

monde où le technicien est roi, le médecin est dieu. Cela finit par fausser la signification véritable et la portée” humaine de son art. La confiance (justifiée) que le médecin inspire comme homme on la reporte inçonsidérément sur la science qu'il exerce : les meilleures vertus du médecin font de faux titres à la médecine. L’autorité sociale et administrative (parfois nécessaire) que tend à lui conférer, surtout en temps troublés, une société où 1l n’est plus de rations alimentaires, de congés, d’exemptions, d’allocations que sur attestation médicale, par une même sorte de transfert, mue le pouvoir de l’homme en prestige de la science : la nécessité du médecin donne une fausse certitude à la médecine. Nous n’en tirerons pas prétexte à reprendre les rosseries d’Alain sur le « petit tyran ». Nous voulons simplement dire qu’il est humainement inévitable qu’un homme qui se voit revêtu d’une telle puissance en vienne à se croire porteur d’une science exacte. Il n’est pas jusqu'aux circonstances les plus angoissantes de sa profession qui ne provoquent chez le médecin, par défense contre un scepticisme destructeur, une sorte de sécurité de compensation : la plupart des hommes qui recourent à ses soins lui refusent le droit d’avouer qu'il ignore ; il lui faut souvent agir avänt de savoir et comme s’il savait ; son devoir est d'inspirer la confiance autour de lui quand le doute est en lui. Pour certains qui ont la force de porter sans illusion tout le poids de ce terrible métier, combien d’autres se trompent au jeu et prennent des impératifs de l’action pour des certitudes de la connaissance ! Que tout cela se situe dans un climat scientifique de grande activité où le goût des nouveautés inspire une foi sans limites dans les possibilités de la recherche, il n’en faut pas plus pour provoquer, dans l'esprit

même de ceux qui devraient s’en préserver, une implicite, parfois même inconsciente, superstition de la médecine-science.

L'exemple vient de haut, quand s'ajoute à cela l'orgueil d’un pontificat qui ne connaît pas de résistance ni de contradiction. Les malades sont s1 dociles, et les élèves aussi... La science est donc irrésistible... Cela peut devenir dangereux. Au procès dont nous venons de parler, sans la prudence de confrères plus modestes et plus sages, rappelant qu’en médecine « on ne saurait être aussi affirmatif », un éminent professeur eût fait condamner une innocente sur des constatations fragiles mais péremptoires et, bien plus, mal accordées avec les enseignements de son propre cours. (1) Dans l'affaire Cens, un autre savant expert était si absolument indemne de toute inquiétude sur les résultats de son intervention qu'il a déclaré (nous savons ce qu’on en a pensé ensuite) : « Cens a été guért. » (2) Inébranlable confiance en la science !.…

Il se trouve heureusement des maîtres dont le savoir va de pair avec la prudence. Rappelons qu’un des plus compétents d’entre eux, et sans mâcher ses mots, définit à quelles conditions exigeantes et délicates la narco-analÿse doit être pratiquée pour « qu’elle ne risque pas de devenir un danger à la merci des médecins aussi incompétents qu’'inexpérimentés. » (3) Oui, le véritable.

(1) Comme professeur ce maître enseignait dans son cours que « les effusions carotidiennes peuvent être La suite d'une hémorragie cérébrale ». Comme expert il affirmait voir des traces de strangulation. Or l’autopsie avait révék des signes d’hémorragie cérébrale.

(2) Heuyer et FAVREAU, op. cit. (Annales de méd. lég., mars-avril 1948, p. 102.)

(3) CorxniL et OLLIVIER. Problèmes de sélection et d’actualités médico-sociales, p. 146.

esprit de la science, c’est un exercice supérieur du doute scientifique et de la prudence morale. C’est la carence de ces vertus qui fait de l’emploi du pentothal un jeu dangereux.

S'il vient à se généraliser espère-t-on, pour le garantir de tout abus, généraliser en même temps ces vertus déjà rares et que toutes les influences du climat actuel contribuent à raréfier encore ?

Autre sujet de méfiance : cette fâcheuse tendance, chaque jour plus manifeste, à la médecine administrative et fonctionnarisée. La médecine et l’étatisme font aujourd’hui bon ménage, sans qu’on voie très bien si c’est l’État qui se sert de la médecine pour étendre son emprise, ou la médecine qui fait appel au pouvoir pour réaliser le rêve de Knock. Les médecins se défendent vivement contre la fonctionnarisation, mais ils ne cessent de promouvoir par leur initiative et d’appuyer de leur autorité toutes sortes d'institutions de médecine grégaire. Etrange logique! Si l’on ne veut pas l’enrégiment@ment des praticiens, il ne faut pas organiser celui des clients. Cette prétention de présider, par puissance d’État, à tous les instants de la vie d’un homme, de la conception à l’enterrement. sous le prétexte (qu’il resterait à justifier) de l’organisation scientifique de la santé publique, ce rêve d’une médecine obligatoire et d’une thérapeutique à statistiques, ce n'est rien d’autre, sous des apparences scientifiques, que l’idéal même du collectivisme moderne : la mise en matricule de l’humanité tout entière.

