CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE: La loi divine, fondement de la morale. Pas de « morale indépendante » (1-2). — Libre arbitre (3-4) et tendances nouvelles de la criminclogie (5-6). — Imputabilité diminuée chez les enfants (6-7), les aliénés (8), dans les états d’inconscience: ivresse (9-10), hypnose (11-14); par l'ignorance (15), la crainte (16), la passion (17), les propensions anormales (18). Comment reconnaître celles-ci (19) et comment les apprécier moralement (20-21) ?
Imputabilité des effets de nos actes. Responsabilité causale. Principe du «double effet» (22-27). «La fin ne justifie pas les moyens > (25). Légitime défense (28-33).
Imputabilité des actes d'autrui (34), par scandale (35-36); par coopération (37: ordre (38), conseil (39), louange (40), protection (41), assentiment (42), participation (43-46); ne pas empêcher (47). Dans quelles limites le devoir de charité impose-t-il de prévenir le méfait, ou le dommage d'autrui (48-50).
1. Loi Divine — Comme fondement de la morale, la saine philosophie, aussi bien que la doctrine catholique, place en première ligne le fait de l’existence de Dieu, de sa volonté impérative et de sa loi souveraine par lesquelles le Créateur établit formellement l'obligation de la créature raisonnable.
Un chrétien ne saurait admettre la possibilité d’une morale solide et complète qui ferait abstraction totale de Dieu, ou de l’idée même de Dieu (1) : la « morale indépendante » a été nettement reprouvée au Concile de Malines de 1920 (decr. 36). Mais
(1) SYLLABUS, prop. 56. — Nos n’envisageons pas la question de l’essence ou raison ultime de la moralité, de la norme qui détermine pourquoi telle action est moralement bonne, telle autre mauvaise, question librement débattue entre philosophes chrétiens. Les uns mettent cette norme dans les relations essentielles des êtres, les autres dans le rapport de l’action avec Dieu considéré comme fin dernière de l’homme.
il peut et doit même en convenir que par la considération de sa nature raisonnable, l’homme est capable d’arriver à connaître dans une certaine limite quelques axiomes généraux, qu’il peut les observer par raison de convenance, notamment par le souci de l’harmonie à maintenir entre ses actions et sa nature raisonnable. « L'enfant doit respect à ses parents », tel est, pour ne citer qu'un exemple, un de ces principes proclamés par la nature même et ne s’oblitérant que chez les peuplades les plus sauvages.
D'ailleurs sans révélation divine, l’homme ne parviendra jamais à une connaissance adéquate de la morale, à une connaissance nette et précise du devoir dans des conjonctures quelque peu compliquées. Témoin les lacunes et les erreurs des systèmes moraux des philosophes païens ; témoin les tâtonnements parfois pénibles des moralistes chrétiens quand, à défaut de solution fournie par la révélation ou par l’autorité doctrinale de l'Eglise, iis ont à résoudre, par leurs propres raisonnements, un problème ardu. — A plus forte raison la généralité du genre humain n’arriverait jamais par voie de recherche purement rationnelle à une connaissance adéquate du code de ses devoirs.
2. Défaut de lumière et de connaissance, de force obligatoire aussi, c’est ce qui rend chimérique un système complet de morale sans Dieu. Abstraction faite de la sanction de la moralité par la volonté et la loi de Dieu, on ne voit vraiment plus pourquoi l’homme devrait strictement conformer à la morale ses tendances et sa conduite, Le vrai concept de lobligation morale, de la nécessité morale de faire ou de s’abstenir: (2), ne trouve nulle part de fondement solide que dans l’idée de la volonté divine, liant la volonté de la créature.
En outre, en dehors de la sanction de récompense et de châtiment, telle que Dieu seul peut l’établir, jointe à la considération d'amour pour l’Etre suprême, on ne peut concevoir de mobile réellement efficace pour amener la plupart des hommes à pratiquer le bien et à éviter le mal. La tendance à la jouissance matérielle et sensible est, en effet, même abstraction faite du péché originel, trop profondement ancrée dans la nature pour se laisser longtemps refréner par des considérations de pure convenance philosophique, indépendantes de l’idée de Dieu.
Mais, allons plus loin. Seuls les moyens surnaturels dont dispose l'Eglise catholique, peuvent de fait assurer à la morale une plénitude relative d'application. La concupiscence, ou tendance exagérée à la jouissance matérielle et sensible, qui nous a été transmise avec le péché originel comme un triste héritage
(2) L'obligation de conscience est une nécessité morale de faire ou de s’abstenir
si l’on veut agir avec le souci de sa fin dernière, quelle qu’elle soit, et échapper ainsi au châtiment réservé aux violateurs de la loi. :