L'EGLISE ET L'ETAT
(n. 72) nous avons déjà eu l’occasion d’inculquer cet axiome, en faveur de l'Eglise. L'école libérale, en effet, affirme à l’encontre de cette vérité, que tous les droits de l'Eglise dérivent de l'Etat. Voir Syllabus, prop. 19.
Dès lors, d’après la fhèse catholique, les relations parfaites cntre l'Eglise et l’Etat se formulent comme suit: Les deux sociétés sont souveraines chacune en son domaine propre; elles. sont distinctes l’une de l’autre, mais ne peuvent être entièrement séparées (22). Non seulement l'Etat doit reconnaître Dieu comme Je soutien et le maître de la société civile, mais, sans toutefois s'immiscer jamais dans les affaires spirituelles (n. 84), il doit aussi, dans une sage mesure, protéger plus que toute autre, la religion seule véritable.
En général, la séparation des deux sociétés, spirituelle et temporelle, n’était connue ni de l'Etat payen, ni de l'Etat protestant. Depuis la Révolution française seulement, cette séparation a pénétré dans les pays chrétiens, ordinairement sur les traces des armées françaises.
87. En effet, depuis que l’universalité des citoyens ne professe plus la religion catholique, les relations parfaites précédemment définies (n. 86) sont presque partout devenues pratiquement impossibles. Vu ces circonstances de temps et de lieu, dans cette hypothèse, ainsi qu’on le dit, l'Eglise accepte comme ur « modus vivendi» que l'Etat ne reconnaisse plus la religion catholique comme religion d'Etat, qu’il se sépare d’elle, qu’il lui refuse sa protection spéciale, qu’il accorde légalement (23) par la «liberté des cultes» des droits semblables aux autres confessions, et même qu’il admette touchant l’enseignement, la presse et les associations, d’autres « libertés » présentant, à côté de certains avantages, l'inconvénient d'assurer des facilités au mal. Pratiquement pour prévenir de plus grands maux, l'Eglise accepte cette situation mais ne l’approuve pas en thèse comme la situation parfaite.
Très importante est cette distinction entre ce qui est toléré et ce qui devrait pouvoir exister; aussi ne doit-elle pas être perdue de vue un moment. La bonne tolérance pratique n’est ni approbation, ni indifférence théorique ou indifférentisme.
Même on ne pourrait regarder l’état de séparation comme partout et toujours préférable dans les circonstances politiques modernes. —
(22) Syllabus, 55° prop. condamnée : « L'Eglise doit être séparée de l'Etat, et celui-ci de l'Eglise. y» — Voir l’encyclique Zmmortale Dei (1885) de Léon XI, Voir aussi CATHREIN-NOUWENS, DECHAMPS, DRIJVERS, DUYNSTEE, GIBBONS, HA- RING, MOULART, PESCH, VERMEERSCH (La tolérance) etc.
(23) En thèse et de leur nature, l’erreur et le mal n’ont aucun droit aux yeux de Dieu. Voilà pourquoi nous disons que l'Etat « accorde » des droits légaux et non qu’il « reconnaît » des droits préexistants.
C'était précisément l'erreur du Comte de Montalembert et d'autres catholiques-libéraux, blamés par l'Eglise.
88. De là se conclut l'attitude qui convient aux chrétiens visà-vis du libéralisme, en prenant ce terme « libéralisme » non au sens économique (manchesterianisme), ni au sens purement politique (24), mais bien dans l’acception de tendance politicoantireligieuse (25).
En effet, dans cette acception, le libéralisme est le système erroné prétendant que la religion est exclusivement chose d'ordre privé, que l'Etat est indépendant en tout de l'Eglise, ou même, d’après les avancés, indépendant de toute religion. L'Etat serait maître, non seulement en son domaine propre des matières purement temporelles (ce qui est la vérité, n. 83), mais aussi des matières mixtes, dont il disposerait comme si l'Eglise n'existait point; il pourrait même, dans la mesure où il le jugerait opportun pour ses intérêts, s'occuper des matières purement spirituelles, absolument comme si l'Eglise était une société quasi temporelle subordonnée à l'Etat. Ce système, on le voit, ne sépare pas seulement l'Eglise de l'Etat, en réalité il la lui soumet.
Les lois promulguées par la République portugaise en matière ecclésiastique (1911), constituent réellement un chef-d'œuvre de libéralisme, un syllabus ou résumé des conceptions extrêmes.
En Belgique la tendance libérale se montre clairement en plusieurs points de notre Constitution et des lois subséquentes. — Y a-t-il réellement « séparation de l'Eglise et de l'Etat» en Belgique? La réponse dépend du point précis qu’on assigne comme caractéristique de cette situation (n. 87). Au fond, c’est presque une question de mots et cette question importe peu, pourvu qu’on reconnaisse, ce qui est historiquement indéniable, que notre Constitution n’a point en vue une séparation aussi radicale, que celle qui existe soit dans les Etats-Unis d’Amérique, soit en France actuellement. — En toute sincérité (26), l'Eglise accepte cette situation comme un «modus vivendi» pratique, à observer franchement par les deux parties, mais elle n’approuve pas cette situation comme étant la meilleure en principe.
(24) Ce sens se vérifie-t-il encore en dehors des pays de langue anglaise ?
(25) Certes ce n’est pas la faute de l'Eglise, si dans notre pays et ailleurs toute la politique gravite, pour ainsi dire, autour des intérêts religieux, — « Le curé ne doit pas se mêler de politiquel >» Nous sommes d’accord, si l’on entend que le curé, comme tel, ne doit pas s’occuper de politique pure. Mais quand la politique empiète sur le terrain spirituel, lé curé doit bien défendre le sanctuaire dont il a la garde et enseigner au peupie ses devoirs.
(26) Bien remarquables à cet égard les paroles de Léon XIII. Voir BALAU p. 308; ORBAN, III, p. 373 et 609 ss.; VERMEERSCH (La tolérance) p. 263 ss. — Celui qui conclut validement un achat ‘sans être pleinement satisfait, peut et doit vouloir s'acquitter en toute sincérité des obligations de ce contrat, par exemple du paie-
ment du prix; mais on ne peut exiger de lui qu’il se réjouisse pleinement de la convention, — Voir VAN HOVE, N. Rev. Théol. 1924,