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IV. — LES JUSTICES D’AVILISSEMENT

Ce monde politiquement décomposé, ce serait trop peu dire que nous le pressentons. Il est là, présent, dans sa hideur. Il suffit de constater ce que sont devenues certaines justices politiques.

On pourrait nous opposer que les procès totahtaires n’ont rien à voir avec le pentothal, et que celui-ci ne saurait expliquer ni les purges de Moscou en 1937, ni les plus récentes et bouleversantes affaires des pays de démocratie populaire (4) — de sorte qu’en les évoquant ici nous ne ferions que céder au trouble, justifié sans doute, mais mal motivé qui a incité le public à reporter sur quelque drogue le mystère inquiétant de ces « aveux ». Il convient donc d’écarter toute équivoque.

S'il faut se demander, à propos des procès communistes, quels moyens furent employés pour faire « avouer », c’est en raison d’une extraordi-

(1) Qu'il s’agisse d’évidentes persécutions antireligieuses (Mgr Stepinoc, cardinal de Mindzenty, pasteurs de Sofia, jésuites de Llioubliana) ou de règlements de comptes entre gens au pouvoir (Petkov, Rajk, Kostov).

naire disproportion entre ce que nous savions des accusés dans leur état normal et ce qu’a manifesté leur conduite à l’audience. Pour les inculpés politiques, si extravagant qu’'ait été parfois leur délire d'accusation, il est possible à la rigueur de l’'attribuer soit à une disposition spéciale de l’âme slave, soit, comme l’a tenté Koestler, à une espèce de logique d’autodestruction propre à la mentalité marxiste. Mais pour les procès antichrétiens, aucune explication de psychologie normale — si tant est que les facteurs énoncés plus haut soient encore de l’ordre normal — n’est plus possible. La contradiction est s1 absolue entre ce que les accusés étaient et ce qu’ils sont devenus, tous leurs aveux sont en 81 hurlante opposition avec leur caractère, leur action, leurs antécédents, le même scénario se répète avec une si exacte analogie dans tous les cas, qu'il n’est qu’une explication possible : une espèce de transformation de la personnalité a été obtenue par des moyens de violence. D’où l’hypothèse d’une drogue diabolique propre à démanteler les volontés et à inoculer dans la conscience d’un homme réduit à l’état de cadavre vivant les thèmes de sa propre condamnation.

L'histoire éclairera-t-elle l'énigme? Pour le moment cette hypothèse n’est qu’une hypothèse. Nous n’avons aucune preuve directe qui nous permette d’assurer avec certitude, en particulier pour ce qui concerne le cardinal Primat de Hongrie, qu'il y eut usage de drogue. Les affirmations qui furent lancées à ce sujet, les articles de journaux qui les ont reprises, étarent prématurées. La lumière n’est pas faite.

Au point de vue proprement psycho-chimique, les conjectures que nous pouvons faire sont encore des conjectures. Mais elles ne sont pas interdites, et certaines sont plausibles. Existe-t-il, dans l’état

de nos connaissances. occidentales, un produit capable d'opérer une véritable et durable transformation de personnalité? Parmi les savants que nous avons consultés, si aucun n’a voulu l’affirmer explicitement, certains tiennent que cela n'est pas impossible. Ce qui est sûr, c’est que le pentothal n’est pas en cause; s’il peut extorquer des déclarations sous l'effet d’une altération passagère de la personnalité, 1l ne saurait avoir l'effet persistant ni causer la subversion psychique qu'il s’agit d'expliquer. Il semble même que le pentothal a des effets contraires à ceux que l’on constate ici. Tout prouve que les accusés ne sont pas victimes d’une inhibition du contrôle volontaire accompagnée d’euphorie, comme c’est l'effet du barbiturique, mais plutôt d’une tension positive et comme angoissée de l’affirmation volontaire. Un état profond et durable d'angoisse, telle paraît bien être l'explication du comportement des accusés ; les photographies publiées à ce sujet semblent le confirmer, elles représentent typiquement le visage et le regard de l’angoissé. Créer l'angoisse — tel est, sans doute, le secret des tortionnaires. Que la drogue, à côté de divers tourments, puisse être utilisée à cet effet, la supposition est permise. (1) « Zl est possible, nous écrit un psychiatre, qu’on utlise les amphétamines, dont la plus active est le maxiton, à très hautes doses, et dans des conditions particulières : en station debout prolongée consécutivement durant quatre à huit jours (ce qui ne serait pas possible sans un dopage artificiel). L’angoisse ainsi déclenchée à la

