‹ Droit municipal dans l'antiquitéChapitre 76 sur 91 · DE LA MILICE DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÉGIME MÜN1CIPAI · texte numérisé non relu

DE LA MILICE DANS SES RAPPORTS AVEC LE RÉGIME MÜN1CIPAI

§ l'r. — Dans l’origine, la légion, ce merveilleux instrument des conquêtes du peuple romain, était, selon l’expression de Végèce, la cité armée , et le jus militiœ ou legiotiis était l’une des attributions essentielles du droit de cité. On ne recevait dans la milice romaine que des citoyens romains; les latins alliés n’y servaient qu’à titre d’auxiliaires, lanquàm socii.

L’armée romaine fut donc divisée en deux parties, les légions et les troupes auxiliaires.

Tous les citoyens n’étaient pas idoinesà devenir légionnaires, ils devaient être ingénus, et recensés dans les cinq premières classes; on en excluait les affranchis, ceux qu’on appelait capile censi, parce qu’ayant très-peu de bien, ils n’étaient taxés que pour leur tête, et les histrions. Tous ces hommes de condition vile, que Servius Tullius avait mis dans la sixième classe, n’étaient enrôlés qu’en cas de nécessité et de péril imminent (1).

Les troupes auxiliaires n’étaient empruntées dans l’origine qu’aux Italiens et aux autres peuples associés au nom latin; on y admit ensuite les provinciaux qui avaient ob-

(1) Juste Lipse, de mitit. Rom., T. Il, p. l!i. SlGONIUS, de antlqua jure civ. Rom., I, 15, p. 172. Ueineccius, anliquit. Rom. app., c. i ; Montesquieu, Grandeur cl décadence des Romains, ch. ix.

tenu le droit de cité, mais en les distinguant par des armes plus légères.

Marius partant contre Jugurtha enrôla indifféremment . tout le monde dans les légions : milites scribere, dit Salluste (1), non more majorum neque classibus , sed ut rujusque libido eral, capite censos plerosque.

Cette innovation dans le régime militaire des Romains De pouvait être que funeste. De tous les genres de troupes, dit justement Machiavel (2), les pires sont les auxiliaires. D’abord le prince ou la république qui se sert de leur appui n’a aucune autorité sur elles, puisqu’elles ne reconnaissent que les ordres de celui qui les envoie : en effet, les auxiliaires sont, ainsi que je l’ai dit, envoyés par un prince qui a ses propres officiers, sous les drapeaux duquel ils marchent et qui pourvoit à leur solde, comme était l’armée que les Romains envoyèrent à Capoue. Les troupes de cette espèce, lorsqu’elles ont obtenu la victoire, pillent ordinairement et celui pour qui elles combattaient et celui contre lequel elles ont combattu, soit pour servir la perfidie du prince qui les a envoyés, soit pour assouvir leur propre cupidifé. Et quoique jamais Rome n’eût l’intention de* violer les traités qui l’attachaient aux habitants de Capoue, la facilité que virent ses soldats à opprimer les Capouans fut assez puissante pour les engager à ravir à ce peuple et leur ville et leur territoire.

§ 2. — Le fléau des armées mercenaires prit de l’intensité dès l’avénement de l’empire.

Auguste ôta au peuple romain l’usage des armes (3) , et substitua à la milice nationale des troupes soldées par l’empereur. •

Avant lui, les citoyens romains étaient astreints au ser-

(1) De belto Jugurth. — (2) Discours sur Tite-Lioe, liv. Il, ch. xx. — (3) Hérodier, Hist., liv. U.

ment militaire dontGellius (1) et Juste-Lipse (2) donnent la formule, jus'ju’à ce qu’ils eussent été affranchis de la milice, soit par l’expiration du temps légal de service, soit par l’âge de cinquante ans, soit pour cause de maladie (3). Auguste affranchit non-seulement les citoyens romains, mais les Latins et les Italiensdes devoirs de la milice; il inventa les troupes mercenaires, et tira la plupart des légions des provinces (4) ; les Italiens lui fournirent les cohortes prétoriennes et celles qui étaient préposées à la garde de Rome. Tacite, faisant l’énumération des forces de l’empire sous Tibère, compte trois cohortes de la ville, neuf cohortes prétoriennes et vingt-trois légions distribuées dans les diverses provinces de l’empire (5), Dion (6) raconte que l’empire avait, au temps de Sévère, vingt-trois ou vingtcinq légions, en comptant pour légions l’ensemble des cohortes delà ville et des cohortes prétoriennes et, en outre, des cohortes auxiliaires de fantassins et de cavaliers dont le nombre est incertain. Ces troupes alliées, levées dans les diverses provinces de l’empire, étaient enrôlées pour un long temps, portaient les armes dans les mêmes camps que les légions sous les ordres des officiers de l’empire, et étaient transplantées, augmentées, diminuées selon le. .besoin (7).

