‹ Droit municipal dans l'antiquitéChapitre 38 sur 91 · DES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU GOUVERNEMENT DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

DES CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU GOUVERNEMENT DE LA GRÈCE

L’histoire du droit de cité, des phyles, des phratries, des magistratures de la Grèce, des institutions deses principaux États et de ses amphictyonies, est liée à celle des origines de notre régime municipal, puisque c’est à une colonie de Grecs, établie cinq ou six cents ans avant Jésus-Christ sur les côtes méridionales de la Gaule, que nos ancêtres ont dû les premiers rudiments de leurs lois et de leurs institutions libres. Jetons donc d’abord un coup d’œil sur les constitutions diverses de ces cités grecques qui, malgré leurs vicissitudes orageuses, ont laissé sur la terre des traces plu-s brillantes que les empires asiatiques.

g — Les peuples primitifs de la Grèce étaient nomades, et l’ on a même prétendu que le nom de Péfasges leur fut donné parce qu'ils se portaient en troupes successivement dans plusieurs endroits (1). Ces peuples n’apparaissent

(1) Strabon. v, p. 221 ; Denys dTUmcarnàsse, p. 23.

pas dans la tradition historique comme un corps de nation, mais comme une multitude de tribus divisées en trois groupes principaux : les Thraces, les Illyriens et les Pélasges helléniques. C’est l’Égyptien Cécrops qui paraît avoir, vers l’an 1580, réuni les habitants de l’Attique, auparavant nomades, en bourgades, et les avoir fixés au sol et organisés en société. On a cru reconnaître en Grèce» dans les temps anté-helléniques, les influences orientales, surtout celles des Phéniciens qui avaient des colonies dans plusieurs Iles de la mer Égée et sur les côtes du continent grec (1). C’est le Phénicien Cadmus qui, vers l’an 1314, fit pour la Béotie ce que Cécrops avait fait pour l’Altique. Danaüs introduisit un peu plus tard à Argos quelques-uns des arts de l’Egypte. Les Mégariens nommaient aussi, parmi leurs anciens princes, un Égyptien du nom de Lelex (2). Telles sont les traditions, un peu ébranléesaujourd'hui, de l’histoire grecque primitive.

Quelque obscurité d’ailleurs que les fables des poètes aient répandue sur l'âge héroïque qui suivit l’invasion des Hellènes, il est impossible d’en méconnaître le caractère aristocratique. Les chefs de famille deviennent peu à peu des rois (3) , et la forme monarchique apparaît dans tous les gouvernements primitifs. Mais les rois grecs ne sont pas comme ceux de l’Asie, des maîtres absolus entourés de castes héréditaires. Ce sont, comme on le voit dans Homère, les plus braves d’entre les braves, réputés les fils des dieux, Atorpfwjeç, Aïoymsç, qui jugent et gouvernent avec le

(1) Antichita greche di Schreraann. Introduzione, 9.

(2) Histoire grecque, par M. Durdt, ch. n, p. 17.

(3) Ex natura videtur pagus colonia domus esse, quos o ocant nonnulli natosque ac natorum natos. Qunpropter et initio a regibus gubemabantur civitates. — Arist., Polit., cap. i.

Ex patribusfamilias paulatim facti regss. — PL A 10.

concours des vieillards et des sages. La dignité royale passe régulièrement du père au fils, et il y a dans tous les États un certain nombre de princes appelés aussi /Jz-jcXf qu’on distingue du reste du peuple, qui passent pour être aimés des dieux, et qui obtiennent le nom de rois. L'origine historique de ces nobles est très-obscure, mais leur existence n'est pas douteuse. Aristote fait consister la noblesse dans la descendance d'aïeux riches et distingués, dans la possession d’un nom glorieux et d’une fortune considérable (1). La séparation de la noblesse et du peuple, âf,no;, n’est pas, dans l’origine, aussi rigoureuse et aussi odieuse qu'elle l’est devenue depuis dans beaucoup d’ États. Le nom de héros, ' upoeç, est accordé aux hommes du peuple qui l’ont mérité, comme aux nobles ; et deux esclaves, le gardien de porcs Eumée et le berger Filérius sont appelés Stat et Quoi (2).

Les rapports de la royauté, de la noblesse et du peuple, ne nous sont révélés, ni par F Iliade, qui ne nous montre dans le roi des rois, Againemnon, que le commandant supérieur de l’armée grecque, ni dans Y Odyssée, où le trône d’Ulysse apparaît vacant depuis un grand nombre d’années. Mais on sait cependant que les nobles formaient un sénat royal, BouXrv, et étaient en conséquence appelés BouXrjrac. Les ve'oovt£<s, dont l’histoire fait souvent mention, ne sont pas toujours des vieillards ; ce sont des hommes illustres. Dans le sénat des yspovreç se traitent les affaires les plus considérables (3). Le roi les invite à sa table et délibère avec eux (A ) . On offre ensemble des sacrifices, et on traite avec amitié des intérêts communs. C’est l’origine des tables communes des magistrats et des sénateurs.

