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CHAPITRE II

DU DISTRICT ADMINISTRATIF ET DU PARTAGE DES TERRES DANS LES EMPIRES DE L' ORIENT.

§ 1er. — Quelque épaisses que soient les ténèbres qui entourent le berceau des monarchies absolues de l'Orient, on peut hardiment conjecturer que cette forme de gouvernement fut une extension du patriciat primitif.

(1) Josèphe, An tiquités judaïques, chap. VIII, § 18.

La tribu se transforme difficilement en corps politique. Elle ne peut croître en effet ni en nombre ni en richesses au delà de limites restreintes, parce que d'un côté ses membres se séparent aussitôt que la vie commune leur est incommode, et parce que d'un autre côté les inégalités inévitables qui naissent des grandes richesses et la difficulté de faire tendre à un même but un grand nombre d'hommes égaux dissoudraient inévitablement la tribu si elle ne se subdivisait. La famille patricienne au contraire peut croître en nombre et en richesses d'une manière illimitée, parce que le lien qui unit ses membres, imposé par l'autorité, est indépendant de la volonté des familiers qui ne peuvent, comme les membres de la tribu, se détacher les uns des autres pour former une autre association. Il n'y a donc pas dans la constitution naturelle du patriciat la même antipathie contre le corps politique que dans celle du clan ou de la tribu.

Le patriciat se plie d'ailleurs à tous les changements de sentiments et d'idées qui ne diminuent pas l'autorité suprême du chef, et, s' alliant tantôt avec l'esclavage domestique, tantôt avec la servitude de la glèbe, il se transforme ici en gouvernement despotique, là en fief ou en municipe. La tribu reste au contraire immuable et impénétrable ; la loi ne peut en détruire le principe et le lien, parce qu'aucune loi ne peut faire que ses membres n'aspirent pas à l'égalité qui est l'essence même de l'association. La destruction de la tribu ne peut résulter que d'une corruption intérieure destructive de l'égalité, ou de causes extérieures telles que la guerre et la conquête. Dans le premier cas, la tribu reste soumise, mais non identifiée à l'État à qui elle apporte plus de faiblesse que de force et contre lequel elle ne cesse de lutter, comme le prouve l'histoire des tribus primitives du Gurdistan et de la Perse qui obéissaient nominalement aux

rois de Babylone et de Suze, et qui, en réalité, se gouvernaient elles-mêmes, et comme on le voit aujourd'hui encore chez leurs descendants sous la domination plus apparente que réelle du sultan et du shah. Que si un peuple divisé en tribus est envahi par l'étranger et soumis par la force des armes, la tribu doit être détruite comme l'ont été les clans de l'Écosse par l'Angleterre, sous peine d'être une cause perpétuelle de troubles et de résistance au gouvernement.

Quelle que soit au surplus l'origine d'un gouvernement despotique, et quelque diverses qu'en soient les formes accidentelles, son caractère permanent et essentiel est le défaut d'indépendance et d'autonomie de ses districts administratifs. Un conseil d'État nommé par le prince et privé de toute influence politique, des satrapes, des juges, des fonctionnaires publics qui, sous des noms fastueux, ne sont en réalité que des domestiques du palais, tel est le personnel de l'administration servile organisée dans les districts de l'Empire et contre laquelle les lois n'offrent d'autre garantie que le bon plaisir du monarque.

Le gouvernement obtient du district administratif une obéissance passive plutôt qu'une coopération active au bien général; et c'est là le secret delà faiblesse des corps politiques dont le district administratif est l'unité élémentaire. C'est ce qui explique les triomphes de quelques bourgades de la Grèce peuplées de citoyens passionnés, éloquents, artistes, guerriers, sur les monarchies cle l'Orient, qui leur étaient si supérieures en forces matérielles ; c'est ce qui lait comprendre comment le Bas-Empire, quand ses municipes furent devenus des instruments de fiscalité et ses décurions des chefs d'esclaves, tomba dans l'atonie et mourut de langueur plutôt que par le fer des barbares, malgré la perfection matérielle de son administration et l'immensité de

ses ressources. C'est ce qui fait que de nos jours l'Egypte et la Chine, ces deux merveilleux modèles de gouvernement oriental, soutenus des unités de district les plus parfaites que l'Asie connaisse, ont révélé leur débilité en cédant aux attaques d'un petit nombre de soldats européens à peine dignes du nom d'armée.