4) Voir plus haut p. 52 les indications sur les effets psycho-physiologiques de l’amphétamine comme déterminante de l’angoisse. « Décharge anxieuse même chez les sujets sains. »

faveur d’un effondrement physiologique (le maxiton fait maigrir, brûler plus vite, provoque l’inanition partielle et l’insomnie) on doit suggestionner la localisation, l’objet des thèmes de culpabilité. De là le ton de sincérité, de conviction de l’autoaccusation des victimes. »

On ne peut douter que les polices soviétisées soient en possession d’une psychotechnique de désagrégation mentale horriblement perfectionnée. Par la faim, la soif ou l’insomnie? par l’obscurité ou l’éblouissement? par des tortures proprement psychologiques de vertige, d’hallucination, d’affolement? par des menaces ou des chantages monstrueux? par des intoxications sous la drogue ? ou par tout cela à la fois? — elles savent le moyen d’abolir une personnalité en déterminant un état de si totale dépression que, dans l'esprit du torturé vidé par une angoisse proche de la folie de ses convictions propres et de ses volontés, happé par la suggestion étrangère comme un homme qui coule s'accroche à la première épave, les thèmes inoculés par l’interrogatoire prennent une puissance hallucinatoire d’autoconviction.

On peut bien nous dire qu’en comparaison le pentothal est un traitement inoffensif et tout anodin, nous en conviendrons volontiers —- tout en faisant remarquer qu'il n’est pas suffisant, pour justifier un procédé dangereux, de prétendre qu’il y a pire. Mais peut-on s’en tenir à cette comparaison toute extérieure, rétrécie aux seules considérations chimiques? Il faut envisager, non pas tant les propriétés intrinsèques d’une drogue, ni le simple fait de l’emploi de telle drogue, ou de telle autre, ou d’aucune — que Pesprit commun qui préside à tous ces procédés divers : cette fureur d’extorsion et d’avilissement, cet acharnement à détruire les consciences et à disloquer

les volontés vers lequel le pentothal, bien que comparativement très anodin, fait les premiers pas. Et l’amphétamine les suivants.

Tel est le problème. En évoquant la toile de fond des procès totalitaires nous n’agitons pas un épouvantail, nous constatons une situation. Elle ne relève pas du pentothal? Et puis après? On y voit l’habileté d’une justice experte dans l’art de la subversion psychique. À sa petite place, le pentothal s'inscrit trop bien dans ce cadre-là. Cette connivence suffit pour nous inspirer à son sujet une semblable horreur.

Justices révolutionnaires qui éliminent les opposants parce qu’elles s’attribuent charge d'histoire et prétendent supprimer toute résistance au courant qui porte l’avenir. C’est déjà cela en effet. Les justices totalitaires d’aujourd’hui s’attachent à l’extermination systématique des opposants avec un fanatisme jamais satisfait, une application à étendre indéfiniment la culpabilité et un mépris de l'innocence possible qui sont les lieux communs de toute justice révolutionnaire. (1)

(1) L'idée stupide d’une épuration, c’est-à-dire d’une opération susceptible de supprimer dans une opinion toute diversité et de l’amener à une unanimité comparable à la pureté chimique d’un corps simple, entraîne fatalement l’épurateur jusqu’à l’extermination totale. « Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » (Saint-Just). « L’épuration n’est pas faite » crie-t-on aujourd’hui. Bien sûr. Elle ne sera pas faite tant que survivra, à côté de l’épurateur, un seul autre homme libre. Toute épuration se dévore indéfiniment elle-même. — Dans cet acharnement à épurer, la Terreur inventa des degrés successifs et sans fin de culpabilité. I1 y eut « l’ennemi du peuple ». Et le

Il n'est pas jusqu'à cet acharnement contre la sincérité et la pureté de l'adversaire, considérées comme circonstances aggravantes, qui ne marque dans tous les temps ces justices de pure efficacité

politique. (1)

Pourtant les justices totalitaires d'aujourd'hui ont quelque chose de pire. Elles ne se contentent pas de supprimer, elles avilissent. Il ne leur faut pas seulement tuer à tout coup; elles veulent auparavant arracher à tout prix l’aveu, puis l’utiliser comme un moyen de salir leur victime et de servir jeur propagande. |

Pourquoi leur faut-il l’aveu ?

