CHAPITRE V.HI
DU RÉGIME MUNICIPAL AU MOYEN AGE DANS SES RAPPORTS AVEC L'ÉCONOMIE POLITIQUE, L'ART , L'ÉDUCATION, U BIENFAISANCE PUBLIQUES ET LA DÉFENSE DU TERRITOIRE.
L— 'La loi du travail qui, dans les jours de décadence de l'empire romain, était imposée aux hommes libres comme une charge publique et même comme un châtiment, fut réhabilitée par le christianisme qui donna à la richesse une fin supérieure aux jouissances matérielles, et qui, en aflranchi3sant à la fois les serfs de la glèbe et les esclaves de l'industrie, prépara la restauration, par des mains libres, de l'édifice social,
On voit par la doctrine des Pères et par un recueil de constitutions qui paraissent appartenir aux troisième et qua* trième siècles, que le travail était une partie essentielle de la vie religieuse, et qu'il concourait* dans la solitude des monastères, avec l'humilité, la mortification et la charité, à reconstituer la richesse sociale, gaspillée dans les gigantesques orgies du monde romain.
«Les moines bénédictins, disait, il y a déjà trente ans, un historien illustre, M. Guizot, ont été les défricheurs de l'Europe. » L' Histoire récente des Moines d'Occident, par M. de Montalembert, a démontré cette proposition par des preuves irréfutables, et nous avons nous-même, par la simple analyse des faits qui 6e rapportent à l'origine de nos cités, villes et villages, montré les déserts qu'habitaient auparavant les bêtes sauvages transformés, par le concours des moines, des évoques, des seigneurs et des associations de paysans, en exploitations agricoles, dont le Polyptique
d'Irrainon, le Cartulaire de saint Pierre de Chartres, Y Histoire de l'Abbaye de Saint-J)enis et une foule d'autres monuments du moyen âge font apprécier toute l'importance. L'agriculture, organisée dans les fermes modèles des abbayes, dans les sociétés taisibles des familles de cultivateurs et dans les associations de l'ordre municipal, était une source abondante de produits que ne consommaient pas seules les familles riches, qui alimentaient le trésor de la charité, et que répandait d'ailleurs dans le monde le commerce inauguré par les pèlerins du Christ, et développé par les expéditions des Croisades. L'industrie des confréries d'arts et métiers centuplait d'ailleurs, par la puissance de l'esprit d'association, les forces individuelles, et, grâce au concours de toutes ces causes, les sociétés du moyen âge, parvenues à la pleine puissance de la civilisation chrétienne, obtinrent dans une large mesure la prospérité matérielle, le bien-être social.
Est-ce à dire que le moyen âge était un nouvel âge d'or? La fréquence des guerres civiles, des disettes, des famines, des pestes témoigne, au contraire, de l'imperfection d'un état de choses où les sciences physiques et les moyens de communication étaient dans l'enfance, et où la diffusion du capital par le crédit était inconnue. Mais, dans ces sociétés, qu'on ne peut pas appeler pauvres parce que, consQmmant moins, elles produisaient davantage, le paupérisme, cette plaie hideuse des sociétés mercantiles, ne désolait pas des populations sobres, patientes et laborieuses.
Limitées au* seules ressources d'un travail auimé par le dévouement et la charité, tandis que celui des peuples anciens s'accomplissait sous le fouet du maître ; étrangères, en haine de l'usure (1), aux institutions de crédit à l'aide
(1) Qui ^cipitiflUtuuipœrYUSpstfœneraptis(Pr0p , ch. xx,v.7).
