‹ Droit municipal dans l'antiquitéChapitre 30 sur 91 · LXX.V · texte numérisé non relu

LXX.V

dans la vieille langue du pays les joies du travail et de la famille, les bienfaits et les pompas de la religion, et s’efforcent ainsi de retenir au foyer natal les paysans qui, dédaigneux de la vie sobre et dure des champs émigrent dans les villes où les attire l’appât des salaires des travaux publics et de l’industrie, et qui, après quelques années perdues dans la vie de Bohème, mêlés à la tourbe nomade des vagabonds de tous les pays, toujours prêts à servir d’instrument aux révolutions quelles qu’elles soient, ne rapportent dans leurs villages que la contagion de mœurs dépravés et d’idées anti-sociales.

XL. — Le déclassement des populations pourrait amener s’il persévérait, un fléau plus redoutable encore. Le recensement de 1856 constate que l’accroissement de la population générale a été cinq fois moins fort dans la période de 1851 à 1856 que dans la période de 1841 h 1846. Trois causes accidentelles, la guerre, le choléra, la disette ont pu contribuer à ce résultat déplorable, mais des causes permanentes n'y auraient-elles pas leur part?

De tous temps la proportion des mariages a été moins grande, la proportion des naissances moins élevée et le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable dans les villes que dans les campagnes, et à Paris que dans les autres villes. Mais jamais peut-être le nombre et la fécondité des mariages n’avaient subi un décroissement aussi sensible qu’en ce moment. La moyenne des naissances qui était, il y a soixantedix ans, de 4,19 par mariage, n’est plus aujourd’hui que de 3,19. La fécondité conjugale a donc diminué, en moins d’un siècle, d’un quart, mais elle a surtout diminué dans les grandes villes où la moyenne est de quinze pour cent inférieure à la moyenne des campagnes et des villes de moins de 20,000 âmes réunies.

L’intérêt de l’agriculture si étroitement lié à celui de la population exige d’ailleurs qu’on rappelle dans les campagnes les bras qui y manquent, tandis qu’il y a surcroît de population ouvrière dans les grandes villes. Partout en effet, la décadence de l’agriculture a été considérée comme une calamité publique, et il 11e faut pas oublier que les latifundia, ces immenses déserts

qui prirent la place des champs cultivés, furent la ruine de l’Italie.

Notre sol arrivé au dernier degré de morcellement subit en ce moment des transformations qui pourraient altérer un jour les conditions de la propriété productive. L’agriculture, épuisée à la fois par la cherté de la main d'œuvre et par l’énormité de l’impôt et écrasée d’ailleurs par la double concurrence de l’industrie et de l’agiotage, est presqu’enlièrement abandonnée des classes moyennes qui cherchent dans les revenus des valeurs mobilières les moyens de vivre confortablement. Les familles de propriétaires qui peuplaient autrefois les villages se dispersent dans les villes, et les paysans qui ont pris leur place en achetant à crédit leurs terres sont obligés eux-mêmes d’aller demander à l’industrie le complément de revenu indispensable à leur existence que leur refuse l’agriculture. De là les émigrations qui amènent l’appauvrissement de la terre végétale par la diminution du travail nécessaire à sa fécondation. De là, la création, à l’aide du superflu des richesses conquises par l’industrie, le commerce et l’agiotage, des propriétés de luxe dont tout le produit consiste en un impôt toujours croissant. De là enfin, dans un avenir plus ou moins éloigné, l’absorption par les grands capitalistes d’un sol émietté aujourd’hui en plus de douze millions de parcelles.

Montesquieu vantait il y a un siècle et demi (1) les revenus de l’industrie comparés à ceux de la terre et encourageait le progrès des arts. Mais c’est à tort qu’un publiciste contemporain (2) s’appuie de cette autorité pour chercher dans le luxe un élément de fécondité des sociétés modernes.

Non, ce n’est point le luxe qui enrichit le peuple. L’homme a’est point pauvre pour manquer d’objets somptueux, mais pour manquer de pain, de laine et d’un toit (3). L’industrie de luxe,

(1) Lettre persane 106, écrite de Paris le là de la lune de Chalval, 1717.

(2) Revue contemporaine, t. XXI, p. 199.