« suspect ». Puis le « présumé suspect ». Finalement l’innocence n’est plus qu’un état de culpabilité possible, l’innocent qu’un coupable prochain et qui s’ignore encore. Alors que la procédure d’une ie normale consiste à chercher les coupables au sein d’une masse d’innocents, la procédure révolutionnaire trie les « purs » au sein d’une masse de « suspects ». On commence donc par arrêter tout le monde. « Trop de coupables échapperaient si l’on n’arrétait pas des innocents. » (Carrier.) « Mieux vaut un innocent mort qu'un espion en liberté » a dit plus récemment M. Claude Bourdet. Ensuite, on relâche à mesure des vérifications. Qu'importe ce qu’elles dureront, si même on prend soin de les faire ! Qu'importe la persécution des innocents possibles 1! 11 faut s’assurer d’abord des coupables possibles. En justice révolutionnaire, la prison préventive est la condition permanente de tout citoyen. |

(1) Toute épuration révolutionnaire vise d’abord la liberté de la pensée et témoigne d’une prédilection particulière pour ses Chénier et ses Condorcet. Un journaliste honnête est plus dangereux qu’un constructeur du mur Atlantique, l’épuration d’un Maurras plus urgente que celle d’un Joanovici. « Plus un responsable politique était intellectuellement honnéte, plus 1l est à mes yeux responsable et coupable : c’est un adversaire politique sérieux, » a écrit M. David Rousset. On ne saurait mieux définir une justice pour qui la canaillerie est circonstance atténuante, parce qu’il y a toujours moyen de s’arranger avec une canaille et de s’en faire un partisan.

C'est par fanatisme sans doute. Il n’y a pas de pire violenteur de conscience que le politicien frénétique. Le conformisme des actes ne saurait lui suffire, 1l veut encore la docilité des pensées et cette suprême soumission qu'est la confession du rebelle. — C’est aussi comme justification : non pas pour affermir la conviction du juge et rassurer sa conscience (ces scrupules sont d’une autre justice) mais pour donner prétexte à la férocité d’une machine à tuer qui jamais ne pardonne. — C’est enfin par un véritable sadisme : totalitaires comme les politiques qui les utilisent, ces justices exigent qu’un accusé soit absolument livré à leur merci. Elles n’admettent qu’une forme de défense : l’aveu de culpabilité et la demande de pardon. Elles ne supportent pas Ilh défense véritable, fondée sur le retranchement en soi-même, lintégrité de la conviction, la fermeté de la conscience. Il leur faut des loques, qui implorent et qui pleurent. Et bien moins encore que la dénégation, elles n’acceptent le silence. Le droit de se taire est le dernier recours de l’innocent devant les justices méprisables. Là où le débat loyal s'avère inutile, c’est le silence qui marque la distance de l’innocent au bourreau, qui récuse la fureur des juges par la sérénité de la victime, qui réserve sur l’imposture un moment triomphante les droits de la justice future. A ce roc de l’innocence silencieuse 1l n’est point de fausse justice qui ne se trouble et ne s’exaspère, trahissant ainsi ses desseins et perdant le masque.

I] lui faut donc l’aveu.

Ensuite, elle va l'utiliser. Et c’est ici que se montre le plus crûment l'opération d’avilissement.

