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DES AMPHICTYONIES

Douze nations du nord de la Grèce formèrent dans les temps les plus reculés la confédération amphictyonique, pour prévenir les maux que la guerre entraîne à sa suite. C'étaient les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les Peerhèbes, les Magnètes, les Locriens, les Octéens, les Phtiotes, les Maléens, les Phocéens et les Dolopes. Il fut convenu que chacune de ces nations enverrait tous les ans des députés à Delphes pour y garder le temple d'Apollon, et pour y former une assemblée qui punirait les attentats commis contre ce temple et contre les droits respectifs des villes confédérées.

Chacune des douze nations envoyait deux députés : l'un,

(l) DURUY, Histoire grecque, préface, XV(.

.'spoav^uoov, était chargé du soin de la religion; l'autre, TTo/xyopaç, jugeait les affaires civiles et criminelles. Tous deux ensemble décidaient des affaires d'État. Toutes les villes confédérées s'engageaient à faire exécuter les décrets de l'assemblée. La ligue était cimentée par un serment. Elle n'existait d'abord qu'entre les douze nations, mais elle s'étendit peu à peu à toutes les villes ou bourgades de la Grèce ; et quand il s'agissait de donner son suffrage, la voix du représentant de la moindre bourgade était aussi prépondérante que celle du citoyen de l'une des plus puissantes villes. Seulement les villes amphictyonides avaient un double droit de suffrage, c'est-à-dire que chaque ville avait deux voix en la personne de ses deux députés.

L'assemblée des amphictyons se tenait au printemps, à Delphes, et en automne, au bourg d'Anthéla, à quelques stades des Thermopyles. On y jugeait les contestations qui s'élevaient entre les villes. L'histoire rapporte divers jugements entre les Athéniens et les Déliens, entre les Lacédémoniens et les Platéens, entre les Thébains et les Lacédémoniens. Les députés des parties discutaient l'affaire. Le tribunal prononçait à la pluralité des voix, et décernait une amende contre les nations condamnées. Le pouvoir des amphictyons ne se bornait pas à juger, il s'étendait jusqu'à déclarer et à faire ouvertement }a guerre à ceux qui refusaient d'exécuter leurs jugements. Si la nation condamnée à l'amende n'obéissait pas, l'assemblée pouvait armer contre elle tout le corps amphictyonique ou la plus grande partie de la Grèce.

Outre l'amphictyonie générale, il y avait des ligues particulières dont la plus célèbre est la ligue achéenne. L'Achaïe avait douze villes principales qui étaient chacune la capitale d'un petit État : Dyme, Olénos, Egyre, Hélice, Iteira, ^Egium, Cérinée, Léontium, Patrès, Pharès, Tritée,

Pellène. Ces villes formèrent par leur confédération le noyau de cette ligue achéenne qui, cimentée par Aratus (251 ans avant J.-C.) et consolidée par Philopœmen, embrassa tout le Péloponèse. Les députés des villes liguées qui avaient des lois, des chefs, des juges, des magistrats communs, s'assemblaient une fois l'an à /Egiuni pour élire les magistrats et y discuter les intérêts de tous les membres de la fédération, et tenaient en outre, à des époques non périodiques, pour les déclarations de guerre, les traités de paix, la correspondance avec le peuple romain, des sessions extraordinaires. Le pouvoir exécutif appartenait à des SriUiovoyot élus dans l'assemblée générale, qui formaient le conseil permanent du stratège ou général. Le stratège, élu chaque année dans la diète d'/Egium, commandait les troupes, mais ne pouvait les lever ou les mettre en mouvement sans l'autorisation de la diète, et n'avait pas même le droit d'opiner sur les questions de paix ou de guerre. Il exposait dans les assemblées les motifs de convocation, introduisait les ambassadeurs, et proclamait les décrets de la diète. Il avait pour subordonnés le général de la cavalerie et le grammatisle, ou secrétaire de la ligue.

