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térêts litigieux. Celui-ci a soin des deniers, celui-là des édifices. L'un a la direction des blés, de la boulangerie; l'autre est chargé de la boucherie, des bois et autres provisions. La tenue deslivres, la confection des vêtements et des chaussures, le soin de la lingerie, la direction de la pharmacie, une foule d'autres fonctions occupaient un pareil nombre de recteurs, dont chacun trouvait dans les règlements, fruit d'une longue expérience, la direction détaillée de tous les soins confiés à sa vigilance désintéressée. Que de ressources pour les pauvres dans un tel système d'administration ! Que de garanties pour l'ordre, pour l'économie, pour la subordination et l'exactitude des employés! Les meilleurs médecins se disputaient l'honneur d'être admis, par un bureau formé de l'élite des citoyens, à soigner gratuitement les malades. Un secrétaire, un économe, deux ou trois chirurgiens internes étaient à peu près les seuls officiers salariés.
Alimenté par des donations sans cesse renouvelées, administré avec autant d'intelligence que d'économie, le trésor des pauvres était placé sous la double sauvegarde de la cité et de l'église. Clergé, noblesse, peuple, roi, tous rivalisaient d'ailleurs de pieux efforts pour fonder, doter, entretenir ou servir les établissements charitables ; et si, à une époque néfaste, on vit les pauvres, égarés par de perfides conseils, répondre par des jacqueries aux bienfaits dont on les comblait, et provoquer les rigueurs légales contre la mendicité des oisifs, l'ensemble des institutions n'en reste pas moins comme un témoignage impérissable des efforts que faisait, pour empêcher l'oppression des pauvres, l'esprit chrétien et municipal.
VI. — Terminons ce rapide tableau du régime municipal de la France au moyen âge par quelques traits sur le système des landwers des deux premières races, ainsi que sur
l'ost et sur les milices communales des temps féodaux, considérées au point de vue de la défense du territoire.
Le système des landwers (1) , emprunté à cette fameuse légion qu'un Dieu, dit Vegèce, inspira sans doute aux Romains, et qui, armée pendant la guerre pour la défense de la république, était occupée pendant la paix de travaux plus rudes que ceux de la guerre (2) , appelait chaque individu et surtout chaque propriétaire à défendre son pays contre l'invasion étrangère (3).
A ces troupes citoyennes que commandait le duc ou le roi succédèrent, après que les fiefs furent devenus héréditaires, les milices féodales qui, d'un élan spontané, venaient, au premier cri de guerre, se ranger sous la bannière de leurs seigneurs, et qui, ne connaissant que l'autorité du général chargé du commandement suprême, appelées même avec lui au partage du butin, rentraient dans leurs foyers après la guerre terminée, à la voix des seigneurs qui les avaient convoquées.
Alors chaque province, chaque cité était en quelque sorte armée en guerre. Les murailles et les forteresses dont chaque terre tant soit peu considérable était hérissée, les palissades, les fossés, les bastions avancés qui défendaient les plus petites villes, tout respirait ces guerres locales qui se bornaient à des escarmouches, à des combats partiels,
(1) Ducange, in voce : Landweri^ vox haec in usu etiam Alemaunis quia regionis fines significat.
(2) Et patrias artes niilitiasque colunt
(Horace, lib. It c. xvin.) ' (3) Volumus ut cujuscumque nostrum homo, in cujuscumque regno sit, cum seniore suo in hostem, vel aliis suis utilitatibus pergat, nisi talis regni invasio quam landweri dicuot (quod absit accident), ut omnis populus illius regni ad eam repelleudam communiter pergat (Baluzii capîiularia, L il, p. 44.)
et dont le résultat le plus ordinaire était d'assiéger sans fin des rochers fortifiés, d'incendier des habitations isolées, de brûler les moissons et de dévaster les campagnes. Pour cette fois, et pour cette fois seulement, dans l'histoire de l'homme, dit Hallam, l'art de la défense avait surpassé l'art de la destruction. La guerre ne pouvait d'ailleurs durer que fort peu de temps, parce que le service militaire, imposé soit aux feudataires, soit aux communes, était limité à quarante jours, sans y comprendre le temps du voyage, soit pour se rendre à l'armée, soit pour en revenir ; c'est ce qu'on voit par un rôle dressé en 1271, sous le règne de Philippe-le- Hardi, lorsque ce prince alla réprimer la révolte du comte de Foix.
Saint Louis fixa à deux mois le service militaire des nobles et des vassaux. Philippe-le-Bel, en 1303, après la funeste journée de Courtray, étendit à quatre mois la durée de ce service, mais c'était un cas extraordinaire. Après le terme fixé, les milices se dispersaient, désertant l'entreprise la plus heureusement commencée. Si le plan de campagne et les opérations militaires exigeaient que Ton se portât un peu plus en avant, les uns passaient tel fleuve et les autres non, parce que, dans leurs privilèges, il était écrit qu'ils ne seraient pas tenus de servir à une plus grande distance de leurs maisons. Quelquefois, il est vrai, le prince achetait à prix d'argent ou obtenait par grâce spéciale un service plus étendu dans ses limites et dans sa durée ; mais c'était là un point qui dépendait uniquement d'accords privés, qu'il fallait stipuler chaque fois avec les feudataires et les communes (1) .