Ce qui distingue surtout la civilisation de l'Orient, c'est le luxe des capitales où étaient entassées d'immenses agglomérations d'esclaves.

Thèbes aux cent portes, Ninive aux quatre cents tours, Babylone et ses murs élevés, ses jardins suspendus, ses temples et ses palais magnifiques, qu'est-ce que tout cela sinon des corps sans âmes symbolisés clans les bêtes extranaturelles de l'Apocalypse? Quand le monarque assyrien, parcourant les somptueux palais dont il avait enrichi Babylone, s'écriait rempli d'admiration : N'est-ce pas là cette Babylone dont j'ai fait le siège de mon empire, que j'ai bâtie dans ma puissance et dans l'éclat de ma gloire ? l'armée victorieuse de Cyrus était à la veille de camper sous les murs de cette capitale.

L'une des monarchies antiques de l'Orient, l'Égypte, a cependant laissé dans la mémoire des hommes des traditions morales et des exemples de législation. L'autorité des rois n'y était pas absolue, et leur vie publique et privée était entourée de gênes salutaires. Les lois d'Osiris réputées d'origine divine punissaient de mort le meurtrier, le parjure, le calomniateur, le lâche qui ne défendait pas un homme attaqué lorsqu'il pouvait le sauver. Nul ne pouvait être inutile à l'État : chacun s'inscrivait dans un registre et déclarait sa profession : une fausse déclaration était punie de mort. La liberté individuelle était respectée; on n'arrêtait pas même les débiteurs ; mais quiconque violait un engagement, prêté selon la coutume, sur le gage sacré du

corps de son père, était réputé infâme et privé de sépulture.

La nation égyptienne était partagée en trois classes selon Strabon et Isocrate, dans son éloge de Busiris, et en cinq classes selon Diodore de Sicile, savoir : les prêtres, les guerriers, les laboureurs, les artisans et les pasteurs. Sésostris divisa l'Egypte en provinces ou nomes subdivisés en toparchies, et les tôparchies en cantons. Les chefs de ces circonscriptions administratives étaient tous nommés par le roi, l'intervention du peuple dans les affaires publiques était à peu près nulle. Les castes, ou plutôt les classes des prêtres et des guerriers, étaient associées au gouvernement ; mais les rois, quoique assujettis à des devoirs minutieux, savaient faire tourner au profit de leur propre autorité l'influence de la religion et la bravoure des guerriers.

§ 2. — La propriété indienne a donné lieu à deux systèmes exagérés : l'un de Niehbur qui pense que le roi était, dans l'Inde, propriétaire unique du sol; l'autre, d'un historien allemand, Schlosser, qui a cru y voir en pratique une espèce de communauté de biens. Un publiciste français (1) a vu avec plus de raison dans la propriété indienne, partagée indistinctement entre toutes les castes et exactement défendue contre toutes sortes de dévastations (2) et d'usurpations par des lois civiles et religieuses (3) , pleines de prévoyance à l'endroit de la limitation et du bornage (h) , les caractères antiques de la propriété collective, mais n'y a pas reconnu ceux de la propriété royale de tout le sol. Toutefois, l'attribution des terres à des corps qui ne mouraient jamais, leur

(1) M. Giraud, Recherches sur le droit de propriété chez les Romains, chap. i, p. 16.

(2) Lois de Manou, liv. 8, si. 238,240 et suiv. (p. 287 de la trad. franc.).