Quand le droit de cité romaine eut été étendu par Caracalla à tout l’univers, les légions choisies jusque-là parmi les citoyens romains, les Italiens et les provinciaux, furent prises presque en entier dans cette dernière catégorie, et

(1) XVI, h.— (2) de milit. Rom., I, 6, p. !i5. — (3) Sioox., de antique jure Rom-, T. I., p. 18. — (61 IIÉROD1EN, Histoire , II. — (5) Annales, liv. IV, ch. îv et v. — (6) Histoire, ltv. LV, p. 735. Sub Augusto autem XXIII vel XXV, ac multae... aliæ auxiliariæ equitum peditumque...quorumcertus numerus mihi non constat. — (7) Tacite, Vie d'Agricola. ch. xxxvi, Annales, IX, ch. XL.

les troupes auxiliaires, choisies auparavant parmi les alliés et les provinciaux, furent empruntées aux nations barbares, par des enrôlements volontaires ou à prix d’argent (1).

Les conquêtes lointaines aggravèrent le mal causé par la mauvaise constitution désarmées impériales; elles introduisirent dans l’âme des Romains l'amour des mœurs étran-

gères ; et le goût du luxe qu’ils y puisèrent, plus cruel que le glaive, les accabla et vengea l’univers asservi par leurs armes (2).

Le prétorianisme, ce fléau de l’empire romain, acquit d’ailleurs une redoutable intensité quand les cohortes prétoriennes, qui ne comptaient d’abord dans leurs rangs que des soldats romains, se recrutèrent d’étrangers, Thraces, Germains, etc.

Ces troupes, dont l’origine remontait à la cohorte préposée à la garde du général ( prœtor ), avaient pris sous le règne d’Auguste une très-grande importance. Divisés en neuf cohortes, fortes d’environ dix mille hommes, placés sous les ordres du préfet du prétoire, et dotés, après seize ans de services, d’une pension de retraite qui s’accroissait après vingt ans (3), les prétoriens formaient un corps privilégié, d’autant plus redoutable qu’il se composait d’hommes robustes et pauvres (4). Du camp fortifié que leur avait fait élever Tibère près de Rome, entre les portes Esquiline et Viminale, ils faisaient et défaisaient

(1 ) Spanhcim orb. Rom., II, 21. — (2) Luxuria incubuit, victumque sævior armis ulciscitur orbem. (Ju vénal, Sat , VI, v. 292.) (a) Decretum est ut coliortibus prætoriis, postquam annos sedecim meruissent, reliquis exactis viginti annis militiæ, duodena darentur. (Ilist. de Dion, liv. LV.) — (4) Hobustissimi omnes, quique sibi alendis quam minime sufliciuet, in exercitus conscribantur (Dion.).

les empereurs, entre autres Galba, Othon, Pertinax, Gordien, tuaient impunément ceux qu’ils avaient élevés au trône, et s’avisèrent même une fois de mettre l’empire à l’encan. Ce corps, déjà réformé par Septime Sévère, fut cassé par Constantin, comme plus propre à favoriser les factions qu’utile à la république, et fut remplacé par des troupes et une garde militaire de l’empereur (1).

Constantin dota les militaires de privilèges nouveaux; il édicta (2) qu’ils ne pourraient être poursuivis criminellement que devant les officiers militaires ; il voulut qu'on donnât aux vétérans une portion de terre vacante, et vingt mille pièces d’argent, un couple de bœufs et une provision de subsistance, et qu’on donnât cent pièces aux vétérans qui ne voudraient pas cultiver la terre (3) . Ces privilèges de la vétérance furent confirmés et étendus par plusieurs édits postérieurs : l’un, de Valentinien, Valens et Gratien, qui exempta les vétérans négociants de toute redevance sur le commerce; l’autre, des empereurs Dioclétien et Maximin (4), qui voulurent que les soldats, les militaires et leurs enfants, même après avoir quitté le service, fussent assujettis à des peines moins sévères que les simples plébéiens,

Constantin donna, en outre, le premier exemple de corps entiers de barbares introduits dans les armées romaines, sous les noms de confédérés et d’auxiliaires (5). Cet exemple fut suivi par Constance (6) et par les autres empereurs.