Quant au peuple, les réunions sont assez fréquentes ;

(!) Polit., IV, 6; V, 1-3. — Bel. 11-15. — (2) Od., XIV, 48, 401, 413. —(3) Odyss., II, IX, 574 et suiv. — (4) Od., II, IX, 70.

mais elles ont lieu, non pour voter sur les affaires communes, mais pour entendre les délibérations prises par les ■ytoovTîç. Le peuple ne délibère qu’en cas de péril imminent, par exemple, pour se défendre contre un fléau ou une invasion. Le docte Scbœmann le prouve par une foule d’exemples (1). C’est au roi qu’appartient le droit de convoquer l’assemblée du peuple. La convocation se fait par le moyen de hérauts. Le roi choisit le lieu qui lui plaît. Celui qui veut haranguer le peuple se lève, et le héraut lui tend le sceptre, pour indiquer que comme orateur il exerce une espèce de ministère public (2) . Le droit de parler au peuple paraît n’appartenir qu’aux nobles; du moins ne trouve-t-on dans Homère aucun exemple contraire. L’avis ouvert par l’orateur est approuvé ou désapprouvé par le peuple, toutes les fois que sa coopération est exigée. S’il ne prend point part à la délibération, au moins y assistet-il, et influe-t-il par ses murmures favorables ou contraires sur la décision à prendre.

La seconde attribution des rois consiste dans l’administration de la justice, ce qui leur fait donner le nom de &xaa iro/ot. Les yc'oovrrç, réunis dans le cercle de pierres polies appelé ayopa, participent au jugement dans le9 causes que le roi ne doit point juger seul. Le peuple assiste à l’audience et prend part aux débats, mais non à la délibération et au jugement. On trouve dans l’écu d’Achille une curieuse description des formes judiciaires (3) .

Le roi conduit l’armée à la guerre, et c’est de cette troisième attribution que découle le nom de BokjiXéuç, — Ba-

<TIÇ ÀîOJÇ.

Aristote (41 joint un quatrième office royal à ceux qui précèdent ; c’est l’oblation des sacrifices. Le roi est le pre-

(1) La Grxcia d'Omero, p. 23. — (2 )Od., II, 1, 2,34; XXIII, 667.

(3) lb., XVUI, 497. - (4) Polit., III, 9, 7.

mier pontife, c’est lui qui immole la victime, sans qu'il soit revêtu néanmoins d’un caractère sacré. Le roi continue le patriarche, tout à la fois père, monarque et pontife.

Les tributs du peuple au roi sont, les uns volontaires et variables, les autres lixes et obligatoires. Les premiers sont appelés dorivon, les seconds Q- fu>7T-:^. Le roi a droit en outre à une part du butin, à la part d’honneur, ye'pxç. Il porte un vêtement de pourpre, mais les diadèmes et les couronnes des rois de l’Asie lui sont étrangers. Le signe distinctif de la dignité royale c’est le sceptre, qui sert d’appui et de bâton de commandant. Les rois grecs ont des esclaves, comme tous les autres particuliers d'une condition élevée, mais les hérauts sont seuls chargés d’un office public auprès d’eux. Ch ex les rois de la Grèce, on ne retrouve aucune trace de l’adoration servile des despotes de l’Orient.

Tel est le caractère éminemment libéral des constitutions politiques de la Grèce pendant la période héroïque.

La Grèce historique nous apparaît avec ses races diverses, ayant chacune son dialecte et sa constitution particulière. Une tendance commune se manifeste dans tous ces États vers une forme de gouvernement exclusive du pouvoir d’un seul, et admettant dans l’administration de la chose publique un nombre plus ou moins considérable de représentants.

Chez plusieurs peuples, chez les Doriens, par exemple, cette forme a un caractère éminemment aristocratique (1). Toutefois, dit Schœmann (2), ce mot, aristocratie , ne doit pas s’entendre d’une classe privilégiée. Les Grecs entendaient par là un gouvernement modéré du peuple, dans lequel on veillait, au moyen d’institutions convenables, à

(1) PLAT., Apa?., C. 2. Ex tt]ç axpatou xa\ Swpixj]{ apio-roxp«tia{.

(2) A ntic hi ta greehe, t I, p. 86.

ce que le soin des intérêts publics fût surtout confié à des hommes dignes et éprouvés.

Chaque État possédait d'ailleurs : 1* une assemblée législative où se discutaient les intérêts communs; — 2° un gouvernement qui imprimait une impulsion rapide à l’exécution de ses lois ; — 3' des tribunaux qui réprimaient les infractions à la constitution, aux lois et aux ordres du gouvernement.

Le mode de participation à ces trois pouvoirs était trèsdivers. Nulle part, et à aucune époque, la Grèce n'a été soumise à des rois absolus. On voit, pendant la période héroïque, les rois investis d’une autorité limitée, commandant les armées, et offrant les sacrifices aux dieux. Tel est aussi leur caractère pendant la période historique.

Mais les rapports des divers pouvoirs changeaient avec les formes de la constitution, m'Mrv'y..

