XXI. — Un éminent et regrettable écrivain a rendu l’ancien
(1) Gallia causidicos docuit facunda Britannos.
• (2) Éludes historiques, t IV, p. 122.
(3) Essai sur la formation du Tiers-État, p. 168. *
(h) Ibid., p. lîür. i
régimeresponsable de la grande faute de la révolution française, de l’unitarisme démocratique (1). Ce jugement, sévère peut-être, n’est pas dépourvu de justice.
L’exemple de la monarchie administrative de Louis XIV s’est propagé dans toute l’Europe, et pour détruire le privilège, a détruit la liberté.
L’Assemblée constituante a usé de son pouvoir absolu pouc mettre la raison d’état au-dessus du droit, de la vérité, de la justice absolue; c’est ce que reconnaissent enfin, vaincus par l’évidence des faits, les écrivains les moins suspects de prédilection pour l’ancien régime (2). « Une fois la notion de l’État « déchaînée, on n’a plus compté avec elle, dit M. Renan. - L’aberration de Louis XIV a entraîné comme conséquence u immédiate, la révolution française. La pure conception de « l’antiquité a repris le dessus ; l’État est redevenu souverain « absolu : on s’est laissé aller à croire qu’une nation peut être « heureuse, pourvu qu’elle ait un bon code. On a voulu fonder « avant tout un État juste, et l’on ne s’est pas aperçu que l’on « brisait la liberté, que l’on faisait une révolution sociale, que n l’on posait les bases d’un despotisme semblable à celui de u Rome. »
Un autre libre penseur, M. Charles Dolfus, s’écrie à son tour : « Cette grande assemblée constituante, à laquelle nous devons u tant de conquêtes durables, a implicitement fourni la base de u la centralisation actuelle, en préparant le terrain par le nivel- « leruent absolu des existences provinciales ; elle a invité l’Erab pire à faire peser sur ce sol, d'où elle avait déraciné jusqu’aux « dernières traditions, la masse écrasante de son administration b autocratique. Déjà emportée par le génie de l’uniformité révo- « lutionnaire, qui, plus tard, devait rompre ses dernières digues, a l’assemblée constituante, qui voulait être sage et prévoyante, b n’avait pas conscience de l’œuvre fatale à laquelle elle prépa-
(l) M. de Tocqueville, L'ancien régime et la révolution.
(2J M. Hena.v, Philosophie de l'histoire contemporaine. — Revue des Deux-Mondes, 1" juillet 1858.
— XXXVIJI —
« rail ainsi les voies, Sa pensée était à la liberté, tuais sa main,
N h sou insçu, applanissait les voies ît la dictature. » . j,
« Les opinions varient beaucoup sur la marche de la révolution, ’ ou des hommes éminents ont voulu reconnaître f action d’une force absolument irrésistible , à rencontre des cluses et des hommes.
« Pour moi, avec tout le respect que je professe pour des autorités éminentes, je reste convaincu que la dictature de la convention, celle du comité de salut public, et toutes les dicta-, tures qui, sous un nom ou l’autre, se sont produites dans notre pays jusqu’il ce jour, après des intermittences très-fugitives de libéralisme, ont été, sinon engendrées, du moins favorisées au plus haut degré par la destruction des communautés traditionnelles, qui auraient pu faire contrepoids à l'entraînement révolutionnaire concentré dans Paris, et livré sans remède il l’audaoe riomphante des minorités violentes, toujours prêtes à tout risquer pour le pouvoir. Les provinces abolies, la France restait désarmée contre sa capitale, transformée dès-lors en champ de bataille.
