V. — RENÉGAT ET MARTYR
Nous n’allons pas faire l’éloge de la torture. Mais il faudrait avoir perdu tout à fait le sens de l’inégalable et irréductible valeur du spirituel pour ne pas sentir que c’est [à pis que la torture. Celle-ci avilit, cela est bien certain, lorsqu'elle . arrive à détruire le libre arbitre. Mais elle n’avilit pas fatalement. Nous le savons bien, puisqu'il y a eu des martyrs ! Elle laisse encore une ressource, la plus magnifique, car elle peut mtroduire un homme à ce niveau plus que d'homme où l’héroïsme et la sainteté se donnent la main. Mais voict des procédés qui, annulant jusqu’aux dernières ressources de lesprit, avilissent sans remède et
sans sursaut. On entrevoit le Néron de l’avenir, persécuteur de chrétiens. Ce ne seront plus les fers ou les fauves, mais une savante psychotechnique du reniement. Heure des puissances ténébreuses où l’Église n’aurait plus de martyrs?
Le problème du martyre chrétien commande aujourd’hui toute la survie de notre civilisation. Sans doute, le martyre se situe d’abord dans l’ordre surnaturel ; 1l est un témoignage du Christ. Mais il peut être par surcroît l’ultime rempart des valeurs humaines, lorsqu'il est la protestation de la liberté de l’esprit contre les tyrannies et les barbaries. Et s’il est vrai qu’à aucun moment de l’histoire de l’Église le témoignage sanglant de Ja foi n’a jamais manqué d’être présent en quelque lieu du monde, il est certain pourtant que le problème va se poser demain de façon nouvelle. Les conditions où se trouve le christianisme dans un monde qui se décompose, et dont il est sans doute appelé, une nouvelle: fois dans l’histoire, à recueillir les derrrières valeurs, imposent avec une insistance tragiquement annonciatrice un renouvellement profond de nos idées sur le martyre chrétien.
Il apparaît clairement, en particulier, qu’on fera tout pour enlever au martyre son caractère de témoignage glorieux et que les tortionnaires s’emploieront par tous les raffinements à le priver de sa puissance d'irradiation.
Nous connaissons les ressources qu'offre la disqualification -politique pour déterminer, aux yeux du public, une espèce de dégradation du martyre, et de quelles accusations variées elle dispose pour faire passer le martyre comme un simple gredin ou un grand criminel. Le procédé n’est pas neuî. On disait au rie siècle que les chrétiens mangeaient des enfants. On les accuse au xx° siècle de mœurs
inverties ou de trafic de devises, Plus insidieuses la souplesse et l'extension indéfinie de la qualité de traitre. Elles permettent de pratiquer la persécution religieuse comme une mesure de salut public. Il est certain qu'ici encore l'invention n’est pas originale puisqu’en fin de compte il n’est guère de persécution dans l’histoire dont le détour n’ait été quelque accusation politique. Ge qui est neuf, et ouvre à la réflexion des perspectives proprement effarantes, c’est qu'aujourd'hui le prétexte de trahison paraît apte à égarer la communauté chrétienne, en tout cas à la diviser, sur la signification proprement religieuse de la persécution. Ne sait-on pas que certains sont prêts à excuser, sinon à approuver toute épuration religieuse qui leur paraît justifiée par les inculpations de « collaboration », de « réaction » ou de « féodalité »? (1) Sous quelque affreux masque de ce genre, nous verrons demain-des chrétiens aveugles ou fanatisés par la politique applaudir, sinon participer, à la persécution de leurs frères. Comment songer à cela sans frémir?
Nous pouvons penser aussi que les persécuteurs, connaissant la force — et les dangers — de la propagande, veilleront plutôt à empêcher la publicité du martyre, pensant ruiner ainsi sa fécondité exemplaire. Ils martyriseront dans le secret. Bientôt peut-être, les procès retentissants d’aujourd’hui seront considérés par ceux qui les montent comme une énorme maladresse qui justement « fait des martyrs » aux yeux du monde
. {1) Certains chrétiens n’ont pas dit un mot pour
Mgr Stepinac; ils ont trouvé de bonnes raisons pour « expliquer » le procès Mindzenty. Ils s’émeuvent enfin pour Rajk et Kostov, c’est-à-dire quand les bourreaux sont à leur tour victimes. Mieux vaut tard. que jamais. C’est tard tout de même.
entier. (1) Ils en viendront à généraliser une méthode déjà employée et qui était préférée du régime nazi : la simple suppression par enlèvement clandestin. Si tant est que l'information dirigée laisse répandre la nouvelle, la communauté chrétienne saura sans plus que l’un des siens est disparu ; elle devinera seulement qu’il a souffert persécution sans savoir si la mort déjà lui a donné la couronne ou s’il achève de pourrir vivant dans quelque fosse.
