CHAPITRE III
DE LA RÉDUCTION DE LA GAULE EN PROVINCE ROMAINE, ET DU RÉGIME MUNICIPAL GALLO-ROMAIN EN GÉNÉRAL.
§ 1". — Les Romains, sortis vainqueurs de la guerre entreprise, en l’an de Rome 556, contre les Gaulois Cisalpins, parurent d’abord respecter les Alpes comme la limite naturelle de l’Italie et de la Celtique (1).
Mais ayant été appelés au secours des Massaliotes, leurs alliés, contre les Ligures, qui habitaientla rive droite du Var, ils envoyèrent une arméeen Ligurie, et ayant défait successivement les Ligures Saliens, dont se plaignaient les Massaliotes et les Voconces, dont ils ne se plaignaient pas, ils fondèrent en l’an 125 avant l’ôre chrétienne, à quelques lieues de Marseille, dans un lieu renommé par ses sources d’eaux thermales, une ville qui reçut de Sextius le nom ftAquce Sexliœ, et s’assurèrent, pour pouvoir maintenir et étendre leur colonie, un double passage par les Alpes-Maritimes qu’occupait la petite tribu des Ligures Stænes, et par les Alpes-Graiennes (2) , Le sénat envoya à Narbonne, en l’année 118, sur la proposition de Licinius Crassus, une
(1) Tite-Live, liv. xxxix, chap. 54. — (2) Craig-Gael, crau. Patois provençal de roc, pierre, rocher.
nouvelle colonie de citoyens romains (1), qui y élevèrent un capitole, une curie ou senaculum (lieu où se réunissait le sénat local), des temples, des thermes, et plus tard une monnaie, un amphithéâtre et un cirque. Cette colonie donna son nom à la province dite Gaule Narbonnaise.
Des hordes de Cimbres-Teutons, venus des bords de la mer du Nord, saccagèrent quelques années plus tard la Gaule centrale, menacèrent la province romaine et battirent trois généraux, Silanus, Cassius et Scaurus, que le sénat avait envoyés à leur rencontre.
Des secours inespérés leur arrivèrent de plusieurs peuples qui supportaient avec impatience le joug des Romains. De ce nombre étaient les Saliens et les Liguriens, vexés par » une multitude de tyrans subalternes qui les pillaient et les accablaient au nom du sénat, tandis que le sénat se faisait un jeu de leurs plaintes, et les Allobroges, dont nous voyons les députés, au moment de la conjuration de Catilina, dévoilée par eux, se plaindre que leur misère est au comble et qu’ils sont réduits à voir vendre en esclavage leurs femmes et leurs enfants pour assouvir l’avidité des fermiers de la République.
Irrités de l’occupation de Toulouse, leur capitale, parles Romains, qui prétendaient les obliger comme alliés à prendre parti pour eux, les Tectosages se déclarèrent aussi pour les Cimbres, auxquels ils étaient liés par une communauté de langue et d’origine. fi
Le consul Cépion vengea Rome de ce qu’il considéra comme une trahison, en pillant Toulouse. Mais attaqué et mis en déroute par les Cimbres, il laissa la province ou- .
(1} Crassus voluit adolescens in colonia Narbonensi causæ aliquid popularis attingere, eamque coloniam ut fecit, ipse deducere. (Cic. Brot., p. 225.— (2)Cæsa.r, comment., liv. vu, chap.77.
verte à leurs dévastations. Marius vengea ces défaites (1), d.ms la célèbre bataille qu’il livra près d’une petite montagne située aux environs d’Aix et où l’on voit encore les ruines d’un temple appelé dans le patois du pays : Lon de loubre de la Vittoria.
Les Tolosates, dépouillés de leurs terres, de leurs lois et de leur liberté, s’en vengèrent en massacrant une garnison romaine qu’ils avaient reçue (2).
Bientôt éclata la guerre sociale dans laquelle les peuples de l’Italie se liguèrent contre la république romaine pour obtenir le droit de cité, et les guerres civiles de Marius et de Sylla.
La Gaule narbonnaise, qui se déclara d’abord pour Sylla etpour le parti aristocratique, marcha plus tard sous le drapeau populaire de Sertorius contre Pompée, qui mit la province à feu et à sang et qui gagna Narbonne à travers des monceaux de cadavres (3). C’est l’époque du proconsulat de Fontéius, ce Verrès des Gaules, que Cicéron ne craignit pas de défendre par des outrages contre les Gaulois (4). C’est celui de l’établissement des colonies militaires qui livrèrent plusieurs villes de la Gaule narbonnaise à toutes les rigueurs du régime provincial.