Cette ligue ne mettait d'ailleurs aucun obstacle à ce que les villes s'administrassent librement, mais exigeait d'elles une constitution populaire, et leur interdisait toute mission secrète ou patente auprès des puissances étrangères sans le consentement des États confédérés.

Les Étoliens formaient entre eux une confédération à peu près pareille. Leurs diverses peuplades ou villes avaient une assemblée commune, à laquelle probablement n'étaient admis que les hommes d'âge mûr. Cette assemblée, appelée Panétolicon, se réunissait tous les ans à Thermos, à l'équinoxe d'automne, décidait alors de la paix ou delà

guerre et nommait les magistrats. Outre cette assemblée annuelle, il y avait l'assemblée permanente des Apoclètes ou députés, qui formaient un conseil semblable à celui des démiurges en Achaïe, mais plus nombreux. Le premier magistrat était le stratège, commandant des forces militaires. Après lui venaient Yhipparqae, le grammateus ou secrétaire, etc. La ligue étolienne s'associait des villes fort éloignées, et leur laissait certainement une grande liberté d'action ; mais dans quelle mesure, on l'ignore. Tous les droits, tous les devoirs n'étaient pas sans doute parfaitement déterminés ; et parmi ces villes il y avait probablement, comme dans l'empire d'Athènes, bien des conditions différentes : des confédérés, des alliés, des sujets tributaires (1).

L'amphictyonie des Béotiens se tenait àOnchiste, dans le temple de Neptune. Sept villes : Hermione, Épidaure, Egine, Athènes, Prasie, Nauplie et Orchomène, formaient une confédération qui se réunissait dans la petite île cle Calaurie, dans un temple de Neptune, et qui célébrait des jeux tous les cinq ans à Epidaure. L'amphictyonie de l'Argolide à laquelle participaient les Lacédémoniens, les Messéniens, les Corinthiens et les Mycénéens, se réunissait près d'Argos, dans le temple de Junon. Ces ligues réservaient cependant à chaque ville le droit de se gouverner elle-même, mais dans des conditions telles que leur administration manquait d'unité et de cohésion.

Le fédéralisme démocratique de la Grèce continentale se retrouve dans les Cyclades, cet archipel d'îles qui, après avoir expulsé leurs rois, essayèrent de se constituer en petites républiques, mais qui ne tardèrent pas à passer sous la domination, les unes des Égyptiens, les autres des Cretois, celles-ci des Phéniciens, des Cariens ou des Perses,

(i) Duruy, Histoire grecque, p. 706.

celles-là des Athéniens. Les Rhodiens seuls arrachèrent (360 ans environ avant J.-C.) le pouvoir au peuple pour le conférer aux familles riches, et c'est à cette oligarchie, l'une des plus sages de la Grèce, que l'île de Rhodes dut la prospérité de son commerce et sa législation maritime qui a servi de modèle à celle de toutes les nations.

Les colonies grecques de l'Asie offrent, dans l'organisation municipale des cités, dans les amphictyonies, dans le partage de l'autorité politique entre le sénat et le peuple, des caractères analogues à ceux que nous avons constatés. Les colonies de l'Éolie, de l'Ionie et de la Doride, tour à tour libres et gouvernées tantôt par les Perses, tantôt par les Athéniens, conservèrent toujours, sous ces régimes divers, leur religion, leurs lois, l'autonomie de leur administration municipale , même leur système provincial. Les députés des onze villes du continent de l'Éolie et ceux des cinq villes de l'île de Lesbos s'assemblaient dans la ville de Cumes. Les députés de la confédération ionienne, composée de douze villes principales, se réunissaient près d'un temple de Neptune, à peu de distance d'Éphèse. Le promontoire de Triopium était le rendez-vous des États des Doriens où la ville de Gnide, l'île de Cos et trois villes de l'île de Rhodes avaient aussi le droit d'envoyer des mandataires.