Les peuples de Y E pire étaient soumis à des monarchies tempérées. Ceux de la Thessaiie étaient réunis en républiques oligarchiques et confédérées. Les Étoliem , indociles et inconstants, avaient des Homographes, incessamment occupés à leur fabriquer de nouvelles lois. Les villes de la Béotie, placées dans la dépendance de Thèbes, qui était à la tête de leur confédération, flottaient incessamment entre l’oligarchie et la démocratie.

Migare eut d’abord des rois ; la démocratie y régna ensuite, puis l’oligarchie. Le peuple finit par y rétablir et y maintenir son autorité. Corinthe fut gouvernée d’abord par des rois descendants d’Hercule, puis par deux cents citoyens du sang des Hèraclides, dont l’un, sous le nom de Prytane, exerçait la magistrature suprême ; puis par la postérité d’un tyran nommé Cypsilus, laquelle régna soixante-treize ans; puis enfin par une oligarchie dont le peuple était l’instrument. Les douze villes de YAchaie ,

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unies par une alliance offensive et défensive et gouvernées par les mêmes lois, obéissaient à un stratège commun, au même sénat. Les villes de l’ Elidé formaient huit tribus, dirigées par uncorpsde quatre-vingt-dixsénateursàvie, qui désignaient eux-mêmes aux places qui venaient à vaquer de leur corps. Les Arcadiens, peuple grossier, contractèrent, après la bataille de Leuctres, une ligue fédérative qui ne changea rien au gouvernement aristocratique des villes. Les Argiens chassèrent leurs rois et se gouvernèrent par un sénat et par une assemblée populaire. Le gouvernement des Messéuiens était un mélange de royauté et d’oligarchie ; mais le peuple y décidait les affaires en dernier ressort. Les îles de la Grèce, ou Cyelades , passèrent de l’état monarchique à l’état républicain.

Au sein de ces innombrables diversités, un caractère commun se manifeste néanmoins dans la forme des gouvernements. Ce sont les rois de l’âge héroïque, fils des dieux, qui régnent d’abord. Puis viennent les nobles qui prétendent aussi à une descendance divine ; puis enfin les sujets. Mais ces nobles qui n’ont plus de maîtres au-dessus d’eux, ne veulent voir au-dessous que des sujets. Les sujets à leur tour, arrivés à plus de bien-être, d’intelligence et de moralité, se croient capables de gérer leurs affaires euxmêmes. Ils font, contre l’oligarchie, ce que l’oligarchie avait fait contre les rois. Mais pour cette lutte, ils prennent des chefs qui se font tyrans, ici par force ou par surprise, là par le consentement du peuple qui leur donne le pouvoir pour qu’ils lui donnent l’ordre et l’égalité. Ces tyrans aussi passent. Les abus, les violences amènent une révolution nouvelle, cette fois démocratique. Telle est la vie delà Grèce jusqu à la guerre Médique : les rois d’abord, l’aristocratie ensuite ; puis des tyrans qui s’appuient sur la classe opprimée ou sur des mercenaires, enfin la cité se gou-

vernant elle-même, ici en accordant davantage aux riches qui possèdent le sol, là en donnant davantage au peuple qui vit de l’industrie et du commerce. Les libertés municipales sauvèrent la Grèce, selon Hérodote, quand elle fut envahie par les Perses; mais il lui manqua, pour triompher de ses dissensions intestines et des armes de l’étranger, un lien fédératif assez puissant pour réunir en corps de nation ces cités libres et autonomes (1), dont les rivalités la livrèrent à la guerre fratricide du Péloponèse, puis aux ravages de la corruption fomentée par l'or de la Macédoine, puis enfin aux faciles conquêtes et à la domination des Romains.

§ 2. — Les cités grecques n’étaient pas des municipes proprement dits, c’étaient des républiques locales. Toute cette Grèce qui a rendu son nom si célèbre, qui s’est distinguée par sa politesse, par son génie dans tous les arts, et même par la gloire de ses armes et l’étendue de sa puissance, n’occupait qu’un petit coin de l’Europe, et son territoire, morcelé par la nature et découpé par les montagnes et par la mer, se divisait en un grand nombre de petits États souverains et indépendants les uns des autres.

Chaque cité avait sa législation spéciale, et le nombre des citoyens était si restreint que dans sa république idéale Platon n’en admettait que cinq mille.

On appelle citoyen, dit Aristote , celui qui a le droit de prendre part aux pouvoirs publics. Les droits du citoyen en Grèce se composaient : 1° du droit de posséder des fonds EyxTvst;, droit qui n’appartenait pas à ceux qui n’étaient pas citoyens; 2° du droit de plaider les causes devant les tribunaux sans avoir besoin de patrons; 3° du droit de participer à certains cultes généraux des tribus, et à certains

cultes spéciaux des subdivisions de tribus; 4° enfin, du

(l) Autovou|A£va xat EXzuQtpu DjLuost., PhUipp .

droit d ’épigamie, en vertu duquel les mariages jouissaient de certains droits héréditaires ou sacrés dont les autres mariages étaient privés. Ces droits variaient, selon que la constitution était oligarchique, mixte ou démocratique.

