CHAPITRE PREMIER
DU PATRICIAT, DU CLAN, DE LA TRIBU ET DES MODES PRIMITIFS D'OCCUPATION DE LA TERRE.
§ 1er. — Les anciens, privés du flambeau de la révélation, n'avaient sur l'origine des sociétés humaines que des notions confuses et incertaines.
Épicure disait qu'il avait été un temps où les hommes erraient dans les bois comme les bêtes fauves, ne connaissant ni religion, ni devoir humain, ni mariage, ni enfants légitimes, étrangers à toute pensée de droit et d'équité. « En ce temps-là, sans cloute, ajoutait-il, un grand homme, un sage pensa qu'il y avait dans l'esprit des hommes des ressources pour améliorer leur sort , et il rassembla sous des toits champêtres les hommes dispersés dans les bois, et, les ramenant à un genre de vie utile et honnête, de sauvages qu'ils étaient, il les rendit doux et policés. » Ces erreurs , accréditées par Cicéron lui-même dans quelques ouvrages de sa jeunesse (1) , et même de son âge mûr (2) ,
(1) Cic, De Invent., I, 2. — (2) De Oratore, I, 8.
furent répudiées par lui dans les écrits de sa vieillesse empreints de la philosophie sévère du Portique. Sans s'élever jusqu'à la notion d'un mariage unique, source des sociétés, Cicéron y condamne cependant l'hypothèse d'un état sauvage primitif et admet l'état de société comme l'état naturel de l'homme (1).
La nécessité physique et morale du principe d'association est proclamée aussi par les Livres saints. Il est écrit dans la Genèse que l'homme ne doit pas s'isoler (2). Vœ soli! s'écrie l'auteur du livre de la Sagesse, et l'Ecclésiaste : « Le frère aidé de son frère est comme une ville forte. Voyez comme les forces se multiplient par la société et les secours mutuels. Si quelqu'un est trop fort contre un seul, deux pourront lui résister ; une corde à trois cordons est difficile à rompre. »
L'Ecriture nous montre d'ailleurs, comme le remarque saint Augustin (3), la femme créée de l'homme, afin que tout le genre humain dérivât de la môme source, et que, dans la société humaine s' étendant d'une maison à une ville et d'une ville à l'univers, tous les hommes, unis par un lien de parenté, eussent les uns pour les autres une mutuelle affection.
La société primitive, nécessaire, universelle, c'est donc la famille réunie sou£ la tente du patriarche qui donne comme père des lois à la société domestique et juge les différends qui s'élèvent dans son sein, qui observe comme prêtre les rites sacrés et offre à Dieu les sacrifices, et qui
(1) MullUudinis autem prima causa coeundœ est non tam imbeciititas qumn naturalis quœdam hominutn quasi çongregaiio ; non est enim singulare nec solivagum gcnus homiftum. (Gic, De Rep., I, 5. Voyez aussi Senèque, De Benef., IV, 18.)
(2) Non est bonum hominem esse solwn.
(3) De Cwitate Dei, l, XII, c. xxi ; I, XIX, c. vu.
comme roi défend la cité et fait la paix ou la guerre (1) .
L'autorité du patriarche (-KXTpiapx*iç) se perpétue dans le fils aîné, et à mesure que la famille s'étend, l'autorité absolue devient de plus en plus tempérée dans le patricien héréditaire, et dans le chef même électif du clan ou de la tribu.
Le patriciat, ce régime constitutionnel des temps primitifs, associe les familiers à l'exercice de l'autorité. Un collège sacré assiste le pontife (ponlifcx) dans l'accomplissement des sacrifices et forme autour du chef de la tribu comme un collège d'Etat qui coopère à la direction des entreprises, à la prononciation et à l'exécution des jugements. Les familiers se divisent en hommes libres et en esclaves ; et selon que les circonstances extérieures sont favorables aux progrès de la liberté ou à ceux de l'autorité, le patriciat se transforme soit en clan ou en tribu, soit en district administratif.