desquelles les sociétés modernes mettent à la charge des générations futures leurs dépenses utiles et même voluptu aires, ces populations couvraient cependant un sol appauvri par le fisc romain et ravagé par la conquête germanique» de moissons, de vignes, de ponts, de routes, de villages, de bourgs, de cités, de monuments de l'art chrétien. C'est avec l'aide de l'Église qui, dans son intelligence maternelle, pliait la sévérité des peines canoniques à la satisfaction des intérêts temporels, et commuait à propos les rigueurs en œuvres pies, qu'étaient entrepris les ouvrages consacrés au bien général. « Vous savez, disait Théodoret, évêque de Cyr, « dans une lettre au patrice Anatole, que nous avons émet ployé une grande partie des revenus ecclésiatiques à faire « des portiques, des lavoirs, des ponts et autres édifices uti- « les au public. En cela, nous considérons plus l'avantage des « pauvres que celui des riches (1). » Ces constructions de ponts sont particulièrement citées comme bonnes œuvres par la plupart des écrivains qui, au douzième siècle, ont traité de la pénitence. La loi des Ostrogoths statuait (TU. de œdr ficiis, c. iv, 52) que si quelqu'un, pour le salut de son âme, bâtissait un pont, l'entretien ne serait pas à sa charge, à moins qu'il n'y consentît. Olaus Celsius, dans son Recueil des antiquités celtiques, et Brokmann dans l'édition de la Saga dlngwar Wids forme ^ publiée à Stockolm, en 1762, parlent des inscriptions runiques gravées sur des ponts construits dans ce but pieux. Saint Benezet, fondateur du pont d'Avignon, commencé en 1177, achevé en 1188, fonda, selon quelques écrivains, la congrégation des pontifes ■, poyitistes ou frères du pont, qui était le corpsàdes ponts-et-chaussées de cette époque ; et D. Vaissette (Histoire du Lan-
(l) Théodoret, epist. 79 ; —et Joan. Lannoi, De vetere ciborum dtlectu injejuniis Chriitianorum; in-8% Paris, 1565, p. 36.
guedoci t. II , ch. xui) paraît lui attribuer l'établissement d'une communauté religieuse, dont le but était de veiller à la conservation des ponts et des chapelles ou refuges de pèlerins qu'on y construisait. A défaut de ponts, on établissait une barque avec des nochers qui passaient les pauvres pour V amour de Dieu. L'ordre des frères pontifes, qui, dès les premières années du treizième siècle, était déjà dans tout son éclat, éveilla de vives sympathies ; les princes, pour racheter leurs péchés, donnaient des privilèges aux constructeurs, et affranchissaient des droits de transit les objets destinés à l'entretien des ponts. L'Église stimulait par des indulgences les bienfaiteurs de l'œuvre. Il y avait, en Provence, des frères pontifes à Bonpas, à Lourmarin, à Malemort, à Mirabeau. Le pont de Saint-Saturnin-le-Port, appelé depuis Pont-Saint-Esprit, en Languedoc, est dû au même principe. C'est du midi de la France que l'ordre des frères pontifes se propagea en Italie, en Espagne, en Angleterre et ailleurs.
C'est aussi à des légions de maçons que nous devons la plupart des grands monuments du moyen âge. Les chefs des corporations traitaient avec les conseils de ville, les seigneurs et les divers corps administratifs. Ils se chargeaient d'une entreprise d'architecture à des prix convenus, présentaient le plan, les coupes et le devis du monument, et ces plans servaient de règle pendant le temps, quelquefois fort long, que durait l'entreprise. Le traité se faisait toujours au nom de la corporation, laquelle se perpétuait d'âge en âge par des règlements, des lettres-patentes ou des actes administratifs, qui fortifiaient son existence en légalisant ses transactions.
Dès l'an 1281 s'était formée une confrérie des deux sexes pour hâter et aider l'exécution des travaux. Les frères quêtaient et bâtissaient ; les sœurs soignaient les malades,
et secondaient les ouvriers en tout ce que permettait leur sexe, Les grands monuments du moyen âge ne portent presque jamais de nom d'auteur. Leur construction exigeait l'esprit, le concours et l'or de plusieurs générations. C'étaient des œuvres sociales bien plus qu'individuelles (1),
Ces ouvres s'accomplissaient sous la direction libre et variée des asseinblées communales, diocésaines et provinciales, et sous la surveillance des seigneurs, des évoques et des officiers royaux, avec des ressources bien inférieures h, celles des sociétés modernes» mais avec le concours libre et spontané des populations, concours dont les intendants de l'ancien régime et les préfets contemporains ont toujours été à peu près privés. Aux communautés d'habitants les édifices communaux, aux paroisses les églises, aux diocèses les cathédrales, aux provinces les routes, les ponts, les canaux; telle était la distribution naturelle des travaux publics. Chaque association avait ses ingénieurs, sa caisse, sa comptabilité; mais on pensait que, dans la province, tout est solidaire ; que le corps doit toujours venir au secours de ses membres, et que toute dépense doit être supportée en commun, quand même le bien ne s'étendrait pas aussi immédiatement sur quelques-uns des membres du corps politique que sur les autres, De là, un système d'administration qui associait tous les bras, tous les cœurs, toutes les pensées à des œuvres où se faisaient sentir à la fois les inspirations de la liberté et les règles sévères de l'ordre. De là, des monuments où l'harmonie architecturale s'alliait avec les élans variés d'une brillante imagination.