Les Grecs écartaient de l’administration publique les hommes livrés aux occupations mécaniques, parce qu’ils pensaient que le travail matériel accable l’esprit, et que l’activité dirigée uniquement vers le gain est sujette à se corrompre, en substituant l’avarice et l’égoïsme à l’amour du bien public. Une république bien ordonnée, dit Aristote (1) , ne doit pas admettre parmi les citoyens des hommes occupés d’arts illibéraux, Bavau'roç. C’étaient des esclaves qui, dans la plupart des États de la Grèce (car chez les Phocéens et les Locriens l’esclavage n’était pas connu), exerçaient les arts mécaniques; mais telle était l’aversion des Grecs contre l’esclavage, que le plus grand nombre des esclaves étaient des barbares.

Toutes les constitutions de la Grèce consacraient en principe le droit de citéf mais elles réglaient diversement les déclarations des aspirants, la forme des inscriptions, le mode de recensement, les jugements à rendre en cas de contestation, les concessions à faire aux étrangers, etc. Les Athéniens étaient moins avares du droit de cité que les Spartiates, qui ne l’accordèrent qu’à trois étrangers sous les rois.

Le droit de cité était placé sous la protection du Zso; epxtioç. Il fallait, pour être admis à ce droit, professer le culte de ce dieu pénate par excellence, à qui étaient confiés les droits de la famille et les sacrifices privés (2) , et qui faisait respecter, sous la forme d’un Terme, la limite

(1) Polit. , ni, c. ni.

(2) Igitur proprie ejus lutelæ commitsa erant gentilitia jura ac sacra pricata (Crebzxr, Comment.), Hérod., p. 1319.

des champs et Je droit de propriété, ce solide fondement des lois civiles des Grecs (i).

Les États grecs étaient si nombreux et leurs institutions si variées, qu'on ne saurait entreprendre de parler confusément des rapports établis entre le citoyen et l’État. Les seules constitutions dont on puisse avoir une idée un peu claire, sont celles d’Athènes et de Sparte, et en partie celle de la Crète. 11 n’existe pour les autres États que des indications détachées et accidentelles. La majeure partie de celles qu’on trouve dans les scoliastes et les lexicographes a été empruntée à un grand ouvrage d’Aristote, où sont décrites plus de cent cinquante constitutions, non-seulement des peuples grecs, mais des peuples barbares. La perte de ce livre est irréparable. Celui où le philosophe de Stagyre a développé sa théorie politique, ne touche qu’en passant aux institutions de la Grèce; mais comme sa discussion n’est pas purement contemplative, qu’elle marche toujours appuyée sur les faits historiques, et n’abandonne jamais le terrain de la réalité, on peut y puiser des notions exactes sur les rapports entre la cité grecque et le citoyen.

La sécurité des citoyens, appuyée sur le droit qui, selon quelques théoriciens plus récents, est la fin unique et dernière de l’État, n'est, selon Aristote, qu’une condition et un moyen pour atteindre le but. Le but c’est l’eu Çvjv, le bien-vivre, la vie heureuse et digne, ro Ç/jv rjoamovooç xat 11 consiste dans la liberté d’agir selon les ins-

pirations de la vertu, c’est-à-dire d’une manière raisonnable et morale. La force interne et les conditions extérieures nécessaires pour atteindre ce but ne se trouvent que dans l’État. La nature môme a créé l'homme pour l’État, et tout individu est à l’État ce que la partie est au tout. De même

(t) UuM. . Odyssée, X, 334, 335. PLATO, de Legibus, H, p. 9.

que dans un corps organisé il n’y a pas de membre qui ait une force propre et que chacun d’eux est étroitement lié avec les autres parties du tout, de même l’homme est lié avec l’État, et comme l’entier précède la partie, l’État doit précéder l’individu (1). La nature ne produit pas l'individu pour qu’il existe de soi, mais pour qu’il forme une partiede l’entier. C’est pourquoi l’instinct de la sociabilité est inné dans l’homme, qu’une force irrésistible pousse à s’unir avec ses semblables et à former un Etat.

L’opinion du peuple grec ne s’accordait pas pleinement, peut-être, avec cette théorie philosophique sur l’origine de l’État; mais la conviction que l’individu n’existait pas pour soi-même, mais pour l’Etat, était cependant plus ou moins adoptée partout, et servait à déterminer entre l’individu et l'État des rapports bien différents de ceux qui existent chez les peuples modernes. Ce qui, aux yeux du philosophe, était une loi de la nature, était, même pour la conscience du peuple, une disposition divine. L’État avait été fondé par les dieux mêmes. Les législateurs des premiers temps avaient reçu une mission divine (2).