(3) Ibid. lib. 8 si. 52 et alibi passim; ibid. lit). 8, si. 204 (p. 291). (u) Ibid,, lib. 8, si. 2Zi5 et suiv. (p. 288 et suiv.).

imprescriptibilité (1) , leur conservation dans les familles par le droit d'aînesse (2) , rendaient la propriété immuable.

On a cru à tort que les pasteurs étaient méprisés en Égypte (3) : la fertilité des pâturages y avait au contraire multiplié les troupeaux (li) , et les pasteurs qui vivaient dans les marais et les terres incultes se rendaient souvent par leur esprit de sauvage indépendance redoutables aux Pharaons (5) . Mais à mesure que la civilisation faisait des progrès, on partageait les terres, on les limitait, on les cultivait, plutôt que de les laisser abandonnées à une vaine pâture.

Le partage des terres égyptiennes a donné lieu à trois systèmes. Strabon (6) atteste qu'elles furent également partagées entre les cultivateurs, les prêtres et les guerriers. Selon Diodore de Sicile (7), une part fut attribuée aux guerriers, une part aux prêtres, une part au roi, de sorte que la classe des laboureurs aurait été exclue du droit de propriété et réduite au colonage. Hérodote (8) complique la difficulté en disant que Sésostris fit le partage de tout le territoire entre tous les Égyptiens, ce qui indiquerait que

(1) Pour toute chose dont on a eu la jouissance sans pouvoir produire aucun titre, les titres seuls font autorité et non la jouissance. (Lois de Manou, lib. 8, si. 200, p. 281.)

(2) L'aîné, lorsqu'il est éminemment vertueux, peut prendre possession du patrimoine en totalité, et les autres frères doivent vivre sous sa tutelle, comme ils vivaient sous celle du père.

(3) Pastoret, Histoire de la Législation, t. II, c. vu, p. 130. (h) Diodore, i, § 36.

(5) Ils sont bientôt les plus forts, disait un Pharaon en parlant des Hébreux pasteurs en Égypte ; hâtons-nous de les chasser, de peur qu'ils ne s'arment contre nous. (Exode, chap. i, vers. 9 et 10).

(6) Livre 17, § 3 (tom. VI, p. hhl et UU99 édit. Siebenkus, et t. III, p. 231, édit. Gorar.)

(7) Livre i, § 73 et là, p. 217 et 219. T. I, édit. Ripont.

(8) Hérodote, ii, § 109 (tom. I, p. 382, édit. Schweies).

le territoire était la propriété du roi. M. de Pastoret (1) concilie tous ces témoignages en distinguant les époques, et cherche notamment, dans le récit de la Genèse relatif à l'administration de Joseph en Egypte (2) , une preuve de l'appropriation du sol en faveur du roi et de la .transformation des Égyptiens en fermiers recevant pour prix de leur travail une partie du revenu des terres.

Quoi qu'il en soit, des documents authentiques récemment découverts (3) prouvent qu'en Egypte le droit de propriété privée était entouré de garanties : d'où l'on peut conclure que si la caste, ou, selon M. Ampère (li) , la classe des agriculteurs y fut momentanément dépouillée, elle rentra plus tard dans ses droits primitifs, quoique écrasée sous le fardeau des impôts. L'hérédité des professions qui était sinon obligatoire, du moins usuelle, la mainmorte, le droit d'aînesse, tout ce qui tend à rendre stables les familles et les propriétés, était au surplus en usage en Egypte comme dans toutes les monarchies de l'Orient, et se retrouve même, sauf quelques différences caractéristiques, dans l'état primitif des peuples de l'Occident, et particulièrement des habitants de la Gaule.

(1) Histoire de la législation des Égyptiens, t. II, 2, c. v.

(2) Genèse, chap. xxxvn, vers. 15 et suiv.

(3) Papyri grœci taurin ensis musei Egyptii, ediii atque illustrati ab Amedeo Peyron (Taurini, 1826 et 1827 in-Zi°. Journal des Savants, 1827 et février 1828.)

(à) Des Castes et de la transmission héréditaire des professions dans l'ancienne Égypte.

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