a L’assemblée constituante, qui, dans une pensée de liberté, abolit Radicalement les existences provinciales, improvisa également, dans une pensée de liberté, le système des départements, basé sur une nouvelle division territoriale de la France. Double erreur et double contradiction entre le fait et l’idée 1
« On se méprendrait eutièremeut, si l’on voyait dans le système départemental imaginé par la constituante la création d’individualités administratives. Tracés, pour ainsi dire, au compas, daus la poussière des provinces, les départements ne pouvaient être en réalité que des circonscriptions électorales, et non de véritables existences administratives. On n’improvise pas ces dernières ; il faut qu’elles naissent d’ elles-mêmes et s’organisent suivant l’existence des localités et la communauté des intérêts, selon la puissance des mœurs, des habitudes et des souvenirs. Toute association locale offre, dans son existence et son développement, l’image réduite de l’association nationale : sur échelle moindre, ce sont les mêmes éléments qui sont appelés à la former. Comment les semences nouvelles, jetées à la
hàle sur la surface du pays dévasté, auraient-elles pu s'implauter et s’épanouir en des organismes vivants, dans la sphère mathématique où on les avait enfermées ? Rien ne répugne plus que la ligne du géomètre à la spontanéité de la vie. a
Les idées actuelles de l’école néo-libérale étaient procla- , niées dès 1790, par l’illustre Portalis, alors modeste assesseur de la ville d’Aix (1), et Mirabeau lui-môme les exprimait avec véhémeace, eu rendant compte h l'assemblée constituante de ses inutiles efforts pour faire cadrer les nouvelles divisions administratives avec les besoins réels de la France (2). Mais h cette époque, les esprits les plus éminents étaient sous le charme, et les royalistes constitutionnels condamnaient comme les démocrates, les anciennes divisions provinciales, qui leur paraissaient une entrave à la nouvelle organisation que la France allait recevoir (3). La révolution tenait, eu effet, par-dessus tout, h effacer tous les souvenirs d’histoire, tous les préjugés résultant de , la communauté des intérêts et des origines, « Tout doit être « nouveau en Frauce, s’écriait Barrère dans une lettre au inar- « quis de Latresue, et nous ne voulons dater que d’aujourd’hui. » u Vous n’aurez plus, disait à son tour le communiste Cambon, d’administralious municipales, qui, avec des fonds particuliers, pourraient avoir l’idée de se séparer de la grande commune. La France, ajoutait Delpierre dans la discussion des lois relatives au partage des biens communaux, la France est une république
(1) Les hommes sont formés par leurs habitudes : l’esprit public ne peut naître et germer qu’au milieu d’une association commune d’intérêts divers. Les villes libres doivent vivre en communauté comme les individus. Une existence isolée et solitaire étoufferait tout principe d'intérêt général, en donnant trop d’énergie à l’intérôt particulier. Dans la société politique, tout ce qui tend è isoler, tead à dissoudre. ( Mémoire manuscrit.)
(2) J’ai tenté de refaire de mille manières les divisions administratives ; j’ai mis les surfaces, tantôt en triangles, tantôt en carrés; mais c’est en vain que j’ai épuisé toutes les figures géométriques; la distribution inégale de la population et des richesses se jouait de mes efforts. ( Discours à l'Assemblée constituante.)
(3) Telle est l’opinion exprimée par M. Mounier à l’Assemblée constituante, et répudiée par son fils devant la Chambre des pairs, le 1 U mars 1837.
une et indivisible. Or, convient-il à cette république, qui se présente sous Fusât - d’un faisceau de toutes les volontés et de tous les intérêts réunis, qu’il y ait dans son enclave des corporations dotées, qui, s’interposant entre l’État et ses membres, ne sont propres qu’à diviser la grande association en autant de petits gouvernements secondaires qu’il y a de villages et de hameaux, à alimenter l’esprit fractionnaire et municipal que la constitution a voulu détruire, à compliquer la pensée et à gêner la marche des administrations publiques ? Nous avons cru qu’il fallait autant qu’il était en nous, faire disparaître de dessus le territoire français ces propriétés bâtardes, dont l’existence ne se concilie pas plus avec l’organisation de notre régime politique qu’avec la tranquillité des communes et la prospérité de l'agriculture. »
XXII. — C’est sous ce concert d’anathèmes révolutionnaires qu'a succombé l’œuvre séculaire des institutions municipales et provinciales, et que s’est élevé, aux applaudissements de la foule, l’édifice gigantesque de la centralisation. Vainement quelques esprits isolés ont-ils protesté contre cet attentat permanent à la vie sociale des peuples. On les a appelés rétrogrades, fauteurs de privilèges, partisans des vieux abus ; et leur voix impuissante a crié dans le désert. Peu à peu cependant, désabusés par l’expérience, des hommes éminents ont reconnu le péril d’un système qui ne peut aboutir qu’au despotisme et au communisme, et l’on a prêté l’oreille aux regrets tardifs de M. Guizot disant : a On parle beaucoup de la centralisation, de l’unité administrative ; eile a rendu d’immenses services à la France. Nous garderons beaucoup de ses formes, de ses règles, de ses maximes, de ses œuvres ; mais le temps de sa souveraineté est passé. Elle ne suffit plus aujourd’hui aux besoins dominants, aux périls pressants de notre société. Ce n’est pas au centre seul, c'est partout qu'est aujourd'hui la lutte. Partout attaquées, il faut que la propriété, la famille, toutes les bases de la société soient partout fortement défendues, et c’est trop peu pour les
(l) De la démocratie en France, ch. VI, p. 19.