Aux yeux du peuple grec, l’Etat n’était donc pas seulement une institution fondée pour garantir la sécurité et les droits des citoyens. Les Grecs cherchaient dans l’État le moyen de développer leurs facultés, et de satisfaire les besoins de leur nature intellectuelle et morale; ils y cherchaient l’occasion des entreprises magnanimes et d’une vie pleine de dignité ; mais leurs opinions sur les moyens pratiques d’atteindre le but étaient très-diverses. A Sparte, l’Etat était seul père et seul propriétaire. Athènes n’allait pas aussi loin; mais la cité y était cependant si fortement constituée qu’elle dominait dans l’ordre civil l’individu et

(1) Polil., I. 1, 9" — (2) Déiiosth. c. Arislocr. 670, — C. \ritlogit. , I, 6-16. — Aristid., Panath., p. 213.

la famille, et réglait, dans l’ordre politique, tous les rapports des citoyens. Dans tous les gouvernements de la Grèce se reproduit, au milieu d’une multitude d'opinions diverses sur la fin de l’État, une idée commune : l’indépendance, la grandeur, la gloire de la cité. C'est sous l’empire de cette idée, moins élevée sans doute que l’idée chrétienne du moyen âge, mais bien autrement féconde en grandes choses que le culte des intérêts privés, triste apanage de notre siècle, que se sont formés les héros de Marathon et de Salamine, et que la Grèce, triomphante de Darius et de Xerxès, s’est élevée, dans l’estime du monde, à une hauteur disproportionnelle avec l’exiguïté de son territoire. Nous vivons, après vingt siècles, du fruit des conquêtes philosophiques, scientifiques, littéraires, artistiques du peuple grec ; mais ce qui le recommande surtout à notre admiration et à notre reconnaissance, c’est ce profond sentimentde respect pourla liberté et la dignité humaines dont il nous a offert le modèle et auquel nous avons dû comme lui le caractère chevaleresque de notre histoire. Trop heureux si, condamnés, comme il l’a été, à expier par la perte de notre liberté la corruption de nos mœurs et nos dissensions intestines, nous pouvons retrouver un jour dans l’alliance de la foi et de la liberté chrétiennes ce qu’elle a irrévocablement perdu sous la double influence de la ruine du polythéisme et du despotisme du Bas-Empire !...

Toute cité, toute république dans la Grèce, était soumise à quelques conditions réputées indispensables. L’État devait consister dans une réunion de citoyens suffisante pour trouver en elle-même tout ce qui était nécessaire à son existence et à sa conservation (1). Mais pour atteindre ce but il n’est pas indispensable de posséder un vaste territoire.

(1) Abistot., Econonu, I, II ; Polit. III, 5, 14; V, III ; 47.— Plat., Bepubl., II, p. 369.

Un État trop vaste, dit Aristote, ne conserve pas facilement l’ordre établi parles lois, et, dans les gouvernements réputés les meilleurs, la population et le territoire ne dépassent pas une juste mesure ; il faut seulement que l’État ne soit pas trop petit pour se suffire à lui-même (1). Le meilleur territoire est celui qui produit la plus grande partie des choses nécessaires à la vie, et qui est confiné de manière à lui permettre de se défendre contre l’ennemi. Le territoire grec était en général borné par des frontières naturelles, et produisait les choses de première nécessité. Les habitants, abandonnés à eux-mêmes, n’y auraient pas couru le péril de mourir de faim, que signale avec exagération le poète Aristophane dans sa comédie des Acarnaniens. Le voisinage de la mer permettait d’ailleurs aux Grecs de s’approvisionner, par le commerce, de ce que leur territoire ne produisait pas. Enfin, les Grecs ayant tous un égal intérêt à la prospérité de l’État, une armée aguerrie était toujours prête à le défendre.

La Grèce possédait donc les conditions matérielles sans lesquelles un État ne peut subsister. Elle avait un territoire suffisant, une capitale bien disposée, des habitants industrieux et commerçants, une armée propre à la défendre contre les attaques de ses ennemis.

Tous les législateurs grecs s’elTorçaient d’ailleurs de resserrer les liens de la société que les gouvernements despotiques prennent à tâche de dissoudre. Ils la considéraient comme une famille dont les membres doivent être non-seulement conduits par l’amour de la vertu et la crainte de l’infamie, mais encore par le doux sentiment de la tendresse fraternelle, .ce qui fait dire à Aristote (2) que ces législations avaient pris plus de soin de l’amitié que de la justice.

(1) Polit., VH, 4, 3-8. — (2) Ethic. adNicomed., 1. VIII, C. I.

Si les hommes s’aiment, dit à ce sujet un savant français (1) , ils seront toujours équitables, vérité que n’ont jamais perdue de vue ceux qui donnèrent autrefois des lois aux peuples de la Grèce, et particulièrement Charondas.