Mais nous pouvons entrevoir déjà que la méthode de prédilection sera l’extorsion du reniement. Il semble que nous n’en soyons pour le moment qu'au reniement indirect, puisque les procès de persécution religieuse que nous connaissons se sont manifestement limités à imposer la résipiscence politique et n’ont touché les problèmes religieux que pour arracher aux accusés l’attestation, précisément, de la liberté religieuse de leur pays. C’est tirer de l’équivoque toute la force possible de propagande que d’extorquer des victimes elles-mêmes un certificat destiné à camoufler Popération antireligieuse. Ira-t-on plus loin ? Imposera-t-on quelque jour aux martyrs l’apostasie et le blasphème comme on exigeait des premiers chrétiens l’adoration des idoles? Qu'importe! La tactique des prochaines persécutions apparaît dès maintenant arrêtée. Elle est caractérisée par une épouvantable utilisation du mensonge : des bourreaux ont le pouvoir, pour accréditer leurs mensonges, de faire mentir leurs victimes avec eux. Par un extraordinaire paradoxe, le martyre qui consistait Jusqu'ici en une résistance héroïque
(1) On voit déjà la différence entre le traitement infligé au cardinal Mindzenty par le gouvernement hongrois et éelui qu’utilise le gouvernement tchécoslovaque à l'égard de Mgr Beran.
à l'erreur va s'associer aux formes les plus apparemment lamentables de la concession et de la pactisation. Le martyr était un confesseur. Le voici un renégat.
Cette sorte d’effondrement est angoissant pour une conscience chrétienne et, dans le refus de s’y résigner, c’est encore une protestation de lhéroisme devant sa propre défaite. Nous en trouvons la preuve bouleversante dans la déclaration du cardinal Mindzenty prévoyant avant son arrestation (1) ce que ses bourreaux feraient de lui et reniant d’avance son reniement : ultime héroïsme que d'affronter des supplices où tout espoir d’héroïsme est perdu. Un théologien protestant en arrive à penser que, dans ces conditions, la mort volontaire pourrait être la forme suprême du témoignage chrétien (2) et le seul moyen dont puisse disposer l’âme avant qu’on fasse parler pour elle son cadavre vivant : dernier sursaut de l’héroïsme à la limite même où l’héroïsme va sombrer.
Nous touchons ici un domaine où les explications et les résolutions de l’homme sont vaines
(1) « Une demi-heure avant son arrestation, le cardinal dut encore le temps d'écrire la déclaration suivante sur le dos d’une enveloppe usagée et de la soustraire aux recherches de la police : 1. Je n’ai été mélé à aucun complot! 2. de ne résiliérai jamais mes fonctions! 3. Je me refuse à toute déclaration! &. Si toutefois ü était dit ou écrit que j'aurais reconnu les faits ou résilié mes fonctions, et même si on devait donner ma propre signature en preuve, cela devra être considéré comme un signe de faiblesse humaine et je le déclare
d'ores et déjà comme nul et non avenu. » — Livre blanc. Documents publiés à la demande du cardinal Mindzenty p. 182. (Paris, Amiot-Dumont 1949.) e
(2) « Faudra-t-il donc aboutir à cette supréme absurdité : voir dans le suicide un témoignage chrétien valable, parce que cela sera le seul moyen d'empêcher un cadavre de trahir celui qui l’a habité? » Pasteur Bosc. Réforme. 12 mars 1949, (A propos du procès des pasteurs de Sofña.)
— où il n’y a plus rien que le mystère de la grâce. Nous n'avons pas idée adéquate de ce que peut celle-ci, même dans un être démantelé et humainement aliéné. Les cheminements de l'Esprit sont imprévisibles. Ils semblaient jusqu'ici passer par les voies de l’héroïsme. Dans un apparent abandon de la grâce, la faiblesse même peut témoigner.