défendre que des fonctionnaires et des ordres venus du centre, même soutenus par des soldats. »
XXIII. — La question de la décentralisation n’intéresse pas seulement aujourd’hui la France, elle intéresse l’Europe entière, u C’est une question immense, dit, dans un ouvrage récent, un savant et pieux écrivain (1) ; c’est la question qui maintient dans presque toute l’Europe cet état de malaise pour le présent et d’alarmes pour l’avenir, que peuples et rois sentent également sans le comprendre, et qui les pousse également à leur perte. »
Depuis que l’odieuse maxime : Chacun pour soi, chacun chez soi, a chassé du droit public de l’Europe l’idée chrétienne et municipale, l’abus de la force tend à prévaloir dans les relations internationales. On a cessé de croire à cette maxime de Bodin, « que ce n'est pas la grandeur qui fait la république, mais l'établissement d’une puissance souveraine, et que le chef de trois familles est aussi bien roi que le plus grand monarque de la terre. » Chaque État ne pèse plus dans la balance politique que du poids de ses armées et du budget qui les entretient, et les nationalités, les trônes, les territoires, tout est à la merci des puissants. De lè, les crimes politiques, tels que le partage de la Pologne, la tyrannie anglaise en Irlande, la domination de l'Autriche en Hongrie et en Italie.
Au dedans comme au dehors, règne un pouvoir unique et absolu, celui de la force : tantôt les peuples énervés subissent le joug du despotisme, tantôt, surrexcités par la fièvre révolutionnaire, ils le brisent et restent en proie aux convulsions de l’anarchie.
Entre ces deux termes extrêmes, il semble qu’il n’y ait plus de place pour un état social organisé régulièrement. Aussi une inquiétude vague règne-t-elle dans les esprits, et presque tous les États de la vieille famille européenne, livrés dans des mesures diverses aux oscillations de deux principes extrêmes, cherchentils péniblement les conditions du repos.
(1) t.e R. P- Veytura, Essai sur le pouvoir public, ch. xill,§69.
« . . — XUI —
Ss. XXIV. — Les révolutions politiques sont peu favorables, en nbîrusî général, aux libertés civiles, et celles qui ont ébranlé les États 'o midfdc" du midi de l’Europe ont porté une rude atteinte à leurs vieux rEurop*. r<4gjmes municipaux.
Le Portugal a perdu ses franchises paroissiales sous l’influence de l’Angleterre, cette habile ménagère, qui sait le prix des libertés traditionnelles, et qui les veut pour elle-même, mais non pour les autres,
L’Espagne a vu s’altérer, sous les étreintes successives de l’absolutisme monarchique et du pseudo- parlementarisme, les fucroi et les ayuntamientos, qui avaient jeté un si vif éclat dans son histoire au moyen âge, et qui ont presque disparu sous l’habit d’emprunt dout des lois, calquées sur nos lois françaises, ont revêtu l’administration communale et provinciale (1).
L’Italie, tombée sous le joug de la domination, tantôt germanique, tantôt française, n’a plus conservé, en quelque sorte, que l’ombre de ses municipes ; il est permis de douter que ces terres classiques du droit de cité préfèrent à jamais une centralisation exotique au régime municipal qui a été le berceau de leur nationalité.