Mais chez les Grecs, comme chez tous les peuples païens, la sanction divine manquait au lien de la fraternité humaine. Les anciens demandaient à l’État la discipline morale, dont les sources sont pour nous dans l’Évangile et dans les enseignements de l’Église. Un disciple dePythagore, interrogé par un père de famille sur le meilleur système d’éducation, lui répondit : faites élever votre fils dans un État bien gouverné. Telle est. aussi la pensée de Platon, qui dit qu’un bon gouvernement élève bien l’homme, et qu’un mauvais gouvernement l’élève mal. Aux yeux de ces philosophes, on n’aurait pu penser le contraire sans offenser la dignité de l’État. Ce qui, chez les anciens, correspondait au culte et aux institutions religieuses, était compris dans l’essence de l’État, et n’était qu’une partie ou un membre de cet organisme. Ce n’était pas ce membre à l’exclusion des autres, c’était l’organisme tout entier, qui était d’institution divine, et qui devait former les hommes aux idées humanitaires. Or, le culte officiel et tout ce que l'État comprenait dans l’idée de religion ne pouvait exercer une influence bienfaisante sur les mœurs publiques. La religion des Grecs, qui était, selon son essence et son origine, la religion naturelle (2), contenait beaucoup d’éléments qui pouvaient et devaient peut-être favoriser l’irn-

(1) Sainte-Croix , Mémoire sur la législation de la llrande-

Grtce. A. 1-12, m. 280, p. 324- ‘ ,

(2) Non script n, sed nota tex ; quam non didicimus, arcepimus, legimus ; rrrum em natura iltam ai ripuimus , hausimus , expressimu>, ad quam non ducti, >td facli ; non instituts, std imbuti sumus. (ClC. pro Milons , û).

moralité. Les Grecs croyaient, il est vrai, que leurs dieux, semblables d’ailleurs aux hommes, devaient obéir comme eux aux lois de la justice, de la sagesse et de la bonté; mais l’État n’avait pas de code d’instruction religieuse qui pût nourrir et développer cette croyance ; il n’avait que des pratiques de culte qui, dépourvues de toute base morale, étaient impropres à la réveiller.

Il y avait d’ailleurs, dans les institutions politiques, un vice radical, l’esclavage. Dans les constitutions, même les plus démocratiques, sauf deux ou trois exceptions, les citoyens ne formaient que la minorité de la population. Une société constituée de la sorte ne pouvait comprendre en quoi consistaient l’essence et le but de l’État. Aussi Platon, persuadé que l’homme n’était rien que par l'État et ne pouvait atteindre sa fin que dans un État bien ordonné, pensant d’ailleurs qu’aucun des États de la Grèce ne pouvait être considéré comme tel, engageait -il les sages à la retraite et à l’abstention des affaires publiques.

L’esprit politique des Grecs, doublement borné par l’étroite enceinte de la cité et par le nombre exigu des citoyens, ne s’élevait pas à la hauteur d’un véritable patriotisme. 11 n’y avait en quelque sorte rien de commun entre Corinthe et Mégare, entre Argos et Sparte, entre Mantinée et Mégalopolis. Aristophane signale, dans sa comédie des Acarnaniem , la politique égoïste d’Athènes sans la blâmer. Thucydide ne s’étonne pas qu’ Athéniens et Spartiates envoyassent à la fois des ambassades au grand roi, et Hérodote semble trouver naturel que les Ioniens combattissent à Salamine avec les Perses contre les Grecs.

De ces vices inhérents aux constitutions de la Grèce, devaient nécessairement résulter des conflits dont le but tendait moins souvent au bien général qu’à l’intérêt particulier de ceux qui avaient la force en main. Aussi, quoique

la liberté fût lapassion dominante des peuples de la Grèce, n’y eut-il peut-être pas, au jugement de l’histoire (1), de nation plus vexée par la tyrannie. Toutes ces petites républiques, qui n’auraient eu, pour vivre heureuses et redoutées de leurs voisins, qu’à se défendre contre leurs dissensions intestines, ne cessent de s’agiter, au dedans dans les convulsions des partis, et au dehors dans des luttes toujours orageuses, quelquefois sanglantes, avec les lttats confédérés. Les confiscations et les proscriptions, prononcées toujours au nom de l’État, deviennent successivement le fond commun de tous les partis, et des révolutions incessantes précipitent les gouvernements, comme sur une pente fatale, de la monarchie à l’oligarchie, et de l’oligarchie à la tyrannie, ou d'un seul, ou, ce qui est pire, d’une multitude.

§ 3. — Des races royales et presque divines avaient longtemps régné sur les États de la Grèce. Or, les écrivains de l’antiquité nous montrent les rois, enivrés de leur pouvoir héréditaire, commettant toutes sortes d’injustices et de violences, s’abandonnant aux plaisirs d'une vie licencieuse et excitant des soulèvements qui se terminèrent par l'abolition de la dignité royale (2). Les nobles, qui, par la naissance, la réputation, la puissance, étaient le plus près du roi, cédèrent les premiers à la jalousie naturelle aux Grecs, et ne voyant pas, après tout, pourquoi ils ne partageraient pas son titre quand ils partageaient sa puissance, firent facilement dégénérer en oligarchie une royauté dont les droits se réduisaient à convoquer et à diriger les assemblées et les conseils, à commander l’armée à la guerre, à offrir des sacrifices, et à jouir des biens de la couronne.

(1) Histoire de ta Grèce, par Coqsi.i Despréacx, t V.

(2) rôtit., VI, 4-8 et 7-6. Plat. Leg. III, p. 690. Aristot. Polit., V, 8-22-23.