L'autorité du chef de clan est, comme celle du chef de tribu, limitée par les droits des membres de l'association, droits tantôt conquis par la force, tantôt concédés volontairement. Mais le chef de clan, ordinairement héréditaire, conserve par la noblesse dont il s'entoure plus d'autorité que le chef électif de la tribu.
Dès la plus haute antiquité comme de nos jours il y a des tribus nomades, il y en a de sédentaires. Tandis que Caïn menait en famille une vie errante, Énos, Hénoch, habitaient les villes, cultivaient les terres d'alentour et se livraient aux différents arts. Tandis que Jabel errait avec ses troupeaux, Jubal et Tubalcain résidaient dans lés cités où ils travaillaient à différents métiers qui exigeaient une vie sédentaire. Tandis qu'Abraham, Jacob et autres pa-
(1) Vico, Scienza nuova, lib. n.
triarches menaient une vie ambulante, il y avait, partout où ils voyageaient, une multitude innombrable de familles à demeures fixes. Ces différences caractéristiques, qui existaient dans les tribus bibliques, se retrouvent encore dans les tribus de notre temps. En Algérie, les Bédouins mènent une vie nomade sous des tentes mobiles ; les Kabyles sont établis dans des villages (1).
(I) Chez les Kabyles du Djurjura, chaque village est administré par sa djemmâa. La Kharouba est la réunion des maisons d'une même famille. Elle comprend tous les individus rapprochés entre eux par des liens de parenté ou d'alliance et se trouve représentée dans les assemblées par son dehman. Quant aux euguals, le nombre en est proportionné à celui des habitants du village ; chaque Kharouba en désigne un ou plusieurs, suivant l'importance de son effectif ; on les choisit parmi ceux qui sont réputés pour leur sagesse et leur expérience.
Vamin, sauf en ce qui concerne les amendes qu'il prononce d'après le Kanoun, ne peut rien faire par lui-même; résumant le pouvoir exécutif, il est le bras de la djemmâa, mais il doit la consulter sur toutes les affaires.
Voukii est l'agent financier de la commune ; il tient un registre sur lequel il doit inscrire toutes les recettes et dépenses concernant la commune, en présence de la djemmâa qui le contrôle.
Les dhamans aident Yamin dans l'exercice de ses fonctions; ils servent d'intermédiaires entre lui et la Kharouba, et sont responsables devant la djemmâa de l'exécution des décisions qu'elle prononce.
Les euguals, qui forment le conseil de la tribu, sont grandement considérés; leur avis a un grand poids, ils sont consultés sur tout.
La djemmâa ainsi constituée se réunit une fois par semaine, généralement le vendredi soir, et extraordinairement si les circonstances l'exigent.
Ces assemblées nombreuses sont, comme toutes les réunions populaires, souvent bruyantes; maison tomberait dans une grave erreur si l'on croyait que la confusion seule y règne. Le Kabyle a l'habitude de la vie politique, et la police des séances est réglée.
La vie matérielle du clan et de la tribu est heureuse, grâce à l'absence de besoins factices, et la fragilité même du lien qui unit leurs membres est une garantie de concorde et de stabilité; car si quelque cause accidentelle vient à troubler la bonne harmonie, l'association se divise sans effort en deux associations dont chacune continue à vivre d'une vie distincte et complète. Le chef étant d'ailleurs dans la dépendance des associés, l'esprit d'égalité est, dans des mesures différentes, le caractère dominant de l'association. Ce caractère se reproduit sous les formes les plus diverses, et rend impossible l'existence d'une force autre que celle des associés pour qui l'autorité du chef fut créée, alors même qu'elle n'a pas de limites légales et qu'elle est héréditaire.
Les idées de justice et de morale se développent dans le clan et dans la tribu dans des proportions trop étroites pour satisfaire pleinement aux besoins de la nature humaine. Le christianisme n'a jamais pu s'établir, malgré le zèle apostolique développé pendant des siècles par les missionnaires, au milieu des chasseurs d'Amérique, des pasteurs de l'Arabie, et des Curdes ou Turcomans, pasteurs, marchands ou agriculteurs. La religion universelle s'adapte mal à la circonscription d'affections et de droits, qui forme le caractère essentiel de la tribu et du clan.
