‹ Droit public de l'église (volume 2)Chapitre 119 sur 227 · I. Questions actuelles, t. LXXXI, n. 1, p · texte numérisé non relu

I. Questions actuelles, t. LXXXI, n. 1, p

La raison prise des intérêts de l'Etat n'est qu'un paralogisme décevant. " On étendrait à tout, dit à ce propos M. Chesnel \ ce beau raisonnement: j'ai intérêt à telle chose, donc j'y ai droit. Mais la popularité du sophisme ne change pas sa nature et le laisse tel qu'il est en soi, c'est-à-dire une erreur plus ou moins spécieuse. Rien n'intéresse plus l'Etat que la religion, ni les familles que le maniement honnête et sensé des affaires politiques, ni la religion qu'une bonne et prompte justice rendue aux citoyens ; mais cela ne donne ni à l'Eglise aucun droit de nommer les juges civils ou criminels, ni aux pères de famille le droit de s'immiscer dans la diplomatie, la marine ou la guerre, ni à l'Etat celui d'exercer le sacerdoce et de monter à l'autel. Car il y a bien des choses, dit Aristote, qui sont nécessaires à l'Etat et qui ne sont point des parties de l'Etat. Il y en a beaucoup, ajouterai-je, qui ne peuvent nous être utiles qu'à la condition de demeurer supérieures à nous, indépendantes de nous, par exemple l'autorité de nos maîtres, celle de nos pères, et la majesté souveraine, même dans une démocratie. "

S'il fallait concéder à l'Etat un pouvoir quelconque sur l'Eglise, de quelles conséquences fâcheuses pour l'honneur de la religion et pour le bien des âmes, ce principe ne serait-il pas la source? Il s'en suivrait tout d'abord que dans un conflit entre les deux puissances, — et nous savons combien aisément ces désaccords surgissent, — la société oii règne depuis dix-neuf siècles le Christ lui-même, devrait invariablement courber la tête sous le sceptre de tous les Césars, sous la verge des monarques les plus ambitieux, sous le vote des parlements les plus hostiles aux intérêts catholiques. Est-il possible que Dieu, dans sa suprême sagesse, ait fait à cette grande œuvre sortie de ses mains une situation aussi précaire et aussi humiliante?

Plus que cela, nous aurions comme une sanction juridique de toutes les mesures injustes et de tous les actes vexatoires par lesquels les gouvernements s'immiscent dans les affaires ecclé-

[. Les droits de Dieu et les idées modernes, t. I, p. 239.

siastiques et cherchent à réaliser leurs prétentions les plus audacieuses: prétention de soumettre à l'examen préalable et à l'agrément du pouvoir civil les documents pontificaux ; prétention de contrôler le choix des évêques, leurs réunions conciliaires, leurs communications avec le Pape ; prétention d'exercer sur l'enfance et la jeunesse, au préjudice des droits des parents et de l'Eglise, une influence toute laïque, et de faire de l'enseignement la chose presque exclusive de l'Etat ; prétention de traiter les biens ecclésiastiques comme propriété nationale ; prétention d'ignorer les immunités de l'Eglise et d'en faire dédaigneusement litière; prétention de rompre par une sentence profane le lien très saint du mariage, ou, au moins, de régler par une législation civile les conditions de validité du contrat matrimonial. Je ne mentionne que les principales.

C'est ainsi que de prémisses fausses, ou du principe une fois reconnu de la supériorité de l'Etat sur l'Eglise, naissent logiquement les conclusions les plus funestes et résultent fatalement les entreprises les plus périlleuses.

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner en détail toutes ces prétentions. Qu'il nous suffise de les condamner en bloc, et d'affirmer et de démontrer le principe contraire, c'est-à-dire la prééminence ou la suprématie spirituelle du pouvoir ecclésiastique.

C'est à dessein que nous disons "suprématie spirituelle"; puisqu'il ne s'agit nullement ici de revendiquer pour l'Eglise une autorité temporelle supérieure à celle de l'Etat, mais bien une primauté, une prééminence juridique qui, dans toute question et toute contestation relative à un intérêt spirituel quelconque^ soit d'ordre purement religieux, soit d'un caractère mixte, lui assure le premier rang et lui assigne le rôle décisif.

Cette primauté, au vrai, n'est que le reflet, sur le front des pontifes sacrés, de la grandeur royale et de la majesté souveraine dont le Fils de Dieu, devenu fils de Marie, à travers toute l'épopée biblique et toute l'histoire |évangélique, nous paraît investi. Déjà dans l'Ancien Testament Notre-Seigneur était annoncé et représenté comme le futur chef de tous les peuples, le futur do-

minateur de tous les empires. " J'aperçus, rapporte Daniel ^ après une mystérieuse vision, j'aperçus quelqu'un semblable au Fils de l'homme, venant avec les nuées du ciel, et s'avançant jusqu'à l'Ancien des jours. Les anges le présentèrent devant lui, et il lui donna la puissance, l'honneur et le royaume ; et tous les peuples^ les tribus^ et les langues le serviront ; sa puissance est une puissance éternelle qui ne lui sera point ôtée, et son royaume ne sera jamais détruit. " Jésus dans l'Apocalypse ^ s'appelle lui-même " \q prince des rois de la terre^ le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs ". Or, ce suprême monarque, en fondant et en organisant son Eglise, ne lui a-t-il pas légué ses propres pouvoirs? N'a-t-il pas dit à ses apôtres^: Comme mon père vi^a envoyé^ moi aussi je vous envoie? — Toute puissance m'' a été donnée dans le ciel et sur la terre ; allez ^ instruisez toute les nations, etc?

C'est cette mission d'instruire, de répandre la vérité, de la faire pénétrer dans les esprits et dans les mœurs, qui dès l'origine du christianisme a mis les Papes et les Evêques non seulement en rapport avec les simples fidèles, mais aussi en présence des chefs d'Etat les plus puissants, et les a élevés au-dessus d'eux de toute la hauteur des dogmes et des pouvoirs divins.

Quand Napoléon, ivre de ses succès, fit un jour à Pie VII cette sommation insolente : " Votre Sainteté aura pour moi dans le temporel les mêmes égards que je lui porte pour le spirituel *, " l'auguste Pontife, en des termes d'une gravité sereine et d'une admirable fermeté, répondit : " Nous ne saurions admettre la thèse par laquelle votre Majesté pose en fait que nous devons avoir pour elle les mêmes égards dans le temporel que votre Majesté aura pour nous dans le spirituel. L'étendue donnée à cette proposition dénature entièrement et détruit

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