I,’ abolition delà royauté eut pour conséquence la division des États monarchiques en une foule de petites républiques. Dans la haute antiquité, il y avait, autant qu’on peut en juger par les traditions des temps fabuleux, sur tout territoire gouverné par un roi, beaucoup de châteaux entourés de murs, dont l’un était la demeure du roi, et les autres étaient occupés par la noblesse , tandis que le bas peuple habitait la campagne, dispersé dans de petites maisons et dans des cabanes. Homère appelle vro/r.' ces châteaux fortifiés et établis sur les hauteurs (1). Le mot-rroîiüç signifie, tantôt plusieurs cités formant un district (2), tantôt une seule cité. L’adjectif sjr'tyzoç est donné ordinairement aux lieux fortifiés. Le mot cité, accompagné des épithètes v>pvir}uia, vjyx/opoç, n’indique pas toujours une grande ville. Mycènes, qui était la demeure du roi des rois, Agamemnon, était très-petite (3). Quand la royauté tomba, le lien qui tenait unis les possesseurs des divers châteaux d’un territoire fut brisé. L’antique demeure du roi cessa d’être un centre commun-, et, de proche en proche, le pays se divisa en une foule de domaines particuliers, indépendants l’un de l’autre, et dont chacun conserva pour centre l’antique woXiç. Le mot iro) signifie donc un État indépendant avec son territoire. Bientôt le besoin de se concentrer, afin de pourvoir à la sécurité commune, rendit nécessaire l’agrandissement de la cité. Une grande partie du peuple de la campagne vint habiter autour du château, appelé Acropole, ou cité supérieure; et c’est ainsi que se forma la cité inférieure qui, pour plus grande sûreté, fut aussi entourée de murailles. Les autres lieux habités, situés dans le territoire de la tto) ';, furent des lieux et des villages ouverts ou fortifiés, et devinrent des parties

(1) Ttctis hic Tumus in atlis. (VlRG , Ænéide, liv. VII, 43.)

(2) Straboh, VUI, 336. — (3) Thuctd., 1-10.

du corps politique dont la cité était le centre. On les distinguait de la cité en les appelant Srtaoi ou Ces dèmes,

quoique indépendants dans tout ce qui concernait leurs intérêts locaux, dépendaient de l’autorité centrale quant aux intérêts communs. Cette autorité siégeait dans la cité même où les habitants de la campagne se réunissaient pour délibérer, toutes les fois qu’il y avait lieu à des assemblées générales. Cette liaison organique de la cité avec son territoire fit donner le nom de irozirx: aux membres de l’Etat qui n’habitaient pas dans la -ttoÀîç.

Tous ces changements ne se firent pas partout en même temps et d’une manière égale. Le premier exemple paraît s’en être produit dans l’Attique, où Thésée érigea, dit-on, en capitale Athènes, à laquelle vinrent s’ajouter d’autres pays sous le nom de dèmes. Ainsi, l’unité de l’Etat ne fut pas détruite, dans l’Altique, par le renversement du gouvernement royal, tandis qu’en Béotie, au contraire, où existaient les deux seuls royaumes de Thèbes et d’Orchomène, les cités se détachèrent les unes des autres, et formèrent quatorze républiques qui se liguèrent en une seule fédération. De l’ensemble des exemples qu'il puise dans le Catalogue des navires (1), Schœmaiin conclut qu’il se forma deux espèces de cités : les unes entourées de murs et appelées izdn;, les autres ouvertes et appelées xwptxi, et que, parmi les xtoaxt, les unes faisaient partie d'un grand État qui avait sa capitale et son gouvernement central, et les autres étaient indépendantes et unies seulement entre elles par un lien plus ou moins étroit. Sparte seule faisait exception; cinq bourgades, voisines l’une de l’autre, étaient privées de murs, ce qui les faisait appeler xoiux!; mais elles étaient liées si étroitement entre elles qu’elles formaient un seul État.

(i) T. U, p. 'i94-SJ6.

Dans les républiques qui se formèrent après l’expulsion des rois, le pouvoir suprême dut naturellement rester aux mains de ceux qui le partageaient sous le gouvernement royal. Les patriciens grecs se plaisaient à chercher l’origine de leurs maisons dans les temps anté-historiques. « Mon lignage, disait Alcibiade à Socrate (1), remonte à Eurisace, et Eurisaceà Jupiter. » Les Éacides de l’Attique, les Pentélides de Mitylène, les Bacchiades de Corinthe, faisaient remonter leurs arbres généalogiques jusqu’aux héros des temps fabuleux, et les continuèrent jusqu’au moment où les droits de la noblesse furent abolis.