Le désir de l'égalité, la frugalité, la simplicité du costume, l'antipathie contre les choses et les idées de l'étranger, concourent à empêcher les progrès économiques de ces deux genres d'association.
Les pouvoirs judiciaire et administratif de la djemmâa sont parfaitement déterminés par le Kanoun établi.
Comme tribunal, elle rend la justice en appliquant les règles tracées par Yada, c'est-à-dire par la coutume, et ce droit coutumier est aussi différent du Koran que le peuple kabyle est différent du peuple arabe. {Moniteur du 16 mai 1858.)
Les tribus modernes de l'Arabie et de la Mésopotamie ne diffèrent en rien, au point de vue économique, de celles dont parle la Bible. Aujourd'hui, comme alors, le commerce fait par les caravanes manque d'aliments faute de produits et à cause du peu de besoins du peuple, et trouve d'ailleurs de graves obstacles dans les jalousies et les disputes des associations indépendantes. Aujourd'hui, comme alors, on voit le commerce, l'industrie, les arts se développer à mesure que, par l'influence des municipes et par la puissance de l'État, les tribus vont en se dispersant. Les municipes phéniciens et hébreux, ainsi que les monarchies de l'Assyrie et de l'Egypte dans les temps anciens, et les principautés Persanes, Osmanes et Mamelucks, dans les temps plus récents, ont marché du même pas à la destruction des tribus et à l'extension des relations commerciales. Au contraire, depuis que la Perse et la Turquie ont commencé à décroître politiquement et industriellement, la vie populaire s'est concentrée dans les tribus et les clans, à tel point que si la main de Dieu n'intervient, on peut craindre que ces pays ne retournent, dans un temps prochain, aux conditions antérieures à la formation des empires, et que sur les ruines des palais ne s'établissent de nouveau les tentes des tribus nomades.
Un caractère de la tribu non moins essentiel que l'égalité, c'est l'autonomie. On peut détruire la tribu, on ne peut ni la courber sous le joug ni la réglementer. Les despotes de l'Orient qui peuvent d'un signe, d'après la loi, la contraindre à changer de demeure, la dépouiller, l'anéantir, et qui ont si souvent abusé de leurs droits, n'ont jamais tenté cependant de soumettre l'organisation intérieure de la tribu aux magistratures générales, parce qu'ils ont cru la chose impossible. Tous sans exception la considèrent comme un être réellement plutôt que fictivement indivisible;
ils lui demandent les impôts et les services publics, ils lui confient la police de son territoire, ils la rendent collectivement responsable des délits de ses membres, ils mettent en réquisition son contingent dans la milice, et lui laissent le choix de ses officiers; et si quelquefois ils la trouvent rebelle, ils la punissent tout entière, à moins que les auteurs de la rébellion ne rachètent son pardon en se sacrifiant spontanément. Dévier de ces maximes, c'est donner la main à la destruction delà tribu, ou provoquer sa résistance désespérée. Les Cosaques ont fait un grand pas vers la transformation de leurs tribus en communes, en acceptant les magistrats russes, et les habitants du Caucase soutiennent depuis un demi-siècle une guerre de géants plutôt que de faire ce premier pas. Ceux-ci ne tarderont pas à perdre, ceux-là veulent conserver leur autonomie primitive. Sur des associations pareilles la souveraineté peut être despotique, le gouvernement peut faire sentir une action terrible, mais l'administration ordinaire ne peut exercer aucune influence.
Le lien qui unit les membres de la tribu est tout idéal et ne dépend ni de circonstances de lieux et de temps, ni de causes extérieures. 11 naît du besoin d'une défense réciproque. Il est consolidé par l'égalité et par la poursuite d'un même but, et devient lui-même à son tour le principe de la perpétuité de l'association. Les idées qui ont présidé à sa formation ne peuvent changer sans que la tribu ne se dissolve.