Sans doute, aucune justice humaine n'’évite tout à fait une certaine dégradation morale de l’aveu. Elle ne sait pas l'obtenir dans la liberté

qui fait de lui le signe d’une conversion. Elle sait moins encore l’accueillir. Elle est, pour pardonner, impuissante et aveugle, et la facilité de ses basses mdulgences n’a d'égale que la féroce rigueur de son refus lorsqu'un premier mouvement de pardon aiderait un coupable qui cherche le salut. Elle prend l’aveu comme la dernière preuve de culpabilité alors qu’il est le premier signe de l'amendement. Elle s’en saisit comme d’un moyen de donner bonne conscience à sa sévérité quand elle devrait y entendre l’appel du repentir qui demande secours. De sorte que, par un tragique paradoxe, la justice punit le coupable avec la pire dureté au moment même où l’aveu témoigne qu'il n’est plus tout à fait coupable. « N’avouez jamais! » Mauvais conseil parfaitement justifié (pour le coupable.) Non pas seulement par vil calcul et parce que la justice marque toujours un peu d’hésitation devant le dénégateur endurci, mais encore par un reste de dignité si l’on songe à ce qu’elle fait de l’aveu qui lui est confié. En le rejetant comme un poids qu’elle est incapable de porter, elle rejette le coupable vers sa faute. Nécessité de défense sociale? Peut-être. Il reste que cet atroce malentendu, ce sombre dialogue de sourds entre le coupable et son juge sont la marque du drame où se débat une justice humaine qui ne peut punir sans avilir.

Encore la justice normale pourrait-elle arguer qu'elle ne sacrifie le coupable qu’à des valeurs morales indiscutées et que l’aveu de celui qui les a froissées comporte en même temps l'acceptation d’en subir la contrainte et de s’y soumettre dans le châtiment. Les justices d’extermination politique ont ceci de particulier qu’elles utilisent l’aveu de l’opposant comme un article de leur propagande. L’élimination physique ne leur suffit pas ;

elles la doublent d’une élimination morale, et s'appliquent à tuer dans l’opposant les idées de l'opposition. Le cadavre qu'elles se promettent, il faut auparavant que ses dernières paroles servent à la justification des bourreaux, et non pas tant pour une motivation de la sentence que comme une adoration du système. La victime doit se rallier d’abord à l'idéologie qui la tue, donner satisfecit à la technique de son propre supplice. C’est pourquoi ces justices-là veulent plus que l'aveu. Elles exigent le rentement. Il ne suffit pas que le prévenu admette l’imputation, 1l faut qu’il se reconnaisse coupable, qu'il se conîfesse ceriminel, qu’il.se proclame enfin désabusé, qu'il crie son indignité, qu’il implore le châtiment, qu’il bénisse ses juges. Et qu’à tout cela — raffinement de cruauté par précaution de propagande — s'ajoute encore la déclaration publique que son repentir est libre et qu’il n’a pas subi de sévices... Alors le système triomphe : 1l tue, et 1l est « vrai ». La machine à tuer est aussi la machine à avoir raison.

On comprend qu’à ces justices qui dégradent laveu jusqu’au reniement afin de le travestir en procédé de propagande, la torture même ne suffise plus. Car elle comporte un dernier risque d'incertitude : qu'après l’aveu arraché, la victime se reprenne, se rétracte, ou refuse le certificat qu'on veut d'elle, ou laisse trop voir qu’elle n’y consent que contrainte. Il faut supprimer jusqu’à la possibilité d’un tel sursaut. Pour ce reniement qui doit durer, paraître libre, renchérir spontanément — c’est une véritable transformation de la personnalité qu’il faut opérer. Dans une volonté démantelée, une conscience désintégrée, il faut comme infuser une autre volonté, une autre conscience. Dans un cadavre vivant dont on a tué

l’âme, 1l faut remettre une espèce d’âme étrangère. Ce n’était rien encore que la justice qui torture. Nous avons aujourd’hui la justice qui rend fou.

Par quelle psychotechnique de cauchemar ? Nous ne pouvons que le deviner. Mais, encore une fois, notre ignorance n’est pas une raison, avec des airs de scepticisme supérieur, pour traiter de naïfs ceux qui s’en inquiètent. De deux hypothèses, c’est la moins invraisemblable qui s'impose. Il est beaucoup plus difficile de croire à la liberté de tous ces reniements inattendus et stéréotypés que de supposer l’existence de moyens propres à les arracher par la destruction des volontés.

Et si, dans ces techniques de la désintégration mentale, nous ignorons quelle place tiennent les drogues, et quelles drogues, cela ne suffit pas pour nous rassurer sur Celles que nous connaissons et qui, bien que moins loin, vont dans le même sens.

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