S. Thomas, De Regim. princ, 1. III
vidus, de conquérir par eux-mêmes certains biens et certains avantages que la vie sociale peut seule leur procurer. Or, il est évident qu'aucune société ne saurait exister, ne saurait même être conçue sans un pouvoir suprême, sans une autorité qui commande aux esprits et aux cœurs, et dit ige efficacement toutes les actions et toutes les aspirations vers un but commun. Donc le pouvoir social, comme la société elle-même, résulte des principes de la nature humaineet tire son origine de Dieu.
Dieu, maître souverain de toutes les choses créées, étend aux hommes, avec une particulière bonté, les soins de sa Providence. Ce qu'il désire, c'est que tous jouissent en paix des avantages d'une vie aisée, honorable et vertueuse, et que les biens et les progrès matériels servent comme de base aux biens et aux progrès de l'ordre spirituel. Prospérité terrestre sagement ordonnée à un but surnaturel, telle est la fin que les peuples dans la pensée de Dieu et l'économie de son gouvernement doivent poursuivre. Mais cette fin si noble et cette destinée si haute, comment Dieu eût-il pu l'assigner aux nations, et eu faire la règle suprême de leurs efforts, sans créer, en vertu du même acte, l'autorité souveraine chargée de les y conduire? Le désir de la fin entraîne celui des moyens ; et la marche naturelle et irrésistible qui emporte l'humanité vers le bonheur social implique et démontre l'origine naturelle aussi et providentielle du pouvoir ^.
Que si l'autorité était de droit humain, d'institution libre, positive et contractuelle, comme le prétend Rousseau, on ne comprendrait pas qu'elle eût le pouvoir de lier les consciences, et de leur dicter, sous peine de faute grave, l'observance régulière des lois. Dieu seul, dont le regard profond pénètre tous les cœurs et dont l'absolue puissance peut châtier tous les crimes, possède éminemment et essentiellement ce pouvoir, ly'homme par lui-même, et indépendamment du législateur iucréé, ne peut le revendiquer ; et si l'on voit les princes l'exercer chaque jour, et asseoir sur ce fondement les législations civiles, c'est qu'ils l'ont reçu de Dieu, et que l'autorité humaine n'est qu'une émanation, voulue par la nature, de l'autorité divine elle-même.
Précieux enseignement d'où le pouvoir tire sa force et son prestige, et qui devient le plus solide rempart de l'ordre et de la paix. Rien en t-fîet n'est plu'^ propre à entourer de respect et à couvrir d'une auréole de dignité et de grandeur la personne des souverains et des gouvernants, que de les représenter comme les ministres du Très-Haut et les instruments de ses œuvres. Sous l'empire de cette pensée, les peuples obéissent par devoir, non par crainte, par amour, non par bassesse. Volontiers ils acceptent, lorsqu'ils ne le
Ouv. cit., 1. III, c. 3.
bénissent pas, le joug d'un»i autorité si intimement liée à celle de Dieu, et qu'ils ne peuvent ni mépriser ni fronder sans se rendre cxiupables envers leur Créateur,
Telles sont, concernant l'origine du pouvoir, les doctrines aussi justes que fécondes exposées et inculquées au monde chrétien par le pape Léon XIII. — L'illustre Pontife ajoute que non seulement rEgli>e s'est toujours efforcée d'en pénétrer l'esprit des peuples, mais que de plus, par son zèle, elles les a fait entrer dans leur vie et dans leur mœurs. Aussi, dès les premiers siècles, alors que la société était encore aux mains des empereurs païens, vo^'ons nous les chrétiens, dociles aux enseignements du Christ et de leurs pasteurs, bieu loin de conspirer contre les pouvoirs établis, se distinguer par une noble et franche obéissance. Les premiers à remplir tous leurs devoirs de citoyens, à marcher et à combattre sous les drapeaux de l'Etat, ils étonnaient le monde par cet esprit loyal et soumis que même l'injustice des plus violentes persécutions ne pouvait ébranler. On leur avait appris à voir dans l'autorité, quels qu'en soient les dépositaires, un reflet et une image du souverain domaine de Dieu.
Plus tard l'Eglise, en consacrant les rois et en donnant son appui au grand empire d'Occident, mit en plus haut relief cet te importante vérité. Les princes, reconnus par elle, étaient des personnes augustes: sa main, en les couronnant, déposait sur leur front le triple diadème de la légitimité, de l'autorité et de l'honneur.
Il y a loin, on le voit, de ces enseignements aux étranges théories du Co7itrat social. Parce prétendu contrat, le peuple, en qui ou place originairement le pouvoir, s'en serait librement dépouillé pour constituer, par la somme des droits privés et des volontés individuelles, un droit commun et une volonté générale. — Ce système, comme le remarque très justement le Pape dont nous analy.^ons la doctrine, pèche par la base ; il s'appuie tout entier sur l'hypothèse fausse et absurde que la vie sociale n'est pas naturelle à l'homme — De plus, dans aucun texte, ni aucune page d'histoire, on n'a jamais découvert le moindre vestige du pacte solennel cher à Rousseau. Et pourtant si ce contrat était réel, il eût marqué une date importante, et il eiit laissé des traces visibles dans les annales primitives des peuples. — Qui n'avouera enfin l'insuffisance radicale d'une telle convention, fondée sur de tels principes, pour conférer aux pouvoirs publics cette force et cette dignité que requièrent les intérêts si graves dont les gouvernements .sont chargés ?