Le problème n’est humainement surmontable que par un changement de perspective. Au lieu de considérer le témoignage dans la personne même du témoin, nous devons envisager l’accueil que lui réserve la communauté qui le reçoit. Devant cet étrange témoin qui renie, une seule chose importe : c’est de conserver à son martyre, malgré toutes les équivoques et tous les camouflages, son pouvoir de rayonnement. Il faut que le témoignage soit reçu quand même le témoin ne peut plus le donner. C’est à la lucidité et à la cohésion de la communauté qu'il appartient de conférer au martyre sa signification exemplaire. Comprise et soufferte comme telle, il n’est point de persécution pour la foi, si habile par l’imposture des bourreaux, si navrante par les reniements des victimes, qui ne conserve sa signification fondamentale et son pouvoir essentiel de communion. Le problème aujourd’hui n’est pas tant de savoir s’il y aura d’inébranlables martyrs chrétiens que de savoir si les chrétiens seront inébranlables à reconnaître leurs martyrs.
e VI. — SÉRUM DE VÉRITÉ LL...
Sous un certain angle, cette histoire de drogue est un singulier raccourci de notre civilisation
tout entière. Sans doute, le besoin d’évasion vers des paradis artificiels ne date pas d’aujourd’hui. Il semblait pourtant réservé, sous des formes esthétiques, à des artistes inquiets de renouveler les sources de leur sensibilité. Sous les formes vulgaires du vice éthylique, il reste marqué de dégradation et suscite la réprobation. Maïs voici que, sous cachet médical et pharmaceutique, le voyage est offert au premier venu. Je connais des gens qui pensent trouver leur santé mentale dans des cures de narco-analyse hebdomadaire — pratiquant ainsi une espèce de toxicomanie sous direction médicale. Il n’egt point de potache inquiet du bachot qui ne puisse, sans ordonnance médicale et moyennant peu d'argent, acheter chez le pharmacien un peu de mémoire et d’esprit de surcroît. C’est que, dans une société où tout concourt à la dépossession de soi-même, les drogues ont beau jeu : chacun y recherche un moyen de ressaisir quelques lambeaux de sa personnalité dispersée — un moyen pour tout dire d’apaiser, dans une sorte d’euphorie de l’abandon ou de la tension, cette angoisse fondamentale de l’homme contemporain détaché de ses axes de vie, arraché à ses cadres normaux et absorbé dans le grégarisme. Artificielle compensation à cette perte de substance spirituelle qui semble être la marque particulière de la civilisation d’aujourd’hui.
Le pire drame c’est que, par un étonnant paradoxe, les mêmes drogues qui servent à ces tentatives désespérées de ressaisissement servent aussi aux pires entreprises de dessaisissement. Le même pentothal, le même maxiton qui offrent au refoulé ou au déprimé la passagère euphorie de l’équilibre ou de l'élan reconquis, offrent aussi aux tyrannies le moyen de démanteler tout ce qui, par un reste de possession et d’affirmation de 801,
tenterait d'échapper à l'absorption. Tiré de l'angoisse grégaire par la drogue, ramené à elle par la même drogue — ce cycle infernal est la situation même de l’homme en face d’un Moloch social qui ne veut pas lâcher sa proie. Il ne s’évade vers un paradis artificiel que pour retomber dans un enfer véritable.
Le paradoxe de la drogue psychique n'illustre pas seulement le drame concret de l’homme contemporaïin ; il marque encore une espèce d’impasse de la connaissance. Nous avons dit plus haut que l’investigation mentale par dissociation de la volonté témoignait d’une tentative de pénétrer directement intimité de l'esprit, sans l’intermédiaire des signes. Une telle remarque est susceptible d’apporter quelque lumière à l’étrange analogie — le lecteur n’aura pas manqué d'y songer — entre les techniques physiques de désintégration de la matière et les techniques psychiques de désagrégation de l'esprit. Il ne suffit: pas de noter entre elles une ressemblance spectaéulaire, assez approximative d’ailleurs : éclatement de J’unité matérielle, démantèlement de l'identité personnelle. La véritable parenté des deux techniques se trouve plutôt dans une semblable inspiration de la recherche : un même mouvement de connaissance entraîne l'esprit à pénétrer l'intimité du réel par dépassement des signes qui le manifestent, au delà des signes de la sensation pour connaître la matière, au delà des signes de l'expression pour connaître la conscience. Le plus curieux c’est que, dans les deux cas, la même application à dépasser les signes aboutit à faire fuir ce réel que l’on prétend atteindre, bien plus à opérer sur lui des modifications qui équivalent
à le détruire. De sorte qu’en fin de compte la connaissance ainsi obtenue est beaucoup plus approximative, et au fond moins vraie que celle que peut donner l'interprétation des plus simples signes : les mouvements de Ia matière ne s'expriment plus qu’en probabilités statistiques, c'est-à-dire par une forme de’ l'incertitude; Îes états de l’âme dispersés par la dissociation de la personnalité perdent la référence à l’unité mentale qui leur donne leur signification véritable. Comment dire en ce cas que l’on atteint du réel? J’ai peine à croire que les symboles de la mécanique ondulatoire me représentent un monde plus vrai que ne le font un rayon de lumière ou le chant d’un oiseau; que le déballage de la conscience ébrieuse me révèle un fond mental plus authentique que ne le fait son expression surveillée.