Redoutable phénomène d’autoritarisme scientifique ! Le scientisme, en se dégradant par sa diffusion, a changé de sens. Doctrine philoso-

phique, le voici maintenant moyen de tyrannie politique. Au nom de la science, l’État va tout régir, et la médecine, science de l’homme et qui manie des hommes, est le meilleur instrument de cette domination. Cet étrange mariage du savant et du tyran, dont Renan faisait autrefois un conte fantastique, qui oserait dire qu'il ne hante pas les rêves de plus d’un? Pour comprendre comment une idolâtrie scientiste apparemment inoffensive peut se muer, chez les plus purs, en un redoutable appétit de domination politique, il n’est que de relire les curieuses pages où le Dr Carrel laisse entrevoir le rôle que la médecine, comme superscience, est appelée à jouer dans le gouvernement des peuples : l’État de l’avenir, nouvelle incarnation du despotisme éclairé, trouvera sa perfection dans la personne de quelque dictateur entouré de ses conseils scientifiques. (1)

Cette sorte de tyrannie, d’ailleurs, s’exerce fort bien sans dictature... La démocratie s’y entend. La Commission parlementaire de la Santé publique, dont le président, si je ne me trompe, est un médecin, nous a gratifié en un tournemain du B. C. G. obligatoire, nonobstant *cutes incertitudes encore mal levées, au mépris des protestations reçues, sans consultation des sociétés savantes, ni discussions publiques, n1 débats parlementaires. A quoi bon? C’est la science, et ces messieurs sont des savants. Le troupeau doit suivre et se taire. Les

(4) Alexis CaARREL. L'homme cet inconnu, p. 353. (Paris, Plon 1941.) Le Dr Carrel est le représentant le plus ingénu du scientisme contemporain : voir tout le dernier chapitre de l’Homme cet inconnu — et les Cahiers de la Fondation française pour l'étude des problèmes humains. N0 1, 1943. Il est juste cependant de distinguer le scientisme de Carrel d'avec la forme arrogante et bornée qu’en présente le matérialisme marxiste.

députés, qui d'ordinaire n’aiment pas se taire, ont bien compris cela. Ils ont voté en silence et comme un seul homme. On peut prévoir que le « contrôle parlementaire » se fera tout petit devant la dictature médicale. La technocratie, voilà bien la plus odieuse des tyrannies. Elle prétend, au nom de la science, n’avoir pas de comptes à rendre. Et tout le monde trouve cela très bien.

Bientôt, je ne pourrai plus faire un pas dans la vie, me marier, faire l’amour, mettre mes enfants à l’école, prendre un emploi, voyager, manger et boire, sans un certificat médical. [l ne manquait plus que le pentothal et ses semblables pour parfaire cet assujettissement médical à l’État. Dans le prochain meilleur des mondes le Grand Tyran disposera de sa brigade médicale de surweillance civique : je ne pourrai plus voter, m'inscrire au parti, signer ma déclaration d’impôts, me faire porter malade à l'Assurance sociale, obtenir ma carte d'identité et mes tickets d'alimentation, avoir en un mot l’autorisation d’exister, sans un cerficat de narcose attestant mon loyalisme et ma docilité barbituriquement authentifiées…

Résumons-nous. Nous ne saurions introduire le pentothal en médecine légale sans le plus grand risque de le voir aussitôt s’ériger en procédé de police politique. Face à ce risque nous n’aurions point de recours auprès d'aucune des deux institutions qui pourraient protéger la liberté des personnes contre l'arbitraire et la violence : ni dans cette justice incertaine et docile à FÉtat, ni dans cette médecine trop certaine et accointée avec. l’État, nous n’aurons point de défense contre l'Etat. La carrière du pentothal sera libre dès la

première porte ouverte. Aucun barrage ensuite ne le détournera des pires abus.

Les raisons de cette sorte d’horreur instinctive que provoque en beaucoup d’esprits l'emploi du pentothal, les voilà. Ce sont les petspectives que ne peut manquer de suggérer à qui voit clair l’usage de cette drogue dans un état aussi précaire de civilisation.

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