La ligue républicaine des Lyciens se formait de vingttrois cités qui avaient droit de suffrage et dont les députés choisissaient le Lyciarque ou général de la ligue, ainsi que les autres magistrats du corps fédératif et les juges qui devaient rendre la justice dans l'année. Le conseil des députés répartissait les impôts. Les Cariens formaient une ligue fédérative semblable. La ligue des Pisidiens, formée de quatre villes principales, prenait le nom de Tétrapole.

Celle des Galates ou Gaulois d'Asie se composait de trois peuples dont chacun était divisé en trois tétrarchies. Il y avait dans chaque tétrarchie un tétrarque ou gouverneur particulier, un juge, un général soumis au juge, et deux commandants en second. La diète générale était composée de douze tétrarques et de trois cents députés, un de chaque tribu.

a Ceux qui instituèrent ces assemblées célèbres, dit ïsocrate (1) , en parlant des assemblées des amphictyons des Ioniens et des Doriens, sont loués avec justice. Ils nous transmirent cet usage afin que, réunis dans un même lieu, nous pussions nous réconcilier et abjurer tout sentiment de haine, et aussi afin que des prières, des sacrifices communs, en nous rappelant la parenté qui nous lie, vinssent nous inspirer pour l'avenir des dispositions plus amicales, nous engager à renouer d'anciennes hospitalités et à en former de nouvelles. »

Le congrès amphictyonique unit en effet la Grèce au dedans et la rendit redoutable au dehors, tant qu'il ne s'inspira que de l'intérêt général et que ses décisions furent respectées par les Grecs. Mais un jour vient où les Phocéens, mécontents d'un de ses décrets, marchent contre Delphes, s'emparent de la ville et même du temple, et déchirent les registres qui contenaient leur condamnation. La Grèce se divise, Sparte et Athènes prennent parti, et les amphictyons, par qui la Grèce devait être unie, deviennent un élément de guerre.

Il devait en être ainsi, car l'autorité amphictyonique manquait essentiellement d'unité. Chaque État confédéré avait des intérêts différents; quelques-uns d'entre eux fournissaient des troupes à la Perse même. C'est sur elles

(1) Oratio panegyrica, p. HZf. Voir aussi Denys d'Halic, Antiq. Rom. , liv. XIV, et Sainte-Croix, Des anciens gouvernements fédèratifs.

que comptait Cyrus dans l'expédition qui se termina par cette fameuse retraite des Dix-Mille immortalisée par Xénophon, mais qui, malgré la gloire qui en rejaillit sur les Grecs, témoigna du peu de solidité du lien amphictyonique.

L'amphictyonie n'était point une fédération analogue à celle de la Suisse ou des États-Unis d'Amérique. C'était une simple ligue investie, il est vrai, de quelques attributions de la souveraineté, mais dépourvue de la plus précieuse de toutes, du droit d'administration (1). Un lien si fragile ne résista pas à la corruption des mœurs. Quand le souvenir de Solon se fut affaibli à Athènes, et celui de Lycurgue à Sparte, quand l'ambition eut pris la place du dévouement au bien général, la diète amphictyonique fut souvent corrompue, tantôt par l'or de la Macédoine, tantôt par celui des Romains, et les villes prépondérantes, telles que Sparte et Athènes, abusèrent de leurs forces à l'égard de leurs alliés. Sparte entreprit la conquête de la Messénie par esprit de cupidité, et joignit, pour y réussir, la corruption à la violence. Les Athéniens réduisirent en esclavage Naxos, l'une des villes confédérées, s'emparèrent de Salamine, de Délos, d'Oréos, et en chassèrent les habitants, décimèrent Samos, condamnèrent les ^Eginètes à mort. Que pouvait devenir la ligue amphictyonique au milieu de tant de causes de corruption de son principe ?