II. — Chaque société a un idéal dont l'art est l'expression poétique, Chez les Grecs, prédestinés à la réhabilitation de la forme et au culte du beau, comme chez les Romains,
(t) ÇjçRAfup, Etçnomie politiqu* ftfu moy$n âgc% çta. x.
dédaigneux» dans les beaux jours de la république, de tout ce % qui n'était pas le gouvernement du monde* (1) , et devenue dam leur décadence les esclaves et le? adorateurs du dhm imper ator, l'art n'avait d'autre horizon que celui de la cité, cette terre natale, selon Cicéron (2), de la dignité du caractère et de la magnanimité, Le spiritualisme chrétien étendit cet horizon, et dès le cinquième siècle, au sein d'une confusion apparente qui recelait en elle la plus belle des » harmonies, naquit le germe de la grande synthèse de l'art catholique. Ce n'est pas dans la Utérature d'un peuple dont la langue n'était pas encore fixée qu'il faut en chercher les éléments. Les chansons et les syrventes des troubadours provençaux, les chants royaux et les ballades des trouvères normands ou picards, les épopées chevaleresques de la Table ronde, les mystères ou épisodes à persormaiges de la confrérie de la Passion, composée, selon Boileau, de pôle* rlns de la Terre«Sainte, toutes ces productions littéraires, auxquelles Pasquier a donné place dans ses savantes recherches, ne méritent pas tant d'honneur peut-être, et quelquen soit le mérite au fond, elles sont, par l'extrême imperfection de la forme, loin des œuvres classiques dç l'antiquité et des temps modernes.
C'est dans l'architecture et dans las arts qui s'y rattar client qu'éclate la supériorité relative du moyen 4ge, parce que là surtout se manifeste l'esprit de l'Église et du municipe, ce double idéal d'une époque d'ailleurs rudi* mentaire et barbare. Ébauché dans l$s peintures ascétiques
(t) Excudent alii spirantia mollius »ra, Qripunt caup^s me)iui...
Tu regere imperio populos, Romane, mémento,
(Viroili.)
(2) Glvitas unde orU mibi gravitas at inagnitudo auimi vidatur (Cic, pro Sist.),
des Catacombes, et perfectionné dans- l'architecture des cloîtres de saint Benoit, de saint Bruno et de saint Bernard, ainsi que dans les œuvres naissantes de peinture et de sculpture des religieux de ces monastères, l'art chrétien s'inspira plus tard de l'esprit des Croisades et de saint Louis leur héros ; et c'est ainsi qu'on vit renaître dans les institutions et les monuments des treizième et quatorzième siècles une civilisation nouvelle, triomphant à la fois de la corruption romaine et de la barbarie germanique.
III. — C est surtout dans la construction des édifices religieux qu'apparaît au moyen âge toute la puissance de l'art chrétien. Ces monuments varient dans leur style. Ceux des premiers siècles sont des églises d'une architecture purement romaine : c'est Saint-Jean de Poitiers, qui est du sixième ou septième siècle ; Notre-Dame de la Basse-Œuvre de Beauvais, qui date du huitième ; la chapelle octogone de Saint-Clair au Puy en Velay, crue longtemps le temple de Diane; l'église de Lery en Normandie, près le Pont-del' Arche; celle de vieille Brioude et celle de Saint-Genez de Thiers. A dater du onzième siècle, le style byzantin naît du contact des traditions romaines et de l'architecture orientale: Saint-Saturnin de Toulouse, Sainte-Croix de Bordeaux, Saint-Trophime d'Arles, l'église de Saint-Gilles en Languedoc, les cathédrales d'Issoire et du Puy appartiennent à cette catégorie ; ce sont les monuments des provinces méridionales visitées par les Sarrasins. Les églises gothiques de Notre-Dame de Paris, de Saint-Denis, de Reims, d'Amiens, de Rouen, de toute la France du nord complètent la série des grandes œuvres religieuses du moyen âge, que n'ont point éclipsées celles des siècles de Léon X et de Louis XIV.
Les édifices municipaux des treizième et quatorzième siècles s'élèvent à côté des édifices religieux.
