LXXI
L’unitarisme révolutionnaire a cru accomplir un progrès social en détruisant les associations, qui étaient pour le gouvernement des barrières et des points d’appui. Il n’y a plus aujourjourd’bui ni compensation, ni tempérament à la formidable puissance d’envahissement du pouvoir central, sinon dans l’insurrection toujours imminente des multitudes ; et réduit à ses propres forces, le gouvernement le mieux intentionné se trouve dans l’absurde et douloureuse position d'être contraint, pour faire le bien qu’il désire, à éviter les violences et à braver les menaces.
Les dangers de l’omnipotence administrative qui avaient frappé de bons esprits sous le régime parlementaire, ont pris un nouveau degré de gravité, depuis que la tribune et la presse ont cessé de leur, faire contre-poids, et la France est sur la pente de ces civilisations d’ou les agents moraux disparaissent pour faire place uniquement aux agents matériels.
J’ai essayé sous trois gouvernements successifs de signaler les abus de ce système sous divers rapports (1). Ces abus apparaissent aujourd’hui sous une face nouvelle, indiquée récemment par les statistiques officielles (2).
Wptnpic- Nos campagnes se dépeuplent, et nos communes rurales, en omw» proie au double fléau de l’émigration des cultivateurs et de l’abdVcïôîjM. sentéïsme des propriétaires, n’ont plus, en général, pour mai- ’T.ri»'10 res flue des agents des préfets.
(1) Estai sur la centralisation administrative (1837). La Commune, C Eglise et l'Etat (1849). De l'administration de la France et de r principaux Etats de l’Europe (1850). Lois municipales des Républiques de ta Suisse et des Etats-Unis d'Amérique (1852). De l'état du Paupérisme en France et des moyens d'y remédier (1853).
(2) Le recensement de 1856 constate que dans cinquante-quatre départements, par un déplacement extérieur de département à département, il y a eu en France, pendant la période quinquennale de 1851 à 1856, une diminution de population de 370,000 personnes qui, des campagnes se sont portées dans les villas, et que la population du département de la Seine s’est accrue, dans le même intervalle, de 305,000 âmes. Voyez les ouvrages de MM. Léonce de Lavf.rgne et Leplay , sur la Population et l'Agriculture, celui de M. Jules Bkauë, sur le Dépeuplement des Campagnes, etc., etc.
La plupart de nos villes de province, malgré leurs conseils municipaux électifs, ne se considèrent pas plus que nos villages, comme dotées d’institutions municipales réelles. Réduites à n’étre que des colonies de fonctionnaires publics, elles voient avec tristesse leurs hommes d’élite émigrer vers la capitale, et leur argent s’engouffrer dans les caisses de ses établissements floauciers.
La Babylone moderne s’avance, au contraire, toujours plus brillante, englobant dans le rayon progressif de son octroi les communes suburbaines, s’étendant au delà même de son enceinte fortifiée, par d’immenses réunions de villas, et, attirant dans son sein les classes riches par les jouissances du luxe et par le charme des mœurs élégantes; les esprits éclairés par l’attrait de la vie intellectuelle ; les industriels, les commerçants, les spéculateurs par l’espoir de fortunes rapidement acquises ; les ouvriers par les riches dotations des travaux publics et par l'appât des salaires élevés; les pauvres, par l’exemption des impôts et par les largesses de l’assistance publique.
Tout gravite en France vers la grande ville où siègent le gouvernement et l’administration générale. Paris n’est plus seulement la tête et le cœur de la nation, le centre de son activité politique, militaire, administrative, le foyer de sa vie littéraire, artistique, scientifique. L’émule de Rome et d’Athènes aspire à éclipser les magnificences de Babylone et à faire oublier les délices de Capoue et de Sybaris. Tout tend, par une pente fatale, à s’y concentrer : travaux publics, industrie, commerce, écoles, musées, bibliothèques, théâtres, trésor, bourse, banque nationale et internationale, crédit foncier, crédit mobilier, assurances, tontines, caisses de services fondées et patrenées par l’État ; tous les intérêts s’y agitent; toutes les passions bonnes et mauvaises y sont en ébullition ; tout y monte ou s’y précipite sous le coup du branle divers de fortune, dont parle Montaigne; et de ce vaste foyer rayonnent de tous côtés, avec une vitesse électrique, les mœurs, les modes, les lettres, les arts et les révolutions parisiennes.