XXV. — Déjà, en Italie, est engagée une lutte qui rappelle celle des États-Unis d’Amérique, des colonies espagnoles, de la Belgique, de la Grèce, et dans laquelle, plus heureuse que la Pologne et la Hongrie, dont le principe de nationalité est concentré dans des castes de nobles et de magyares, l’Italie peut s’aider avec succès de la puissance d’expansion de ses municipes.
Quelques considérations sur l’origine, les caractères et l’avenir de ces municipes, dans leurs rapports avec la nationalité italienne, et avec le mouvement de réaction qui se manifeste dans toute l’Europe en faveur des libertés civiles opprimées par les gouvernements absolus et par les dominations étrangères, ne paraîtront peut-être pas déplacées dans une introduction à l’étude d’institutions dont le municipe italique a été en quelque sorte le nid.
(I) V. le Droit administratif espagnol, par D. Manobl Colmeiro, et les lois de 1823, 183G, 1845, etc.
— XUU —
XXVI. — La résurrection miraculeuse du municipe italien, à insurrection, l’image d’un arbre vigoureux battu par l’orage, et qui, sponta- ctSSVm» Dément, avec le secours de la nature, se revêt de nouveaux ra- ll“ 12J“P* meaux, les ressources que puisa dans cette institution régénérée la nationalité italienne, soit que, dans les guerres contre les Lombards, elle opposât à la conquête une résistance imprévue et sans exemple dans les siècles, soit qu’après la fin des hostilités elle vil renaître sans distinction des pays conquis et des pays libres, les vieux éléments de ses institutions primitives ; le rétablissement progressif de l’accord du peuple et de la noblesse, des familiers et des patriciens, deo vassaux et des barons, du pouvoir temporel et de l’autorité religieuse dans une œuvre commuuede restauration sociale : tel est, du sixième au onzième siècle, le spectacle que nous offre l'histoire de ia Péninsule.
Dès les temps les plus reculés, le municipe italien apparaît tantôt sous la forme de tribu ou de dan, comme chez les Ligu- . riens, les Gaulois, les Vénitiens et les autres peuples voisins des Alpes, tantôt sous la forme du pairiciat, comme chez les Étrusques, les Latios, les Samnites et autres peuples du centre et du midi de l’Italie. Ges associations primitives transformées en municipes, s’emparèrent, dès qu'elles furent ouvertes h la plèbe émancipée, non-seulement de l’édilité et de la police locale, mais de l’église, du tribunal, de l’armée, du trésor public, de toutes les branches da pouvoir exécutif et législatif ; et lorsque, au moment de l'invasion des barbares, la cité romaine se décomposa dans une longue agonie, c’est dans le sein des municipes que se recueillit le peu de forces de l’humanité languissante, et que se forma, entre les laïques et le clergé, l’alliance qui, après avoir d’abord ralenti et puis arrêté les progrès de la conquête, finit par absorber les vainqueurs dans la nationalité italienne.
Quelle leçon historique, que le parallèle entre l’Italie des quatre siècles qui suivirent l’invasion lombarde, et l’Italie des onzième, douzième et treizième siècles (1) 1
(I) V. Pagnoncelli, SulC anlichittime origine a tucceuiant dsi
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■ Dans la première période, on voit régner successivement sur les populations indigènes, les Lombards, les Grecs orientaux, les Francs, les Arabes et les Normands ; on voit s’agiter à la fois sur la scène politique, les tribus, les districts, les patriciats, les Defs, les corporations, les nationalités barbares ou dégénérées, les républiques et les monarchies, occupant tantôt une province, tantôt une autre. La Sicile est la proie des Sarrasins ; la Campanie et la Pouille, l’Exarchat et Rome, refusent d’obéir aux Lombards. Le nord de l'Italie n’est soumis aux Francs que de nom. C’est de ce chaos que surgit, aux onzième et douzième siècles, une nouvelle Italie, différente, sous beaucoup de rapports, de l’Italie antique, mais semblable à elle en ce que le régime municipal est la base et la forme de sa constitution politique. Dès lors, la cité italienne s’organise comme la cité romaine de l’antiquité, et après s’èlre affranchie de la domination étrangère, réprime la puissance seigneuriale de scs barons et multiplie les communes qui, quoique faibles et humbles, ont la puissance d’alléger le joug de la servitude féodale et de contenir les seigneurs dans les limites légales d’une magistrature dont ils ne peuvent abuser sans péril, parce que le municipe vassal est immédiatement secouru par les municipes indépendants.
