V. Brinton. Religions of primitive peoples, p
Mais l’état des croyances religieuses a été relié aussi à l’organisation économique. Karl Marx voyait déjà dans le libéralisme religieux issu de la réforme protestante un produit du libéralisme industriel issu des progrès du capitalisme ; le commerce exige la pensée libre. M. Lafargue suit des principes d'explication analogues (1). La notion d'âme, nous dit-il, varie selon l’organisation sociale : dans une société communiste où règne l'égalité économique, tout le monde a une âme ; avec la famille patriarcale, l'âme se concentre dans le chef de famille, les femmes notamment en sont destituées. L’idée de Dieu aurait bien des origines naturelles ; mais elle n'aurait survécu chez le « bourgeois » qu'en raison du caractère aléatoire de sa situation économique ; les causes des mouvements de sa fortune lui échappent par leur incertitude, et il est nécessité à les situer dans le domaine de l’inconnaissable et du divin. De même la circulation fiduciaire insinue dans l'esprit bourgeois la croyance en une force mystique sans support matériel, détachée de toute substance, Le billet de banque incorpore une force sociale si peu en rapport avec son peu de substance, qu'il pré-
1. Le Déterminisme économique de Karl Marx, 1909. M. Lafargue ne se donne d’ailleurs jamais la peine de prouver ses affirmations. Celle relative aux effets du billet de banque mérite cependant considération,
pare l’intelligence bourgeoise à l’idée d’une force qui existerait indépendamment de la matière.
III. — Enfin ce qui vient d'être dit suffit déjà à faire voir que les actes ou rites religieux dépendent indirectement de l’état de l’économie, puisque leurs caractères expriment les caractères des notions religieuses. Mais l’économie les commandé aussi directement. « Pour juger, disait Roscher, de l'intensité avec laquelle les occupations dont subsistent les sauvages déteignent en quelque sorte sur toute leur vie sociale, il suffit de voir leurs fêtes qui se résolvent presque toujours en une représentation mimique des animaux qu'ils poursuivent et de la chasse qu’ils leurs font (1). » Chez les peuples industriels et surtout commerçants, dont la technique est moins concrète, moins traditionnelle, plus libre, la religion tend, au contraire, à se vider de rites, pour devenir plus abstraite, plus idéale : elle se détache des choses ; les notions tendent à cesser de s’y exprimer en gestes, et ainsi la technique religieuse se simplifie.
On le voit, si la dépendance de la religion, vis-à-vis de l’économie a pu être exagérée ou considérée seule à l’exclusion de la dépendance inverse de l'économie vis-à-vis de la religion, du
1, Economie politique rurale, p. 25.
moins la première existe comme la seconde, sinon au même degré. M. Durkheim a donc tort d'écrire que « nous ne connaissons aucun moyen de réduire la religion à l'économie ni aucune tentative pour opérer réellement cette réduction » (1). Il est vrai que les influences de la religion sur l'économie ont été jusqu'ici mieux perçues en raison même de cette intensité primilive de la vie religieuse que nous avons notée ; néanmoins il n'est pas probable que les influences inverses soient moindres. « A l'origine, nous dit encore M. Durkheim, le facteur économique est rudimentaire, alors que la vie religieuse est luxuriante et envahissante. Comment donc pourrait-elle en résulter ? » Nous croyons, au contraire, que, pour mieux mettre en lumière cette dépendance, c'est aux faits primitifs qu'il faudra se reporter ; car cest là que la religion revêt le caractère le plus pratique et le plus concret. Elle y est conçue comme l’activité économique essentielle, seule efficace ou la plus efficace : cela doit suffire à la placer sous le contrôle de ses fins pratiques, alors même que la manière dont elles sont pensées ne dépendrait en rien de leurs caractères objectifs.