.Aristote (2) appelle ces nobles qui restèrent, lors de la chute de la royauté, à la tête des républiques, chevaliers, ou combattant à cheval, parce que, dans ces temps-là, la cavalerie était le nerf de l’armée, et que les riches seuls, ou, en d’autres termes, les nobles, pouvaient servir à cheval. Plus tard, les non nobles furent admis aussi dans la cavalerie, et par suite dans l’oligarchie. D’ailleurs, les non nobles s’enrichissaient, les nobles devenaient pauvres, et entraient par cupidité dans les familles des premiers. Peu à peu l’oligarchie des ricbessuccéda à l’oligarchie desnobles. Ceux-ci conservèrent exclusivement le titre dVjTrarpuîx!, caractéristique de la noblesse de race, tandis que ceux-là prirent le nom de chevaliers. Strabon remarque que leurs droits étaient fondés sur le cens; Hérodote les appelle Par/esç (gras ou riches) . Ailleurs on les appelle c’est-à-dire pos-

sesseurs du sol. Souvent on les nomme simplement riches, -nûo’jTO!, ru-rrdpoi, oi rx '/or, para e-^ovre;; les possesseurs des terres sont, selon les anciens politiques, préférables aux capitalistes. Mais néanmoins, dans les républiques commerçantes, les possesseurs de capitaux avaient une grande influence. Toutes ces dénominations, et celles

(1) Plut. , A Ici b., I, p. 121. - (2) Polit., IV, 10-9.

équivalentes de ô: ap.-CTTOi, ô< xx/o: xat xyaÔo:, bi yatqievt£;, ityitoypsttot, n’indiquaient pas une classe privilégiée, mais des hommes distingués par leur noblesse ou par leur fortune. Il n’y eut plus, à vrai dire, que deux classes d’hommes : les oao:ot, investis également de tous les droits des citoyens, et le reste du peuple dont les droits étaient moindres. On appelait aussi vjytvziç (bien-nés) tous les citoyens de naissance, même dans les républiques démocratiques, par opposition aux étrangers à qui avait été conféré le droit de cité.

Les causes de la décadence des -aristocraties de la Grèce sont analogues à celles qui amenèrent la chute des rois. Ce sont, d’un côté, l’inertie et la présomption des oligarques dont la vie licencieuse les fait déchoir dans l’opinion ; de l’autre, l’irritation du peuple qui n'accepte l’aristocratie que lorsqu’elle se dévoue aux intérêts généraux, et qui la supporte avec impatience, quand il voit l'honneur de ses femmes et de ses filles en péril, ou quand il est exposé à des cruautés et à des violences telles que celles qu’on raconte des Pentélidesde Alitylène qui s’en allaientpar la ville, jetant à terre, à coups de massue, tous ceux qui offusquaient leur regards (1).

A ces causes générales vinrent s’en joindre de spéciales aux diverses républiques de la Grèce : ici c’étaient des guerres intestines entre les oligarques eux-mêmes, et l’un des deux partis appelant le peuple à sou aide; là c’était l'affaiblissement de la classe dominante par des infortunes particulières, et par suite, la nécessité de l’appel du peuple au pouvoir. Ailleurs l’oligarchie était obligée d’armer le peuple pour la guerre, et le peuple, une fois armé, réclamait de plus grands droits, surtout si -les grands s’étaient appauvris, et si le peuple, au contraire, avait augmenté son

(1) aristot.. Polit., v, 8-13.

aisance. Dans les constitutions timocratiques, le seul accroissement de l’aisance du peuple explique l’avénement de la démocratie, sans qu’il soit survenu de violentes perturbations. Ceuxqui, par la possession du cens, peuvent participer à l’administration publique, augmentent incessamment de nombre, quoique le cens reste le même. Pour maintenir les droits politiques dans les mains de la minorité, il faudrait augmenter le cens, ce qui est tout à fait insolite.

L’avénement de la démocratie divisa toutes les cités grecques en partis sociaux plus encore que politiques. D’un côté, to tt/tiOoî.q! ito/Ào!, ci de l’autre, en o'/.r/o:'’,

oc euiropo(,oi -rriouutcürepoi, eu s-irifiscE';. bi xaÂoi'x ayxôot. De là des conflits sanglants dont les alternatives de succès et de revers aboutissaient à l’oppression, tantôt d’un parti, tantôt de l’autre ; de là les abominables excès tantôt de ces décadarches choisis à Sparte pour représenter l’oligarchie parmi les fauteurs les plus fougueux du parti, tantôt de ce peuple d’Argos excité par les démagogues dont Diodore de Sicile flétrit les massacres sous le nom de ax’jrxhapcoç; delà ces proscriptions odieuses et tellement multipliées qu’une seule cité finit, comme le dit Isocrate (1), par compter plus de bannis que n’en comptait auparavant tout le Péloponèse.

La démocratie triomphante écrase les riches d’impôts. Elle exige d’eux des trièrarchies et des chorègies (2) , elle distribue à leurs frais le triobole au peuple oisif réuni au théâtre et dans les assemblées. Elle exile les propriétaires et distribue leurs biens aupeuple(3). Elle diminue l’intérêt de l’argent, convertit le capital en rentes et finit par abolir les dettes (4). Mais malgré tous ses efforts, l’inégalité entre

(1) Archidam., § 6. — (2) XiflOPH., Rttp. Atlien. — (3) Pouïbe, VU, 10. — (tl) Idem, Fragm. kittor. , 68.

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