L'immobilité dans la tribu, première conséquence du caractère du lien, produit de son côté l'immutabilité dans sa manière d'être. En Europe, les Français, les Anglais, les Allemands, les Italiens et les Espagnols diffèrent entre eux non-seulement par le langage, mais par les institutions, par les mœurs, par les usages. Tous les Arabes sont à peu près les mêmes, soit qu'ils habitent le Maroc, l'Égypte ou
l'Arabie. Le Bédouin de l'Algérie est en tout semblable à celui de l'Arabie, et le Curde conserve dans le Corasanles habitudes de ses frères demeurés dans leurs montagnes natives. La tribu est inaccessible aux autres éléments de l'humanité, parce que les conditions de l'association ne pourraient changer sans que les idées fondamentales qui la constituent ne fussent altérées.
La tribu nourrit une antipathie invincible contre le corps politique, dans lequel elle voit une force tendant perpétuellement à altérer sa nature et à détruire son propre lien. On peut la considérer comme la plus mauvaise des unités politiques.
« Malgré mes recherches, dit un écrivain qui a observé de près les tribus arabes de l'Algérie, je n'ai pu découvrir aucune trace de lien social entre les diverses tribus. Elles forment toutes des agglomérations à part et indépendantes les unes des autres. Rien n'oblige un scheick à déférer aux volontés d'un autre. On ne connaît aucune hiérarchie parmi les Arabes, et cependant ils ont des habitudes aristocratiques, ils conservent fidèlement les traditions de famille et connaissent la filiation de tous ceux qui portent des noms connus dans le pays. Moïse, sentant que les Israélites ne pourraient jamais former un corps de nation s'ils restaient nomades, multiplia les lois cérémonielles qu'il leur dicta. Il voulait par ce moyen les centraliser, et c'est à peine s'il réussit. »
De là découlent deux conséquences : d'un côté, la tribu se plie avec peine aux exigences de l'unité politique et s'en affranchit aussitôt que l'occasion s'en présente; d'un autre côté, le corps politique, l'État, lutte contre elle sans relâche jusqu'à ce qu'il l'ait détruite ou contrainte de retourner à l'indépendance primitive.
Toutefois la tribu conserve les caractères de la nationalité
qui sont compatibles avec son isolement politique, et elle les conserve malgré les changements de climat, de demeure et cle rapports extérieurs. L'Arabe africain ne se distingue de l'Arabe asiatique par aucun signe important. Ce n'est pas là, il est vrai, la nationalité complète, l'unité politique de la France ou de l'Angleterre, mais c'est un acheminement à ce but final.
Entre la famille patricienne et la tribu les analogies sont grandes, mais les différences sont encore plus grandes. Elles sont l'une et l'autre unités universelles. Mais les seigneurs patriciens, disposés à s'associer entre eux pour tenir sous leur sujétion les familiers, inclinent à former une unité politique plus que les chefs de la tribu qui ne peuvent trouver dans l'association de plus grands éléments d'autorité et qui peuvent au contraire y perdre la portion de pouvoir qui serait déléguée à l'État. Le patriciat n'est donc pas antipathique à l'unité politique, quoiqu'il ne coopère pas pleinement à ce but, tandis que la tribu lui est décidément contraire.
§2. — La communauté primitive et négative des biens de la terre est un fait concomitant avec la tribu et le clan, ces formes primordiales des sociétés humaines.
« La terre est à moi, dit le Seigneur dans l'Ancien Testament ; hommes, vous êtes des étrangers à qui je la loue (1). »
Le travail de l'homme est la condition attachée par la Providence à la jouissance de ses bienfaits.
La terre a reçu de Dieu la force d'engendrer les arbres
(1) Exode, c. 9. Ut scias quia Domini est terra. — Levit., c. 23, Terra non vendetur in perpetuum quia mea est, et vos advense et coloni mei estis. — Deuteron., c. 10. En Domini tui cœlum est, et cœlum cœli, terra et omnia quae in ea sunt.
et les herbes (1) ; niais la terre inculte ne produirait que des
ronces et des épines (2).