XXXVIiL — Le faste des capitales flatte la vanité, mais,
épuise la vie des nations, qu’il condamne à prélever sur le plus net de leurs revenus les impôts directs et indirects destinés à alimenter le luxe des courtisans, à solder l’armée des fonctionnaires publics, et à fournir aux frais du trésor du pain et des jeux au Peuple- Roi. Les capitales vastes et peuplées sont d’ailleurs des foyers de corruption, et ce n’est pas seulement l’image de la société romaine que reflètent ces vers de Plaute : « Au sein d'une grande cité, dans une population nombreuse, <( quand on a triomphé des ennemis, et qu’on jouit des loisirs « de la paix, on n’a rien de mieux à faire que d’aimer, si l’on a « de quoi payer ses amours (1). »
L’aimant du sensualisme et les habitudes cachées expliquent en partie les progrès de la population parisienne, comme ils expliquaient ceux de Rome, aux temps de Plaute et de Juvénal. Les familles aristocratiques, bourgeoises ou artisanes qui composent la partie traditionnelle de cette population, offrent les mêmes garanties des moralité et de concorde que celles du reste de la France, dont elles ne se distinguent que par une urbanité plus exquise. Mais, grâce h la masse flottante des cosmopolites la vraie population parisienne tend de plus en plus à s’absorber dans un monde interlope d’aventuriers et d’aventurières qui, attirés par les jeux de bourse ou par l’appât des plaisirs à vendre ou â acheter, étalent le luxe éphémère et les mœurs luxurieuses que les romanciers et les auteurs dramatiques nous dépeignent avec des couleurs quelquefois outrées. A voir cette multitude toujours croissante d’étrangers, on dirait de la capitale, non plus d’un grand Etat, mais du monde; et à entendre dans les lieux publics, dans les salons, dans les ateliers, tant de langues étrangères et d’idiômes bâtards, on se demande si, dans la confusion d'une autre Babel, la langue française, si justement flère d’elle-mêine, ne court par le risque de se corrompre.
(l) Postrem 6 in magno populo, in multis hominibus Re placida atque otiosa, victis hostibus,
Amare oportet omneis, qui, quod dent, habent
(Plaot., Truculentus, act. I, sc. 1.)
XXXIX. — L'affluence h Paris de l'aristocratie de province, date surtout de l’époque où nos rois dépeuplaient les châteaux pour embellir une cour dont l’éclat rejaillissait sur la France. Mais l’aristocratie de cour n’a plus de raison d'être aujourd’hui. La distinction des manières est à peu près le seul débris de son antique splendeur, et c’est pour la noblesse de province un faible dédommagement de la perte de ses privilèges, que le plaisir d’habiter celte ingrate capitale dont la bourgeoisie et le peuple sont toujours coalisés contre elle, quelque soit le gouvernement; et où, réduite à vivre du revenu de ses terres, elle est éclipsée dans le monde même des plaisirs par les spéculateurs que le jeu delà prime e l l’industrie du report ont enrichis d’immenses fortunes mobilières.
Aussi, nos vc ter e» hommes, à la vue de leurs fortunes libellées de génération en génération, et menacées par les progrès d’un luxe impossible, commencent-ils à tourner les yeux vers leurs châteaux en ruines, vers leurs manoirs abandonnés. La plupart se résignent à passer aux champs la saison d’été ; mais vienne l’hiver, cette saison des rudes travaux et des souffrances des pauvres paysans, ils désertent leurs terres où ils laissent h leur place des intendants dont l'âpreté surexcite le socialisme et courent h Paris oublier dans le tourbillon d’un monde frivole les devoirs austères et les sympathies douloureuses où serait, s’ils savaient l’y chercher, le secret de leur influence. Un jour viendra, il faut l’espérer, où tout-h-fait désillusionnés des charmes d’une capitale devenue le caravansérail de tous les touristes du globe, nos grands propriétaires se fixeront dans leurs terres, et où les hommes des classes moyennes, industriels, avocats, artistes, hommes de lettres, rentreront dans les villes de province qu’ils ont quittées, éblouis par les attraits de la capitale.
De nombreux et importants travaux d’archéologie et d’histoire paraissent dessiner en ce sens le mouvement des esprits; et tandis qu’un poète aimé des parisiens provoque les applaudissements sympathiques de la jeunesse en s’écriant : Repeuplons la campagne et dépeuplons la rue, des deux extrémités de la France, le barde breton et le troubadour provençal chantent