C'est à cette époque que remonte l'origine de ces hôtels de ville et de ces beffrois qui semblent destinés à rappeler sans cesse aux générations futures le patriotisme de leurs pères et les peines que leur a coûté le long et laborieux enfantement des immunités communales. « Lorsqu'on se « trouve en face de ces immenses maisons de ville, et « des clochers gigantesques de la Flandre et de la Belgique, « on reste confondu de surprise, en songeant à tout ce « qu'il a fallu de dépenses, de labeur et de persévérance a pour élever de pareilles constructions. Il semble que les « villes, excitées par une émulation productive, aient tra- « vaille à l'envi l'une de l'autre, afin qu'on admirât davan- « tage la grandeur et la beauté de leur hôtel de ville, ou « qu'on aperçût de plus loin dans les nuages la flèche de « leur beffroi. Attributs spéciaux de la commune, le beffroi « et l'hôtel de ville étaient des symboles toujours significa- « tifs et toujours présents d'ordre et de sûreté, de liberté « et de protection. C'est au beffroi que veillaient, jour et a nuit, les bourgeois chargés du guet, dont l'œil parcou- « rait sans cesse les campagnes d'alentour, et dont la voix « retentissante annonçait d'heure en heure qu'aucun péril
« ne menaçait la commune Quant à la maison de ville,
« point central de la cité, siège principal du corps des maa gistrats, c'est dans ses salles gothiques que s*e réunis- « saient les échevins pour délibérer ou juger; c'est à son « grand balcon de pierre que se lisaient les proclamations ; a c'est de là que, dans les crises, les insurrections, les y émeutes, les chefs de la commune, espèces de tribuns « populaires, communiquaient avec le peuple, dont les flots « tumultueux s'agitaient sur la place publique. » Les édifices municipaux du midi et du centre de la France, différents par le style, procédaient de la même pensée que ceux dont parle ici le savant magistrat de Douai.
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IV. — L'éducation populaire a été l'un des principaux objets des institutions municipales du moyeu âge. À peine l'empire romain a-t-il croulé que le peuple voit s'ouvrir dans les palais des évêques, à côté des écoles de théologie, réservées aux clercs, les écoles appelées trivia, où il peut puiser* gratuitement, mais sans y être contraint parla force, 1'iiistructiott élémentaire (1). L'entretien de ces écoles est confié à la double sollicitude de l'église et de la cité, et les pères de famille, tout eh se reposant sur le ïèle des évêques, se font un devoir de les seconder dans une tâche qui intéresse au plus haut degré leur propre intérêt et l'avenir de leurs enfants. Sous ces deux influences, étroitement alliées, les écoles se multiplient, et Renseignement de la grammaire, de la rhétorique, de la dialectique, des mathématiques, des sciences physiques, du droit, de la philosophie, élève peu à peu le niveau intellectuel de populations à peine échappées à la barbarie. Les rois interviennent à leur tour, et, jaloux d'étendre aux provinces les bienfaits de l'éducation publique, trop concentrée jusqu'alors dans l'université de Paris, ils fondent successivement l'université de Cahors, en 1331; celle de Perpignan, en 1349; celle d'Angers en 1398; celle d'Aix, en 1409; celle de Dôle, en 1426 • celle de Caen,#en 1430; celle de Poitiers, en 1431; celle de Valence, en I45â; celle de Nantes, en 1400; celle de Bourges, en 1405; celle de Bordeaux en 1473*
Les rois voyaient avec raison dans la diffusion des écoles sur le territoire du royaume l'immense avantage de favoriser la vie locale, et de s'attacher par des grâces et des
(1) Voyee 1& autorités citées par M» de Riarciy (Histoire tri* tique et législative de l'instruction publique), — et par M. Troplong ( Du pouvoir de CÈtat sur l'enseignement d'après C ancien droit public français).
concessions particuliêt'es les cités et les populations ; ils n'avaient pas, d'ailleurs, avant le seizième siècle, conçu la pensée de monopoliser l'enseignement public au profit de l'unité abstraite appelée : État.
V. -^- L'exercice de la charité était aussi dans les attributions du clergé et des corps municipaux. Le deuxième concile de Tours disait en 567 : « Que chaque cité nourrisse d'aliments convenables les pauvres qui y sont domiciliés suivant l'étendue de ses ressources; que les prêtres et les autres citoyens y contribuent, afin que les pauvres ne se rendent pas dans les autres localités. » Plus tard, le concile de Vienne chargeait des laïques dans chaque cité de l'administration des hôpitaux, à la charge d'en rendre compte aux évêques, attendu que les ecclésiastiques convertissaient en bénéfices à leur profit les donations faites aux établissements charitables.