La ligue achéenne se maintint longtemps dans de meilleures conditions que les autres amphictyonies. Le gouvernement de l'Achaïe était le plus modéré des gouvernements de la Grèce. Les villes, en général petites, cherchaient leurs richesses dans l'agriculture plutôt que dans l'industrie et le commerce. Les factions y étaient moins ardentes que partout ailleurs. On ne trouve nulle part, dit Polybe,

[ (1) Pastoret, Histoire de la législation, Introduction, note A.

plus d'égalité, de liberté et de véritable démocratie. Le peuple élisait le stratège, mais cette magistrature était tellement ruineuse qu'on était obligé de la déférer aux riches (1). L'assemblée générale décidait en outre la paix et la guerre, et jugeait même les stratèges ; mais elle ne se réunissait de droit qu'une fois par an, et hors de là, le peuple ne pouvait être convoqué que par un décret des magistrats et pour un sujet déterminé à l'avance. Le peuple se préservait de lui-même des embarras et des sacrifices auxquels il se serait exposé pour assister aux assemblées (2). Démocratique en apparence, le gouvernement appartenait en réalité au sénat, exclusivement chargé de la politique intérieure.

La ville la plus importante de la confédération achéenne était Mégalopolis, fondée par Épaminondas pour être la capitale de l'Arcadie. L'esprit de ce grand homme et de Philopœmen l'animait. La cité de Mégalopolis détestait le parti populaire, ce parti des brouillons, — tovç xâ%g<srTOÇ, comme l'appelle Polybe, — et détestait aussi les tyrans que ' le peuple adore jusque dans leurs crimes (3). En haine de la démocratie, elle prit parti pour Philippe, père d'Alexandre; en haine des tyrans, elle se laissa assiéger par Agis, renverser et brûler par Cléomène, sans jamais accepter ni paix ni trêve. L'exemple de Mégalopolis imprima à la politique de la confédération achéenne un caractère aristocratique, et dans la guerre que les Achéens soutinrent contre les Étoliens, les deux esprits politiques entre lesquels la Grèce était partagée se manifestèrent avec évidence.

L'Achaïe fit des efforts glorieux pour faire triompher partout la politique modérée dont elle donnait l'exemple,

(1) Polybe, IV, iU; XXVI, 3 ; XL, 1 ; XXVIII, 7.

(2) Polybe, XXXVIII, U.

(3) Polybe, II, 56, 59.

et qu'admirent avec raison Polybe et Tite-Live. Mais elle fut entraînée malgré elle, pour résister aux Étoliens qui, animés de l'esprit démocratique, sacrifiaient la liberté à la concentration du pouvoir, à dépouiller les villes liguées de toute autonomie, et à investir le pouvoir fédéral d'une autorité tellement absolue, que trois villes de l'Achaïe, menacées de près par les Éléens et non secourues par Aratus, auraient eu tort, selon Polybe (1), d'oser se défendre elles-mêmes.

La ligue achéenne, soit ingratitude, soit aversion exagérée contre le parti démocratique auquel avait passé Philippe de Macédoine, oublia d'ailleurs les services qu'elle avait reçus de ce roi, et passa, en l'an 214, dans les rangs du parti romain, qui était ouvertement celui de l'aristocratie grecque (2) . Anéantie soixante ans plus tard par le consul Mummius, après la prise de Corinthe, elle expia elle-même, et fit expier par la Grèce son impolitique ingratitude. C'est de cette époque que date la suppression des Jeux Isthmiques, qui avaient lieu tous les trois ans à Corinthe, en l'honneur de Neptune, ainsi que de l'assemblée qui s'y tenait à cette occasion, et qui était composée des Argiens, des Sicyoniens, des Mégariens et des Athéniens.

(1) Polybe, IV, 60.

(2) Dans votre pays, disait Nabis à Flaminius, la richesse gouverne et tout le reste lui est soumis. (Tite-Live, XXXIV, 31.)

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