XXVII. — A cette période de progrès dans la civilisation, succède, il est vrai, une période de décadence causée par les divisions intestines qui livrent les cités italiennes, tantôt au régime des podestats, tantôt à la domination des républiques souveraines. Veuves des grands citoyens qui les avaient élevées si haut, ces cités deviennent la proie de quelques despotes, qui restreignent, dans l’intérêt de leur étroite puissance, les libertés civiles et le nombre des citoyens. De là, tous les fléaux de la politique machiavélique : la corruption des cours, les crimes des petits souverains, l’audace des bravi, l’injustice des tribu-
governi municipali n elle cilld Italiane, 2 vol., Bergamo, 1823. — Charles 11 KG EL., Histoire de la. constitution des villes d'Italie, à dater de l'époque de la domination romaine jusqu'à ta fin du douzième siècle. — Sci.OPis, De Longoburdi in Ualia. Mcnioric dell' acad. di Torino, tom. XXXIII.
nam, la vénalité des condottieri, la perfidie des diplomates, les conspirations toujours renaissantes, les conflits toujours imminents. La république démocratique de Florence, avec son collège, son conseil du peuple, son conseil commun et ses huit prieurs, tombe sous le joug des Médicis, puis est livrée aux déchirements des factions, pour retomber plus tard sous la domination d’une bolie uniquement composée des créatures de ses anciens maîtres. L’aristocratique république de saint Marc, divisée en peuples inégaux en dignité municipale, les uns, optimo jure cives, les autres, municipcs libres, les autres, sujets, voit diminuer, sous l’influence délétère du despotisme exercé par son conseil des Dix, tous les avantages de son riche sol, de son délicieux climat, du nombre et de la beauté de ses ports, du caractère industrieux et guerrier de se9 habitants, et finit par perdre à la fois sa liberté et son indépendance.
XXVIII. — Mais ce n’est pas le principe municipal qui est responsable de tous ces malheurs ; c’est, d’une part, sa lutte, quelquefois malheureuse, contre le principe féodal qui, en Italie, comme en Allemagne, était un principe de division, tandis qu’en réunissant sous le sceptre de leurs rois héréditaires, leurs communes libres et leurs provinces fortement constituées, l’Espagne et la France devenaient deux puissantes monarchies. C'est, d’autre part, la transformation des municipes simples en gouvernements souverains, cherchant à étendre leur action hors des limites de la cité, et usant, pour assouvir une ambition souvent injuste, des moyens odieux de la politique machiavélique.
u II est beau, s'écrie un patriote italien (1), de voir, aux époques les plus malheureuses de l’histoire de l’Italie, ses oppresseurs contraints, par la résistance de la cité, d’abandonner î» la magistrature municipale la direction presque exclusive, nonseulement des rapports strictement locaux, mais encore de beaucoup d’autres qui semblent appartenir à l’administration générale. Il est beau de voir la vie publique, disparue du corps politique, se concentrer dans le municipe, où noblesse, clergé et • * »
(1) Ricci Del municipio, etc. tivorao, 1847.
Bienfaits du principe municipal en iUlie.
— xtvi —
peuple, doctes et ignorants, institutions et coutumes, passé et présent, tout, enfin, concourt h un seul but, h fermer l’accès du sanctuaire populaire national au despotisme administratif et à la domination étrangère.
« Ces offices municipaux, dont l’exercice suscite souvent de mesquines ambitions, rattachaient h la terre natale, les grands, qui, sans ce lien, auraient probablement émigré. Ces vanités et ces antipathies municipales, qui opposaient quelquefois aux bonnes choses un obstacle invincible, résistaient victorieusement aux usurpations de l’administration générale, et tempé* raient le despotisme. Cet esprit étroit de localité, maudit trop souvent sous le nom de municipalisme, opposait la force d’inertie de la cité entière à la violence de l’État, dont les actes les plus monstrueux produisaient des maux partiels et passagers, mais laissaient inaltérable la substance de la civilisation.