Le prince commandait d'ailleurs ordinairement l'armée en personne, ce qui était un correctif aux vices du système
(i) Valbonnais, Histoire du Dauphins, troisième discours.
militaire de cette époque ; il était au besoin remplacé par le connétable et celui-ci par le maréchal. Les sujets des barons suivaient les insignes des barons ; les troupes des bailliages suivaient la bannière des baillis, les bourgeois des bonnes terres suivaient le gonfalon de la commune; et toutes ces troupes différaient entre elles de vêtements, d'armes offensives et défensives, et d'organisation intérieure. Les maîtres des engins occupaient dans l'armée une position importante : ils dirigeaient les attaques, les défenses des places fortes. On comptait également des chapelains, des chirurgiens, des hérauts et des ménestrels, c'està-dire .des sonneurs de tambourins, de trompes, de cornes sarrasines, de cornemuses ou ciaremelles. La musique rendait moins pesantes les fatigues du camp, où Ton voyait se succéder des ménestrels de bouche et de corde, des sauteurs, des improvisateurs de strambotti appelé fatraz, des conducteurs d'animaux sauvages, des jongleurs et des mimes de toutes sortes (1).
Cette organisation militaire, aussi peu favorable au succès des expéditions guerrières qu'aux intérêts des bourgeois, obligés, au premier appel, d'abandonner leurs intérêts pour suivre les traces du seigneur, ne laissait dans les mains du roi que les milices composées des troupes levées dans ses domaines et dans les fiefs qui relevaient de sa puissance suzeraine. Les possesseurs de ces fiefs s'affranchirent même insensiblement du service militaire, et il fut un temps où le roi de France fut réduit aux seules troupes levées dans ses propres fiefs.
Obligés de se défendre d'un côté contre les seigneurs, de l'autre contre les Anglais qui envahissaient le territoire, les successeurs de Hugues-Capet affranchirent les com-
(1) ClBRARlO, Economie politique du moyen âyt, ch. Vlll-
mânes, sous la condition qu'elles contribueraient dans des proportions déterminées au service militaire, et trouvèrent dans le zèle de ces nouveaux auxiliaires de puissantes ressources pour rétablir à la fois l'unité monarchique et l'unité territoriale (1).
Féodales ou communales, les armées du moyen fige ne connaissaient d'autre discipline que les lois de l'antique honneur : c'était le lien féodal, l'âme de la chevalerie. Le caballarius des capitulaires, le miles du onzième siècle prêtait foi et hommage à son souverain et à son seigneur; et plutôt que d'être proclamé traître, déloyal ou foi-mentie il aurait bravé mille morts. La chevalerie régularisa cette discipline morale et fit de l'honneur une religion. « Tout, dit M. de Sainte-Palaye dans ses Mémoires sur la chevalerie, tout confirme l'idée que nos anciens auteurs ont eue de faire un parallèle entre le sacerdoce et la chevalerie. . . Presque tous les auteurs se réunissent à reconnaître dans l'investiture de la chevalerie des rapports sensibles avec les cérémonies employées par l'Église dans l'adminis- . tration des sacrements.
« Les plus anciens panégyristes de la chevalerie parlent de ses engagements comme de ceux de Tordre monastique et du sacerdoce. Le privilège attaché à l'habillement ecclésiastique était également affecté à l'habillement du chevalier, et pour qu'il ne manquât rien au parallèle entre les deux états de clergie et de chevalerie, nos anciens auteurs voulaient étendre sur les chevaliers l'obligation du célibat. »
Alors, dit M. de Bonald (2) , le ministère du prêtre et celui du guerrier s'appelaient ordres, ou personnes ordon-
(1) Daniel, Milice française, L I", p. 92. (2) Ugislat. prim.,
nées pour une fonction qui demande subordination dans les volontés et hiérarchie dans les grades. Ils s'appelaient tous les deux milice ou personnes dévouées, de me lito, je me dévoue, qui par le changement d'e en i commun à toutes les langues, a fait milito, je combats. »
A cette consécration religieuse se réunissait tout ce qui peut enflammer l'émulation et la diriger vers un noble but. Quiconque était armé chevalier devenait citoyen du monde et pouvait jouir partout des prérogatives de Tordre. Cette noblesse personnelle et en quelque sorte universelle éclipsait l'éclat de la noblesse héréditaire. Les princes et les rois mêmes tenaient à honneur de se faire armer chevaliers par leurs sujets; aucun n'aurait osé prendre les armes à sa majorité, sans avoir reçu l'investiture régulière de la chlamyde de pourpre et de l'épée au fourreau d'or (1).