La législation carlovingienne abonde en édits en faveur des pauvres. Un capitulaire de 806 déclare que les mendiants doivent être secourus dans leurs paroisses, et défend de leur faire l'aumône partout ailleurs. De 806 à 81â, Charlemagne défend aux hospices et aux hôpitaux de vendre, d'aliéner leurs immeubles, soit maisons, champs, jardins, contrats de rente, biens de ville ou de campagne : « Les acquéreurs de ces biens, dit-il, seront tenus de « les restituer avec tous les bénéfices qu'ils ont pu faire « pendant le temps de leur possession. L'administrateur « qui a consenti ces aliénations sera destitué ; le notaire « qui en a fait les actes doit être exilé ; les magistrats qui « les ont reçus et les officiers qui les ont fait enregistrer ou « qui les ont approuvés perdent, non seulement leur em- « ploi, mais encore toutes leurs dignités. » Ces prévoyantes dispositions, dont le but était déstabiliser la portion du patrimoine communal destinée au soulagement des pauvres,
honorent le siècle semi-barbare où elles ont été édictées.
Saint Louis ne prescrivait point la charité, cette vertu céleste d'autant plus féconde en bienfaits qu'elle est plus spontanée et plus libre, mais il la recommandait par son exemple. Joinville raconte que le saint roi, en qui s'est personifiée la civilisation chrétienne, s' étant enquis s'il lavait les pieds aux pauvres le jour du Jeudi Saint, il lui répondit qu'il ne pouvait consentir à laver les pieds de ces vilains, et que le roi lui répliqua : « Vraiment c'est très-mal dit; car vous ne devez même avoir en dédaing, ce que Dieu fit pour noustre enseignement. Car lui, qui estait le maître et seigneur, lava le dit jour d'icelui Jeudi Saint les pieds de tous ses apoustres, et leur dist que, ainsi que lui qui était leur maistre, leur avait fait, que semblablement ils fissent les ungs aux autres. Ainsi donques vous prie, que pour l'amour de luy premier, et de moy, le veuillez acoustumer de faire. » L'esprit chrétien, inspiré par de tels exemples et librement répandu dans toutes les institutions, opérait au moyen âge, sans le secours du droit au travail et à l'assistance, comme un débordement de la charité sur les malheureux. Le clergé, possesseur à cette époque de biens immenses, prodiguait à toutes les misères des secours si abondants que l'administration publique n'avait pas à s'en occuper; les mœurs suppléaient aux institutions. La charité légale n'était pas organisée; mais la religion pourvoyait à tout, et le quart du revenu des églises était affecté au soulagement des pauvres (1).
Ce partage ou cette affectation donna lieu à la construction des hôpitaux, domus religiosœ^ où les pauvres assemblés pouvaient recevoir plus commodément les secours
(1) Durand de Maillane. V. Biens d'Église.
dont ils avaient besoin (1). Les libéralités des fidèles vinrent s'ajouter aux fondations des ecclésiastiques, et bientôt la chrétienté fut couverte d'asiles hospitaliers ouverts à toutes les misères.
La maison où l'on recevait les pèlerins ou étrangers s'appelait Xenodochium; l'endroit où l'on prenait soin des malades Nosocomium. Le lieu où l'on nourrissait les petits enfants était appelé Brephotrophium ; l'hôpital des orphelins s'appelait Orphanotrophium ; l'hôpital des pauvres vieillards et des estropiés s'appelait Gerontocomium; celui des mendiants : Ptocotrophium. Un hospice pour les enfants trouvés fut fondé sous le nom de Saint-Esprit à Montpellier en 1070, par Olivier de la Trau, à l'exemple de celui qui avait été institué en 787 par Datèces, archiprêtre de Milan. 11 y avait en outre des léproseries, des maladreries, des établissements pieux de toute nature, affectés au soulagement de toutes les infirmités..
Des anciens monuments de nos libertés municipales, il n'en est peut-être pas de plus digne d'intérêt que ceux relatifs au régime économique de ce genre d'établissements. Une charité vive et prévoyante, un esprit d'ordre aussi éminent dans l'ensemble que dans les détails, tel est le double caractère qu'offrent, sous des formes diverses, les anciens statuts cachés dans les archives de nos hôpitaux sous les monceaux de paperasses de l'administration moderne. On y admire la sage répartition du travail entre de nombreux administrateurs, dont l'un veille au salut des âmes, un autre à l'ordre intérieur de la maison, un troisième à ses in-
(1) «Hospitalediciturad hfospiti bus qui ibi gratis accipiuntur,»... etdenique alia hujusmodi pia sunt loca quae hospitalia appellantur, licet diversis nominibus, secundum diversos religioaum mores, soleant nuncupari, Glos. V. Eleemosinariis. Barbosa, Dejun êccl,9 Ub. II, cap. il '