« Que si l'Italie eût été privée de l’asile municipal, rien n'auràit pu la sauver. Les langues de la France, de l’Espagne et de l’Allemagne auraient envahi Naples, Turin et Milan. Venise et Gènes auraient élevé leurs dialectes à la dignité des idiémes écrits ; les capitales, en absorbant toutes les forces des provinces, les auraient placées sous l’autorité de maîtres nationaux et étrangers, qui s’en seraient servis pour partager la nation selon les exigences de la politique. La noblesse et le clergé de chaque province, en se séparant du municipe, se seraient érigés en castes et en corporations, il l’imitation du clergé et de la noblesse d’outre-mont, et auraient introduit en Italie la mauvaise semence des antipathies entre les classes ; tandis qu’au sein de la servitude commune, l’égalité naturelle de la vie publique entretint nu cœur des plus lorts comme des plus faibles l’espérance et le désir de reconquérir l’indépendance, u
Les libertés municipales, maintenues en Italie, même sous les gouvernements absolus, et la domination étrangère, ont d’ailleurs, jusqu’à un certain point, compensé la perte des libertés politiques par la prospérité matérielle et par les progrès littéraires, scientifiques et artistiques inhérents aux libertés civiles.
Le système municipal des divers États de l’Italie apparaît encore au commencement de notre siècle, aussi libre que ceux de la Suisse, des États-Unis et de l’Angleterre. Au sein de la ville éternelle, et sous la protection d’un gouvernement paternel, les libertés municipales romaines ont subsisté jusqu’à l'invasion française, telles àpeu prèsqu’elles existaient au moyen âge. Les cités annexées aux États pontificaux, sous la réserve de leur autonomie, de leurs coutumes, de leurs propriétés, s’administraient et se gouvernaient en quelque sorte ellesmêmes sous la tutelle du Saint-Siège, sans être soumises à d’autres impôts qu’à quelques redevances payées au trésorier de l’Église. Chaque province pourvoyait aux frais de la justice locale, et Veillait à l’administration générale par son sénat de quarante membres, chefs des quarante plus anciennes familles du pays. Le gouvernement, réduit à sa double fonction naturelle, celle de juger et de combattre (1), n’intervenait dans les affaires des communes par la congrégation appelée congregazione àd buon governo, que pour les empêcher de se ruiner par des aliénations imprudentes. Le même tribunal jugeait le contentieux entre province et province, entre commmune et commune, entre les communes et les particuliers de la commune (2).
Tous les états du centre et du nord de l’Italie avaient des constitutions semblables à celles des États-Romains. Ceux do Lombardie et du Piémont, par exemple, naguères réunis en un seul par les chances imprévues de la guerre, jouissaient avant l’invasion française de leurs libertés traditionnelles.
Le statut municipal de l’État milanais édicté le 30 décembre 1755, sous le règne de l’impératrice Marie-Thérèse (3), conciliait dans une juste mesure les intérêts locaux, qui avaient
(1) Suscitabit Dominus judices (Judic., II). Tu eris dux super Israël.
(2) Voy et ŸHisloirt de la papauté de Rànke, t. tf, ch. tv, et l'Essai sur te pouvoir public, du U. P. Ventura.
(3) Voyez t’analyse de ce statut dans le Correspondant de 1852 : Lois municipales de C Italie.
pour organe l’assemblée générale îles possesseurs de fonds soumis à l’impôt, et les députés chargés de représenter le triple intérêt de la propriété foncière, du commerce et de la population, et les intérêts poli'iques confiés aux podestats et aux chanceliers délégués.
Les lois municipales données à la Sardaigne par Victor- Amédée et par son fils Charles-Emmanuel, étaient calquées sur les lois romaines (t); elles se composaient de troisrègleraents généraux, l’un du 15 septembre 1738, pour les communes de la Savoie; l’autre, du 15 juin 1775, pour les communes du Piémont; le troisième, du 7 octobre 1783, pour les communes du duché d’Aoste.