§ 2. — Tandis que le midi des Gaules subissait le joug de la domination romaine, la Belgique était livrée aux incursions d’Arioviste, roi des Germains, qui, selon les expressions de César, s’établissait sur leur territoire, et occupait le tiers de la Séquanoise, qui était le meilleur pays de toute la Gaule (5).
(1) Flohcs, liv. ni, chap. 3. — (a) Cæsar ,deBello G ail., L. VII, c. lxxvii. — (3) Iter lnternecione Gallorum patefactum est. Cic.; pro. Itg. ManiL — (4) Cic.; pro man Fonteio. — (5) Propterea quod Ariovistus rex Germanorum In eorum finibus consedisset, tertiamque partent agri qui esset optimus totius Gai li se occuparct.
En même temps, la Gaule celtique était en proie aux guerres civiles entre les Arvernes et les Eduens. Cette partie des Gaules était, sous le règne de Tarquiu l’ Ancien, soumise à la domination exclusive des Berruycrs. Ambigat, leur roi, chargea ses neveux Bellovèse etSigovèse de chercher de nouvelles contrées pour l’excédant des populations qui s’y était développé. Ceux-ci, après avoir aidé les Alassaliotes, attaqués par les Saliens, à s’établir dans le lieu où ils avaient débarqué, franchirent les Alpes par la gorge de Turin, bâtirent la ville de Milan et furent bientôt suivis par une troupe de Cénomans, qui vinrent s’établir dans le pays des Libuens, aux lieux où sont maintenant les villes de Brescia et de Vérone. Depuis cette époque, apparurent dans la Gaule celtique deux peuples puissants, qui s’y disputèrent la prééminence, les Eduens, qui occupaient avec les Lingens le territoire occupé depuis par le duché de Bourgogne et qui contractèrent une étroite alliance avec les Romains; et les Arvernes, qui, réunis aux Allobroges et auxlluthènes, soutinrent fièrement le choc du consul Fabius-Maximus, l’an de Rome 631 — (121 ans avant Jésus-Christ), et qui, vaincus sans être soumis, profitèrent de la défaite de leur roi Bituitus pour ériger leur gouvernement en république, aristocratique (1).
§ 3. — Ce fut dans ces entrefaites que César arriva dans les Gaules et qu’ après avoir battu Arioviste sur le Rhin, il se trouva, quelques années plus tard, en présence d’une insurrection formidable.
Les Arvernes, ces anciens alliés des Carthaginois et des Saliens, voulurent venger une défaite déjà ancienne: leur insurrection se propagea comme une étincelle électrique.
Les Sénonois chassèrent leur roi Cavarinus, ami des Ro-
(1) Résumé de Fhisloire d'Auvergne, p. 9.
mains ; les Garnîtes se défirent de leur roi Tagétius, donné par César; les Nerviens, les Eburops, les Armoriques, prirent les armes.
Seuls, les Eduen3, les Lingons et les Rémois, restèrent quelque temps attachés aux Romains, les uns par une ancienne alliance, les autres par des engagements pris aypp eux et cultivés avec fidélité de part et d’autre.
Vercingétorii, devenu le héros et le chef de la ligue gauloise, parvint à y entraîner les Eduens eux-mêmes, ces an-> ciens alliés des Romains, qui oublièrent les bienfaits dont César les avait eomblés dans leur guerre contre Arioviste pour ne songer qu’à l’indépendance de leur patrie. Dans une assemblée tenue à Bibracte, qui confirma à Vercingétorix le titre de généralissime, les Eduens se soumirent, quoiqu’à regret, aux ordres d’un Arverne, et celui-ci, à la tête de toute la Celtique, ouvrit la campagne qui se termina, après une guerre de huit ans, par la prise d’ Alise et par la soumission de la Celtique aux qudtres du monda,
César prit de force plus de 800 villes, soumit plus de 300 nations (1), et, pacificateur de la Gaule fatiguée de tant de combats (2), ajouta, après sept ans de guerre à la province romaine de la Narbonnaise, une autre province que le chef germain considérait déjà comme sienne (3) .
Cette province reçut le nom de Gaule chevelue , et fut divisée en trois parties: en Aquitanique, Celtique, Belgique; mais au lieu de la traiter avec la dureté et la violence dont on avait usé envers la Gaule narbonnaise, César s’abstint de décréter des confiscations et des proscrip-
(1) Plot., Jül, Cæs., p. 715. (2) Defessara tôt adversis pra*-
liis, Galliam coaditiooe parendi meliore facile in pace contiouit (Hirtids, eontin. BtlU U ail., VIII, 49.) — (3) Provinciam suaro esse haoc Galliam, sieut iilam nostram. C.mar, de li*U. liall., liv, I.