Le chevalier du moyen âge portait un costume particulier. « II était, dit M. Hallam (2) , distingué à la guerre par son casque surmonté d'un panache, par sa pesante armure soit en mailles, soit en lames, recouverte d'une cotte ornée de ses armoiries, par ses éperons dorés et son cheval bardé de fer ou revêtu d'une housse en drap d'or ; au château, par des soieries plus riches et des fourrures plus précieuses que n'en pouvaient avoir les écuyers, et par la couleur écarlate que lui seul avait le droit de porter : on employait en lui parlant des formes respectueuses. »
Cette haute dignité, qui était conquise par la valeur et non donnée à la naissance, enflammait l'émulation et enfantait les exploits : témoins les longues guerres de la France et de l'Angleterre qui nous rappellent les Du~
(1) V. Laccrïyk de Samte-Palayb, Mémoire sw ta chevalerie deuxième partie, et\e Glossaire deDucANGB, v. Arma. ~(2) L'Eurcp* au moyen âge, t. IV, p. 3l /i ; v. aussi Saimte-Ralate,1V* partie.
guesclin et les Chandos, les Dunois et les Talbot, et dans lesquelles chaque succès était aussitôt suivi d'une promotion de chevaliers.
Aussi, dès leurs premiers ans, les fils de gentilshommes avaient-ils les yeux fixés vers ce but. On les berçait enfants au son des vieilles ballades qui racontaient les exploits chevaleresques de leurs ancêtres; leur éducation militaire commençait à l'âge de sept ans, dans les châteaux des grands seigneurs ; ils y servaient comme pages, jusqu'à l'âge de quatorze ans, où ils devenaient écuyers. « On les instruisait, dit Sainte-Palaye, au maniement des armes, dans l'art de l'équitation et dans les exercices propres à développer leur force et leur adresse. Ils contractaient l'habitude de l'obéissance et de la courtoisie en servant ou le seigneur ou la dame dans des fonctions qu'on remplissait alors sans déroger à une naissance honorable, et en s' efforçant de se rendre agréable aux visiteurs et surtout aux dames, dans les bals ou dans les banquets.
L'écuyer suivait son maître à la guerre, portait sa lance et son heaume élevés sur le pommeau de la selle, et conduisait ses chevaux en les tenant par la droite. Sur le champ de bataille, il s'associait à tous ses périls, lui fournissait des armes, lui donnait un cheval frais, parait les coups qu'on lui portait et gardait les prisonniers faits pendant le combat. Jamais institution n'a été plus capable de mettre en jeu l'émulation, ce puissant ressort des actions éclatantes, car chaque écuyer savait que la lice lui était ouverte, et que les honneurs qu'il rendait, il les recevrait un jour.
La sévérité des épreuves publiques qui précédaient la prise d'armes, l'origine antique (1) et la majesté des cé-
(I) Nihil neque public» neque privât» rei Disi armati agunt,
rémonies qui raccompagnaient, la solennité des serments, condition de l'investiture, tout concourait à inspirer aux jeunes adeptes de la chevalerie un sentiment profond et enthousiaste de leur devoir. Joignez à cela les honneurs prodigués m preux chevalier et T éclatante infamie dont le félon était couvert, vous aurez tout le secret de cette antique discipline qui popularisa la valeur, la loyauté, la courtoisie, la munificence et toutes ces vertus chevaleresques du moyen âge qui, après avoir brillé d'un si vif éclat dans les croisades et dans les guerres de la France et de l'Angleterre, jetèrent une dernière lueur dans les campagnes d'Italie.
Ne quittons pas ce sujet sans dire un mot des tournois, ces fêtes de l'honneur où resplendissaient le riche blason des princes et des barons de haute lignée, l'éclat des armures des chevaliers, le luxe oriental et la beauté des nobles dames, et où les ménestrels en proclamant le vainqueur faisaient entendre le cri : « Honneur aux fils des preux ! » Les jeux sanglants du cirque de Rome ne valaient pas assurément ces combats à armes courtoises, où se peignait avec plus d'éclat, mais avec le même caractère que dans les Kermesses des plus humbles villages, l'esprit civilisateur des communes du moyen âge et des confréries chrétiennes organisées dans leur sein, avec leurs armoiries et sous la bannière de leurs patrons.
Les milices, les batailles, les osts, les bans féodaux avaient, cumme le remarque le P. Daniel, reçu, dès le règne de Philippe- Auguste, une grave atteinte par l'institu-
sed armasumere non antea cuiquara moris, quam civitas suffecturum probaverit Tum in ipso concilio vel principum aliquis, vel pater, vel propinquus souto frameaque ornant; hœc apud eos togse, bic primus juventœ honos, ante hoc domus pars videntur, mox rei public© (TaCit., De mor Germ.).
tion des soldats ou soudoyers, recrutés par les seigneurs à l'étranger, et payés par eux à l'aide des tributs qu'ils recevaient des villes. Grâce à cette innovation, les seigneurs avaient renoncé, sauf le cas de danger grave, à lever l'ost général sur leurs vassaux, et avaient eu des troupes plus obéissantes pendant la guerre, mais d'où se formaient, la guerre finie, les grandes compagnies de routiers, cotereaux ou brabançons que Duguesclin détruisit avec l'aide des états provinciaux. La taxe perpétuelle et les compagnies d'ordonnances formées par Charles VII d'une cavalerie noble et de l'infanterie roturière des francs-archers, préparèrent, malgré la résistance de la noblesse, la révolution militaire que consommèrent François I#r, Henri IV et Louis XIV.