Grâce h celte sage législation, fruit delà liberté conquise dans le moyen âge, les villes et les campagnes rivalisaient de zèle pour imprimer à l’agriculture, aux manufactures et au commerce un élan prodigieux. Les paysans étaient libres et associés par le colonage au bénéfice de l’exploitation, tandis que, dans le reste de l’Europe, ils étaient attachés à la glèbe. N’attendant leur revenu que de la terre et de leur travail, ils perfectionnaient les assolements et multipliaient les irrigations dans la fertile Lombardie ; ils couvraient d’oliviers et de vignes les collines de la Toscane ; ils mettaient les riches campagnes de Pise à l’abri des inondations par d’intelligents travaux de défense; et l’on voyait de toutes parts, sur la côte qui s’étend de Livourne jusqu’à l’Ombrone, dans la campagne de Rome et ailleurs, de nombreux et puissants villages, fermés de murs, fortifiés, où les paysans, égaux aux citadins quant aux droits civils, avaient des armes, un trésor commun, une administration régie par des magistrats de leur choix.
Tandis que la classe agricole vivait dans les champs des fruits de la terre qu’elle gagnait par sou travail, les habitants des villes préparaient dans les manufactures les produits bruts du sol, les soies, les laines, le lin, le chanvre, les pelleteries, les métaux, l’alun, le soufre, le bitume, ou bien s’adonnaient aux nombreux
(i) Préambule de Cidit du 7 avril .1770.
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ses el importantes fondions du commerce peur rassembler de la mer Bii.ire, de l’Afrique, de l’Espagne, des pays du Nord, les matières premières, et pour les distribuer, transformées et mises en œuvre, à toutes les nations de la terre. Les familles les plus illustres de Florence, de Venise, de Gènes, de Lucques, de Bologne, participaient aux travaux de l’industrie el du commerce; leurs capitaux y fructifiaient, el leurs fortunes, incessamment accrues par leur activité, se répandaient en riches salaires sur les artisans et les artistes. De là, ces magnifiques palais, bâtis par de simples citoyens, qui l’emportent par leur étendue, par l’épaisseur colossale de leurs murailles, sur ceux des empereurs romains. De là, les chefs-d’œuvre d’architecture, de sculpture, de peinture, des édifices publics. De là aussi (car tout se lie dans l’histoire de la civilisation), les merveilleux progrès de la culture intellectuelle de l’Italie.
Le savant historien des républiques italiennes (1) n’hésite pas à atiribuer ces progrès dans tous les genres à l’esprit libre et di- . vers des institutions muncipales. « Avec une seule capitale, dit-il, les Italiens n’auraient formé qu'une seule école; les mêmes préjugés, les mômes erreurs, devenus dominants par le talent d’un professeur, l’intrigue d’une cabale ou la protection d’un maître, se seraient répandus uniformément sur toute la contrée. On aurait cm ne pouvoir penser, écrire, parler purement la langue qu’à Rome, par exemple, comme en Fiance on croit ne pouvoir le faire qu’à Paris. La poésie italienne y aurait perdu de son originalité et de sa variété ; mais le dommage aurait été surtout senti par les provinces, qui, n’espérant plus d’illustration, n’auraient plus contribué aux progrès de l’esprit, et, en retour, n’en aui aient point ressenti le bénéfice. Dans le quin- » zième siècle, il n’y eut pas de chef-lieu d’un État indépendant, quelque petit qu’il fut, qui ne comptât plusieurs hommes distingués: il n’y eut pas de ville sujette, quelque grande qu’elle fut, qui en conservât un seul dans son sein. Pise, malgré sa décadence, était une ville bien plus riche, bien plus peuplée, bien
(1) M. de Sismondi, tome XII, page 32.