(1) Quorum odio prætoriæ legiones ac subsidia factionibus aptiora quam urbi Romæ sublata peuitus; simul arma atque usus indûment! militaris ( Aurélios-Victor, Vie de Constantin.) — (2) Cod. Théod., liv. Il, tit I, L. 2.— (3) Cod. Tbéod., liv. VI, tit XX, L. 3. — (l) Cod. Justin, liv. IX, tit. 4t. — (i) Dubos, Histoire de ta monarchie française , T. I, p. 95. Jornandu, Histoire des Goths. — (6) Ammien Marce.lin, liv. XX, ch. iv.

On s’écarta peu à peu des anciennes institutions, à tel point que, dans les derniers temps, les légions étaient presque entièrement composées de soldats barbares. Âmmien Marcellin (XXVI, 1) cite la légion Ziannorum-, Claudien (m Eutropo, IV) cite la légion Grunthurgonum, et Zozime {Histoire, cb. 30 et 31) impute à cette invasion d’étrangers le relâchement de la discipline militaire sous Théodose.

Ces étrangers, qu’on appelait IJ tes, reçurent des empereurs des terres désertes dans les diverses parties de l’empire (1), et l’armée se trouva ainsi divisée, dans les derniers temps, en troupes du palais, cohortes légionnaires et troupes ripuaires (2) ou limitanées (3) , spécialement attachées à la garde des frontières.

§ 3. — Montesquieu (A) assigne deux causes à la transformation de la milice nationale, que les premiers Romains identifiaient avec la cité en troupes mercenaires : «la milice, dit-il, était devenue à charge à l’Etat : Les soldats avaient trois sortes d’avantages : La paie ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités d’accident qui devenaient très-souvent des droits pour des gens qui avaient le peuple et le prince entre leurs mains.

« L’impuissance où l’on se trouva de payer ces charges fit que l’on prit une milice moins chère; on fit des traités avec des nations barbares qui n’avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni les mêmes prétentions.

« 11 y avait une autre commodité à cela : Comme les

(i) Cod. Théod., liv. XIII, tit. Il, L 9 ; D. BoüQüet, T. I, p. 128. — (2) Cod. Théod., liv. VII, tit I, L. 9 et 18, tit XIII, L. 7. — (3) Agros etiam limitaneos universos cum paludibus... quos... limitanei milites... ipsi curare pro compendio atque arare consueverant.. ab his firmiter... detineri volumus. (Cod. Théod., tit XXXI.) — (fi) Grandeur et décadence des Romains, ch. xvm.

barbares tombaient tout à coup sur un pays n'y ayant point chez eux de préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps de barbares toujours prêt à recevoir de i’argeut, à pilleretàse battre; on était servi pour le moment, mais dans la suite on avait autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis. »

Les nouvelles maximes substituées par les empereurs aux traditions de la vieille Rome sur le régime militaire, furent l’une des principales causes de la décadence de l'empire. Ce qui avait fait de la légion inspirée, dit Végèce, par un Dieu au peuple Romain, l’instrument de sa supériorité militaire et de sa domination dans le monde, c’était l’esprit patriotique qui l’animait.

Les lois de la milice romaine, dit Bossuet (1), « étaient dures, mais nécessaires. La victoire était périlleuse, et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. 11 y allait de la vie non-seulement à fuir, à quitter les armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer pour ainsi dire et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l’ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de toute assistance. »

Végèce (2) et Montesquieu (3) attribuent cette admirable discipline militaire au soin qu’avaient pris les premiers Romains de ne pas mettre dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, ne voulant pas avoir, quoique leurs alliés fussent proprement des sujets, des peuples plus belliqueux qu’eux-mêmes. Lorsque les légions romaines furent surtout composées de barba-

(1) Discours sur l'histoire universelle, ch. vi. — (2) De re militari, ltv. I, ch. XX. — (3) Grandeur et décadence des Domains, ch. xvm.

res, les Romains perdirent leur discipline militaire, ils abandonnèrent jusqu’à leurs propres armes. Les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent, dit Végèce, de l’empereur Gratien de quitter leurs cuirasses, et ensuite leurs casques; de façon qu’exposés aux coups, sans défense, ils ne songèrent plus qu à fuir.

L’armée romaine contracta d’ailleurs parmi les barbares auxquels elle était mêlée l’esprit d’indépendance qui caractérisait ces nations; elle devint, entre les mains de princes faibles et cruels, un instrument de tyrannie et d’exactions fiscales, et c’est par elle que les Romains devinrent la proie des peuples du Nord.

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