Drame luciférien d’une connaissance qui ne peut atteindre le réel sans le détruire. Drame congénital sans doute à l'esprit humain et immanent à son histoire : 1l serait naïf de souhaiter je ne sais quelle marche en arrière dans la voie où la science se trouve engagée. Du moins convient-il de ne pas se faire illusion sur l’authenticité de l’objet qu'elle saisit et la qualité de la certitude qu’elle apporte.
Et, par là-même, sur la portée des techniques qu’elle engendre. Bien sûr, il ne suffit pas, pour se préserver de la bombe atomique, de l’envisager comme le châtiment apocalytique qu’attire sur elle une humanité coupable de violer lés secrets interdits. Pas plus qu’on ne saurait par seule raison philosophique empêcher une barbarie triomphante d'utiliser les recherches de la pharmacologie psychiatrique à des techniques de l'extorsion policière. Les menaces de destruction cosmique ou de démantèlement spirituel viennent d’abord
d’un certain état de civilisation, et la précarité du nôtre est justement une des raisons principales pour ne pas introduire à la légère certaines techniques dans un monde qui ne sait plus les utiliser que pour le mal. Il reste pourtant qu'à côté de cette raison extrinsèque, et pour ainsi dire d’opportunité, il est une raison essentielle et philosophiquement fondée qui condamne l’utilisation comme technique judiciaire des procédés chimiques d'analyse mentale. C’est précisément que ces procédés n’atteignent point un réel, ou ne l’atteignent qu’en le faussant et le détruisent. Que les psychiatres, contre cette déformation, soient suffisamment prémunis par les conditions minutieuses de l'exercice de leur art et les règles délicates de l'interprétation psycho-analytique — c’est une question qu'il faut leur laisser le soin de résoudre. Mais en justice, où les conditions de l’expertise sont spéciales (rapidité, mauvais équipement, diffculté de réitérer les examens et de rectifier les erreurs) où les conclusions qu’on tire de l’analyse (que ce soit le médecin lui-même ou le juge) ont des conséquences graves et parfois même imprévisibles, où le procédé peut venir à être utilisé par des opérateurs incompétents ou de mauvaise foi, alors le risque est à peu près entier que ces sortes d'investigation, pour vouloir dépasser les signes et en défigurant le réel qu’elles prétendent atteindre, soient la source des pires erreurs psycho-médicales, et par suite judiciaires.
Tel est le critère fondamental, et en quelque sorte métaphysique de la prétendue vérité des drogues’de dissociation mentale. De ce point de vue l'expression de sérum de vérité prend tout son sens et tout son sell C’est à peu près comme si lon appelait la bombe atomique le détecteur de réalité! … ;
On conviendra qu’avec cette sorte de vérité nous faisons voile vers un monde étrange et inquiétant. Représentons-nous une conscience que Je démantèlement du contrôle de soi et du secret de l'intimité livre, tous états dissociés, au regard extérieur. Tout y est vrai et tout y est faux. Plus rien n’est caché mais plus rien n’est dans l’ordre. Le même éclairage qui abolit toutes les ombres détruit toutes les lignes. Tout y est connu mais rien n’y a plus de sens. La transparence d’un fantôme. Le comble de l’altération au comble de la dépossession. Cette clarté glacée qui la dépouille de son mystère et la chasse de son refuge détruit en même temps sa vérité. Conscience forcée, conscience faussée.
La vérité qui triomphe en enfer doit être quelque chose comme ça.