(3) De la Restauratiqn françaite, par B. Saint-Bo.nnet, Ch. IV.

— Lxxvm —

Néremité et difflcultél d'une ré* forme municipale.

pour être utile, oe doit pas nuire à la production agricole qui est elle-même liée d’une manière indissoluble à un bon régime municipal.

XL1. — C’est ce que semblaient naguères comprendre dans les régions gouvernementales des hommes, résolus à chercher le remède au socialisme démagogique ailleurs que dans le socialisme fiscal. Tantôt un conseiller d’Élat de l’empire (1) imputait b l’excès de la centralisation administrative la décadence de l’agriculture et de la population. Tantôt des amis personnels de l’Empereur (2) se séparaient avec éclat, dans des discours officiels, des traditions du césarisme et promettaient à leurs départements l’affranchissement prochain des communes. Tantôt un membre de la famille impériale (3) se plaignait, dans une assemblée publique, de X absorption des forces individuelles par la puissance collective, de la substitution du gouvernement aux citoyens j >our tous les actes de la vie sociale, de C affaiblissement de toute initiative personnelle , sous la tutelle d’une centralisation administrative exagérée.

Malheureusement ces aspirations libérales ont trouvé peu d’échos dans la presse parisienne, dont certains organes défendent la centralisation comme le plus puissant auxiliaire de la démocratie, et d’autres, comme le boulevard inexpugnable du gouvernement; et les espérances d’une réforme municipale sembent s’étre, sinon évanouies, du moins éloignées.

L’autorité du fait accompli, celle religion des peuples fatigués des discordes civiles ; la résistance d’un personnel de cinq cents mille fonctionnaires résolus à combattre à outrance pro aris et focis ; le dédain des propriétaires pour des fonctions qui ne sont ni honorifiques ni salariées ; la torpeur des provinces assouplies au joug, et plus avides de repos que de liberté; enfin et surtout, l’aversion du peuple souverain contre les influences aristocrati-

(1) M. Leplay {Population et agriculture).

(2) MM. de Persigny et DE Morny, Discours prononcés en 1858 aux conseils généraux de la Ixire et du Puy-de-Dôme.

(3) Le prince Napoléon Jérome, Discours à l'Exposition de Limoges.

tiques qu’il considère comme liées au régime municipal, tout conspire en France contre une réforme qui aurait sérieusement pour objet de faire refluer, dans tous les membres du corps social, l’excès de vie de la capitale.

XLII. — Mais, n’est-il pas possible que le remède naisse de l’excès même du mal (1), et que, sous l’empire d’une volonté constitutionnellement souveraine, la France recouvre à l’improviste, comme dédommagement ou même comme pierre d’attente des libertés politiques, la portion précieuse des libertés civiles, dont la privation cause depuis si longtemps son malaise?

Une réforme municipate est nécessaire, donc elle est possible, malgré les résistances obstinées de quelques-uns. La politique s’accommode d’elle-mêmeaux besoins des temps. Au moyen âge, le serf devait être détaché de la glèbe et dirigé vers les villes, pour y faire prospérer l’industrie. C’est le but qu’atteignirent saint Louis et Philippe le Bel, eu créant, l’un les corps d’arts et métiers, l’autre les bourgeoisies. Mais, quand les progrès de l’industrie et de la centralisation dépassent une certaine limite, il faut rétablir l’équilibre entre les champs et les villes, entre les provinces et la capitale.

XLI1L — Or, on chercherait vainement à opposer des obstacles matériels et directs au déclassement des populations. Que d'efforts le sénat romain n’a-t-il pas faits pour mettre des bornes à la facilité de changer de cité et à l’attrait, toujours croissant, du séjour de Rome?

a Si cela continuait h être permis, disait-on, en peu de lustres les villes se trouveraient dépeuplées, les campagnes désertes, et les unes et les autres ne pourraient pas fournir un soldat (2). » Mais, la faible barrière que les sénatus-consultes opposèrent à l’invasion du torrent, n’en empêcha pas les débordements et les irrémédiables ravages.

(t) Deterrimum genus finitimum optimo. (Cic., de Hep., I, 42.) (2) Quod si permittatur, per paucis lustris futurum ut déserta oppida, deserti agri nullum militem daro possent (Tite-Live, XU-VHI.) . .

Page 1