Une conclusion manifeste s'impose : c'est que l'autorité prend sa source dans la nature, ou mieux en Dieu lui-même, et non dans la multitude. Et l'on ne peut donc dire que le peuple e;st souverain, en ce sens du moins qu'il soit lui-même la cause ou le principe du pouvoir.
L'est-il en cet autre sens que le pouvoir réside essentiellement en lui, c'est-à-dire que lui-même en soit le sujet, le dépositaire possible, réel, et même nécessaire? C'est ce que nous allons voir.
Quelques auteurs catholiques, même de grand renom V n'hésitent pas à affirmer qu'étant données certaines conditions sociales, et dans les pays aux formes démocratiques, le peuple tient lui-même le pouvoir, et qu'alors les chefs et les membres du gouvernement ne sont que ses délégués.
Les radicaux et les partisans outrés du régime parlementaire vont plus loin. Poussant cette opinion jusqu'aux limites extrêmes, ils veulent eu faire la base régulière et universelle des sociétés humaines, légitimement organisées. Chaque matin leurs journaux, avec un lyrisme ardent et de ronflantes périodes, célèbrent à l'envi les droits du peuple, l'intelligence du peuple, la puissance et la royauté du peuple.
C'est le peuple qui est le maître. Rien ne se peut faire que par la volonté du peuple.
Hâtons-nous de peser, dans la balance de la philosophie chrétienne et de l'enseignement catholique, ce principe solennellement formulé par la Révolution, mais éclos, bien avant, des théories de Luther.
Léon XIII, avec cette clarté, cette netteté de langage, et cette vigueur de pensée qui caractérisent tous ses écrits, a fixé en peu de mots, sur ce point comme sur tant d'autres, le sens exact delà vraie doctrine. Voici ses propres paroles : "Il importe, dit-il, de remarquer ici que ceux qui président aux destinées de la république peuvent, en certains cas, sans que l'enseignement catholique s'y oppose, être choisis de par la volonté et le jugement du peuple. Mais par ce choix, on désigne le prince, on ne lui confère pas le droit de commander ; on ne délègue pas la souveraineté, mais on détermine qui devra l'exercer. '"
1. Parisis, La démocratie devant V enseignement catholique, second cas de conscience ;— Cavagnis, Institutiones jtiris publici ecclesiastici, t. I, cap. i, art. 2.
2. " Interest autem attendere hoc loco, eos qui reipublicse praefuturi sint posse in quibusdam causis voluntate judicioque deligi multitudinis, non adversante neque répugnante doctrina catholica. Quo sane delectu designalur princeps, non conferuntur jura principatus ; neque mandatur imperium, sed statuitur a quo sit gerenduni " ^Encycl. Diuturnum.)
Ces paroles, à coup sûr, ne doivent pas s'entendre seulement du chef de l'Etat ; elles regardent tous ceux qui, à un titre quelconque, ministres, législateurs ou juges, participent réellement à l'autorité suprême. Or. ou ne saurait concevoir réfutation plus claire, ni condamnation plus formelle de la théorie du peuple souverain, c'està-dire du peuple exerçant, soit par lui-même, soit du moins par l'organe de ses représentants, le pouvoir dont on le fait l'inviolable dépositaire. Léon XIII dit : le peuple peut, sous certaines formes po.itiques, nommer ceux qu'il désire voir placés à la tête du gouvernement ; mais ce choix n'a pour but que de déterviiner le sujet de r autorité, Wwç: va pas jusqu'à conférer ni jusqu'àdéléguer le pouvoir lui même. Donc ce pouvoir, dans la pensée de l'Eglise, le peuple ne le possède pas.
L'illustre Pontife du reste, en véritable maître de la science catholique, n'a pas voulu se borner à poser une distinction et à proscrire une erreur. Nous savons, par ses paroles mêmes, quelles raisons décisives exigent cette distinction et militent contre cette erreur. "Quant à la souveraineté, dit-il, ^ qu'on prétend, sans tenir aucun compte de Dieu, résider de droit naturel dans le peuple, si elle est éminemment propre à flatter et à enflammer une foule de passions, elle ne repose sur aucun fondement solide, et ne saurait avoir assez de force pour garantir la sécurité publique et le maintien de l'ordre. En effet, sous l'action de ces doctrines, les principes ont fléchi à tel point que, pour beaucoup, c'est un droit politique imprescriptible que de pouvoir soulever des séditions. L'opinion prévaut que les chefs du gouvernement ne sont que des délégués, chargés d'exécuter la volonté populaire ; d'où cette conséquence, que tout peut changer au gré du peuple, et qu'il y a toujours à craindre des troubles."
La soi-disant souveraineté du peuple s'appuie sur un principe faux.
Elle comporte en elle-même des absurdités patentes.
Elle entraîne pour la société les suites les plus désastreuses.
Tout d'abord, en effet, quelle est la base de cette théorie ? — C'est que, les hommes étant égaux entre eux, aucun d'eux n'a par nature et, avant toute élection, le droit de commander ; d'où il suit que ce ce droit réside essentiellement dans la multitude elle-même, — Or, cet argument spécieux s'écroule au premier souffle. Si les hommes sont égaux dans un sens purement abstrait et au point de vue de l'espèce, le sont-ils pareillement quant aux droits que les faits confèrent, ou quant aux dispositions requises pour commander ^ ? Nous