C'est pourquoi, selon la parole du prophète royal, Dieu a donné la terre aux enfants des hommes pour la cultiver, la posséder et la peupler (3). C'est pourquoi la Genèse (A) nous montre Adam chassé du paradis et Noé sorti de l'arche cherchant leur nourriture dans la culture des champs.
Toutefois les hommes ne possèdent rien en propre ; ils ne sont que les administrateurs des biens de Dieu qui les leur ôte quand bon lui semble (5) . La communauté négative des biens de la terre constitue donc l'état social primitif. Sunt privata nidla naturel, dit Cicéron.
Dans les temps primitifs, le sol est ouvert à tout le monde et nul n'a intérêt à l'occuper en particulier. Abraham, revenant d'Égyp te où il s'était retiré pendant la famine qui désola le pays de Chanaan, cheminait avec Loth, son neveu, qui avait aussi des brebis, des bœufs et des tentes; et comme il y eut querelle entre les pasteurs du bétail d'Abraham et les pasteurs du bétail de Loth, Abraham dit à Loth : «Je te prie, qu'il n'y ait point de disputes entre moi et toi, entre mes pasteurs et les tiens, car nous sommes frères. Tout le pays n'est-il pas à ta disposition ? Sépare-toi, je te prie, d'avec moi. Si tu prends la gauche, je prendrai la droite, et si tu prends la droite, je m'en irai à la gauche. » Et Loth, levant les yeux, vit toute la plaine du Jourdain qui, avant que l'Éternel eût détruit Sodome et Gomorrhe, était arrosée partout, et Loth choisit pour lui toute la plaine du Jourdain et celle du côté de l'Orient. Ainsi ils se séparèrent
(1) Gènes. , I. — (2) Genks., III.
(3) Terram autem dédit filiis hominum. Psalm. 113. Muttiplicamini et replète terram et subjicite eam.
(à) Gènes., II. — (5) Euripide, Les Phéniciennes, v. 553.
l'un de l'autre, Abraham demeura au pays de Chanaan, et Loth dressa ses tentes jusqu'à Sodome.
C'est ainsi que la communauté négative de la terre se transforme par l'occupation, par le travail, par les conventions expresses ou tacites entre les hommes, en droit de propriété exclusive. De là le droit du premier occupant. Veteri occupatione u} qui quondam in vacua vénérant. De là deux genres de domaines, le domaine commun et le domaine privé, également respectables. Un des devoirs de la justice, dit Cicéron (1) , c'est d'user des choses qui sont en commun, et de ne disposer en maître que de ce qui esta nous en propre. Or, il n'y a rien qui appartienne naturellement à telle ou telle personne plutôt qu'à toute autre ; mais le droit de propriété que l'on a sur certaines choses vient, ou de ce que l'on s'en est emparé le premier comme firent ceux qui s'établirent au commencement dans des lieux inhabités, ou de ce qu'on les a conquises par les armes, ou des lois, ou des conventions que les particuliers font ensemble, ou des chances du sort.
Lorsque les choses étaient encore en cet état de communauté négative, qu'elles étaient communes à tous les hommes sans qu'aucun en fût propriétaire, ce n'est que par la possession que chacun commença à acquérir un domaine de propriété. / ure occupationis, quodenim nullius est primo occupanti videtur. (L. 8, ff. De acquis, rer.)
Le droit d'occupation, cette source primitive du droit de propriété privée ou publique, n'existe qu'à deux conditions. Il faut 1° que la chose dont on s'empare ne soit pas de celles qui par leur essence doivent rester communes à tous les hommes, telles que l'air, la lumière du soleil, la pleine mer; qu'elle soit susceptible d'être possédée et
(1) De Oflicus, lib. V, cap. vu.
quelle soit occupée réellement. Il faut 2° que la chose ne soit pas déjà occupée, qu'elle soit vacante au moment où le premier occupant venit in vacua.
