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SUR LA CONDITION DES PRISONNIERS DE GUERRE

Les personnes qui ont pris une part active à la Convention de Genève, n'ont pu s'occuper

des blessés sans comprendre qu'il y avait aussi quelque chose à faire en faveur des prisonniers valides. Cette préoccupation s'est trahie à plusieurs reprises et comme un sentiment général; on aurait voulu pouvoir rendre certaines dispositions applicables aux uns comme aux autres. Mais comme ce sujet n'était à l'ordre du jour^ ni de la Conférence de 1 864, ni de celle de 1 868, il a dû être écarté.

Peut-être fera-t-il l'objet de négociations ultérieures, et nous serions heureux de les provoquer en attirant sur ce point l'attention des autorités compétentes. Nous sommes arrivé, en effet, à la conviction que la théorie comme la pratique, les principes aussi bien que les usages, ont besoin d'être fixés, et que le moment est venu de donner aux hommes de guerre des directions précises à cet égard.

Le sort des prisonniers de guerre, aux diverses époques et chez les différents peuples, pourrait fournir la matière d'une étude intéressante, et curieuse comme caractéristique des mœurs militaires. Nous n'avons pas la prétention de réaliser ce programme qui remplirait facilement tout un volume, mais qui dépasserait le but que nous nous proposons. Désireux seulement d'éveiller l'attention publique et de la

mettre sur la voie de nouveaux progrèS;, nous nous sommes attaché surtout à recueillir des faits contemporains et à constater l'état .actuel des choses. Nous nous bornerons donc à rappeler succinctement les diverses phases du droit des gens- en cette matière; en constatant les adoucissements graduels qui ont été apportés à la condition des prisonniers de guerre^ nous établirons par là même la possibilité de faire sous ce rapport un pas de plus dans la voie de l'hum^anité.

On ne saurait assigner, cela se comprend, des dates précises à chacune des étapes de la civilisation, mais le chemin parcouru n'en apparaît pas moins avec une grande évidence quand on étudie l'histoire à ce point de vue*.

A l'origine des temps historiques, il n'est pas même question de prisonniers. On ne connaissait alors que des guerres d'extermination; c'était la passion brutale et sans frein : point de quarlier; les combattants surexcités ne songeaient qu'à assouvir leur rage, même sur les cadavres mutilés de leurs ennemis.- C'était la guerre des sauvages, telle qu'on la rencontre encore aujourd'hui chez les peuples non civilisés;

1. Bardin, Dictionnaire de Varmée de terre; — Grotius, le Droit de la gwrre et de la paix, liv. III, chap. vu.

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liélas! telle que l'Europe elle-même l'a connue par intervalles au commencement de ce siècle, sans que ceux qui la pratiquaient eussent, comme on l'a judicieusement observé, l'excuse des cannibales qui, eux du moins, tirent un profit direct et immédiat de la mort de leurs ennemis.

Peu à peu le vainqueur s'habitue à l'idée d'épargner le vaincu. Il a réfléchi qu'il lui serait plus avantageux de le faire travailler que de le tuer, et il l'épargne par une clémence intéressée; il en fait son esclave. C'est un premier progrès.

Mais l'institution de l'esclavage à son tour devait disparaître aussi. Dès lors, que faire des prisonniers? Il fallut chercher une autre manière de disposer de leur sort, et l'idée du rachat se présenta naturellement. La perspective d'une indemnité en argent devait sourire à des chefs qui, souvent, pour la solde de leurs troupes, étaient réduits à compter sur le butin de l'ennemi bien plus que sur leurs propres ressources. L'usage de la rançon s'étant généralisé, les captifs devinrent une source importante de revenu. Chaque prisonnier traitait pour son compte personnel, en quelque sorte de gré à gré. L'adoption de cette coutume, moins cruelle

en apparence^ ne saurait cependant être considérée comme la preuve d'un état social plus avancé que celui qui avait précédé. C'était toujours la barbarie aussi vivace que jamais^ et^ ce qui le prouve^, c'est qu'on ne se faisait aucun scrupule de mettre à mort, au bout d'un certain temps, les prisonniers qui n'avaient pas été rachetés, soit qu'ils n'eussent point de fortune personnelle, soit que ni parents ni amis ne fussent disposés à faire en leur faveur les sacrifices d'argent nécessaires. Le vainqueur, qui ne se souciait. pas de les avoir plus longtemps à sa charge, les faisait mourir alors de sang-froid, par la corde, par le fer, ou, ce qui était plus affreux encore, en les privant de tout nourriture.

Une ère meilleure s'ouvrit lorsque, à la rançon individuelle, succéda le système du rachat par l'État; car alors les belligérants n'eurent plus aucun intérêt à faire périr les captifs. Bien au contraire. En signant la paix, ils se présentaient réciproquement la note des frais occasionnés par leurs prisonniers, et ceux-ci étaient libérés après le règlement des comptes. Équitable en principe, cet usage ne tarda pas cependant à tomber en désuétude, à cause des fi'équentes contestations que la cupidité et la

mauvaise foi firent naître trop souvent, et des prétentions exagérées qui se manifestèrent à son occasion.

Enfin vinrent les échanges, reposant sur le principe d'une contre-valeur calculée d'après le nombre, le grade, et quelquefois l'importance personnelle des prisonniers, les différences se compensant par des équivalents pécuniaires ou autres \ Les chefs d'armées conviennent eux-mêmes par cartels des conditions de ces échanges, qui peuvent avoir lieu même pendant la durée des hostilités.

Ces divers usages ne se sont point succédé avec une régularité absolue, et souvent on les a vus coexister pendant de longues périodes, au cœur même de la civilisation. Cela n'a rien de surprenant si l'on réfléchit que tous reposaient sur une base commune, et qu'ils impliquaient tous, pour le vainqueur, le droit de disposer sans réserve de la personne de son ennemi vaincu. Les faits l'ont surabondamment prouvé.

Un progrès véritable, fondamental, ne s'est accompli dans les mœurs militaires que le jour où, il n'y pas longtemps encore, la notion même de la guerre s'est transformée. Depuis

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