plus considérable qu’L’rbin, que Rimini, que Pesaro ; mais Pise, une fois assujettie aux Florentins, n’a plus produit un homme marquant dans la littérature ou la politique : tandis que les petites cours de Frédéric de Montefeilro, h Urbin ; de Sigismond Malatesta, h Rimini ; d’Alexandre Sfurza, ii Pesaro, rassemblaient chacune plusieurs philosophes et plusieurs littérateurs. Ferrare * et Mantoue n’étaient point supérieures en populations à Pavie, à Parme et à Plaisance ; mais autour de la résidence du gouvernement, dans les premières villes, brillait tout le lustre des arts, de la poésie et de la science, tandis que, dans tout le duché de Milan, la ville de Milan seule possédait la même illustration. Le royaume de Naples était un exemple plus frappant encore de la • dépression des provinces, lorsqu’une capitale s’élève à leurs dépens. Dans ce beau royaume, qui comprenait seul un tiers de la nation italienne, qui, plus que tout le reste de la Péninsule, était favorisé par la nature, et qui, n’ayant qu’une seule frontière, et pour voisin que l’Église, était moins exposé aux ravages de la guerre qu’aucun autre État de l'Italie, la capitale seule avait participé au mouvement qui, dans le quinzième siècle, avait ranimé la culture des lettres et de la philosophie ; malgré la faveur d’Alphonse, malgré le crédit des grands littérateurs qui formèrent sa cour, aucun homme de talent n’avait ouvert d’école dans les villes si nombreuses et si heureusement situées de la Calabre et de la Pouille. Ces provinces appartenaient encore h la barbarie, et jusqu’à nos jours elles n’ont point ressenti l’influence de la civilisation européenne. »
uniurtsm» XXIX. — Le municipe, celte unité élémentaire et féconde de Milieu. ja civiiisaiion et de la nationalité italienne, a été altéré dans ses principes essentiels à la suite de l’invasion française et sous l’empire des lois qui mirent les municipes dans la dépendance immédiate des préfets et des sous-préfets (1). C’est de cette époque que datent, en Italie, les gouvernements vraiment absolus, puisqu’ils ne sont plus même tempérés par les franchises
(I) Le municipalità dipemtono immediatamento del perfetto ■O vice-perfetto. Lege del 24 juglio 1802, art. 49, 50 et 51. (Boli.ETTlso dtllü republica italiana .)
municipales, et l’unitarisme démocratique, qui, sous prétexte d'affranchir les populations du despotisme des princes, soit nationaux, soit étrangers, tend à les soumettre à la tyrannie des démagogues.
La plupart des démocrates italiens croient pouvoir emprunter à l’Angleterre le mécanisme multiple de ses institutions politiques, et demander en même temps à la France le système d’unité administrative, dont l’expérience du premier Empire aurait dû les désabuser. Se flatteraient-ils d’échapper, même sous un prince national, aux dangers de l’antagonisme entre deux principes contradictoires, dangers que la France parlementaire a vu se réaliser? Comptent ils pour rien les sacrifices qu’imposeraient les nécessités d’un état centralisé aux libertés civiles qui composent presque toute leur histoire; et leur convient-il d’arborer le drapeau de l’unité politique, sans s’inquiéter des obstacles qu’opposeront nécessairement les traditions historiques et les mœurs diverses de leur patrie au choix d’un môme prince, d’une même capitale, d’un même symbole de gouvernement?
L’histoire nous montre, il est vrai, l’Italie réunie sous le sceptre de Rome, passant indivise sotts la domination des Goths, puis gouvernée presque toute entière par les rois de France ou1 par les empereurs ; et les Romains du moyeu-tige, faisant appel à l'ombre du grand nom de Rome pour rétablir la primauté de l’Italie parmi les nations, et demandant môme à l’Allemagne un' autre Justinien, sous l'empire duquel (1) les municipes auraient une existence autouome, participeraient, dans une certaine mesure, à l’exercice du pouvoir législatif, et éliraient, dans leur propre sein, des magistrats investis de l’administration locale, à la manière des décurions qui, au déclin de l’Empire, exerçaient sous Y imperium politique des Romains les charges municipales du pays où ils étaient nés. Mais, qui pourrait songer à évoquer aujourd’hui les vieux souvenirs du gibelinisme?
(1) Rex valeat, quidquid capit obtfneat super hostes Jmperium teneat, Bonite sedeat, regat orbein Prlaccps terrarum, eeu fecit Jastinianus.
(Murat. Script, rtr liai., p. 666 et seq.)