Les biens vacants sont, dans l'acception la plus générale, les biens sans maîtres, bona aberrantia quœ nullius sunt. Dans les sociétés naissantes, ces biens appartiennent au premier occupant comme prix du service rendu par lui à la société en utilisant un bien sans valeur. Si un homme ramène à la vie une terre morte, elle est à lui, dit Mahomet (1). Locke rapporte (2) qu'en Espagne un homme peut labourer, semer, récolter dans un terrain auquel il n'a aucun droit. Les habitants, loin de le troubler, se regardent obligés envers lui pour avoir fécondé par son industrie une terre déserte et avoir ainsi ajouté à la richesse de tous. La loi coloniale impose à chaque propriétaire, dans l'Amérique septentrionale, l'obligation de mettre en valeur et de cultiver dans un temps fixé une portion déterminée de ses terres, et, au cas de défaut de sa part, déclare que ces terres négligées pourront être adjugées au défricheur. Cette loi, dit Adam Smith (3), sans avoir été rigoureusement exécutée, a cependant produit quelque effet (li) .
L'histoire des temps primitifs, soit antérieurs, soit postérieurs au déluge universel, nous montre les formes simultanées et diverses de l'occupation du sol. Certaines familles parcourent avec leurs troupeaux les champs inoccupés et incultes, sans qu'on remarque presque aucune trace d'établissement permanent. D'autres vivent de la
(1) Revue de législat., t. XV, p. 60.
(2) Du gouvernement civil, chap. V, § 36.
(3) Richesse des nations, liv. IV, chap. vu, t. II, p. 182.
(Zi) Le labourage au Champart autorisé par la coutume du Nivernais est fondé sur le même principe.
chasse, d'autres se livrent au labourage, d'autres pillent leurs voisins. Des guerres s'allument incessamment entre les tribus nomades et les tribus sédentaires. Celles-ci se disent maîtresses du sol et exigent des tribus errantes le loyer des pâturages. Celles-là résistent et inquiètent les laboureurs et les cités. Isaac veut s'établir dans les campagnes d'Abimélech qui, pour le forcer de s'éloigner, fait combler les citernes où s'abreuvent ses troupeaux. Il transporte ses tentes à Gerara, et les habitants de la vallée repoussent ses troupeaux des fontaines. Dans les mœurs des patriarches la propriété privée et permanente est exceptionnelle.
Cependant la Genèse rapporte quelques exemples de querelles pour des puits dont il paraît que la propriété exclusive et héréditaire appartenait de droit à celui qui les avait creusés ou qui s'en était attribué l'usage.
Abraham réclame contre les serviteurs d'Abimélech un puits qu'il avait creusé, et veut que sept jeunes brebis en soient le témoignage. Isaac revient dans le même lieu, retrouve le puits creusé par son père et le réclame (1).
Abraham achète pour 400 sicles d'argent un champ et une caverne pour y ensevelir la dépouille de celle qui avait été la compagne de sa vie et la mère cl' Isaac. Jacob donne cent agneaux en échange de la propriété d'un champ.
Les objets de la possession et de la propriété collective sont très-divers. Outre les choses insusceptibles d'appropriation privée et dont l'usage est commun à tous les hommes, telles que l'air, la chaleur, la pluie, le vent, la mer avec ses sels, ses plantes, ses poissons, ses coquillages, ses rivages même, il y a chez chaque peuple des choses publiques, ce sont : les fleuves, les rivières, les sources, les
(1) Gènes., XXI, 30; XXVI, 15.
ruisseaux, les carrières de pierre, de plâtre, de marbre, les mines métallifères cachées dans les profondeurs de la terre, les pâturages et les forêts qui en couvrent la surface. La terre, avec la force végétative dont elle est douée, est susceptible d'être défrichée et appropriée par le travail à une jouissance exclusive. Mais plus on remonte le cours des âges, plus la proportion des choses communes par rapport aux choses appropriées est considérable.
L'état de communauté des biens naturels fongibles persiste, dit un écrivain (1) , tant que la population demeure clair-semée, et qu'elle trouve dans la nature des ressources bien supérieures à ses besoins. Il ne présente alors ni inconvénients ni dangers. On abuse sans doute des libéralités de la Providence ; trop souvent on abat l'arbre pour en avoir les fruits ; mais les forces réparatrices de la nature sont assez puissantes encore, comparativement aux pertes, pour combler et les vides que fait l'imprévoyance et ceux que commande la nécessité. Le nombre des consommateurs s'accroît-il, l'intérêt général exige qu'on retire les biens naturels du domaine commun. Si, dans les pays où la population est dense, on laissait chacun libre de chasser et de pêcher entièrement à sa guise, les bois et les campagnes, les ruisseaux et les rivières seraient bientôt dépeuplés. Si chacun pouvait barrer ou détourner, selon sa fantaisie ou son intérêt, le cours des eaux, on ne tirerait pas de ce bien précieux tous les services qu'il peut rendre, comme agent de fécondité ou de force motrice, parce que l'abus qu'en ferait l'un empêcherait l'autre d'en user, parce que la retenue faite par celui-ci rendrait inutile le barrage construit par celui-là, parce que les digues et autres travaux de dé-
(1) M. de Metz Noblat, Les origines du droit de propriété. (Correspondant du 25 janvier 1854.)
fense d'un riverain nuiraient au riverain opposé, etc. , etc. S'il était loisible à chacun d'exploiter les filons qu'il jugerait à propos d'attaquer, personne ne voudrait faire les avances et les travaux préparatoires qu'exige le travail des mines, dans la crainte de voir ces travaux rendus inutiles et ces avances infructueuses, par la concurrence d'un survenant qui viendrait s'installer à côté du premier arrivé, traverser ses plans et lui disputer le terrain. Même observation pour les carrières. Pour les prairies naturelles, si chacun pouvait y mener ses bestiaux quand bon lui semble, les herbages seraient foulés et impropres au pâturage avant d'avoir eu le temps de pousser. Quant aux forêts, ce serait bien pis encore. On manquerait bientôt totalement ou presque totalement de bois, si on laissait chaque individu librê d'aller abattre ce dont il aurait besoin pour se chauffer ou pour tout autre emploi. Il est donc absolument nécessaire que les sociétés, une fois parvenues à un certain point, s'opposent au gaspillage des biens naturels, gaspillage inévitable, si on ne leur donnait pas des gardiens, et si on n'en réglait pas l'usage.
L'appropriation du sol est la conséquence naturelle des progrès de la civilisation; dès qu'Ismaël eut cultivé un champ, il en fut le maître de droit naturel, et dès qu'il eut établi ses douze enfants dans diverses portions des champs déserts , ils devinrent égalemen t comme lui , par leur travail , les maîtres absolus chacun de la portion qu'ils cultivèrent (1). Dans les commencements où la terre était encore en friche , chaque patriarche fut le maître absolu de partager ses domaines comme il le jugea à propos , et tel fut, dans chaque pays , le pouvoir suprême du premier propriétaire. Mais avant que la cul-
(1) Nombres, XXVI, 53, 5/i, 55.
ture pût s'étendre au loin, on conçoit aisément qu'entre ces cités naissantes disséminées çà et là dans les plaines, il resta des terrains vagues et de vastes déserts qu'on laissa longtemps en friche faute de bras, et qui ne pouvaient servir qu'à faire paître les bestiaux. Ces terrains étaient parcourus par des familles ambulantes dont l'unique occupation était d'élever de nombreux troupeaux qu'elles vendaient aux familles fixées. Tels furent, avant le déluge, les descendants de Jabel, pastor ovium, et après le déluge, ceux d'Abraham et de Jacob et autres patriarches qui vivaient sous des tentes, et conduisaient leurs bestiaux de vallées en vallées et de déserts en déserts, comme on le voit dans l'histoire de Josèphe (1).
De là la distinction originaire des propriétés collectives , c'est-à-dire exploitées en commun, sous l'autorité des chefs de tribus, et des propriétés particulières divisées entre les familles et jouies par elles à titre privé.