‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 10 sur 199 · Ouv. et endr. cit · texte numérisé non relu

Ouv. et endr. cit

Du gallicanisme, sous l'ardente poussée des principes révolutionnaires, est sortie en 1790 la constitution civile du clergé, mesure néfaste qui créait en France une sorte d'Eglise schismatique, mais contre laquelle, il est juste de l'ajouter, la plupart des évêques, en union avec la masse du clergé, protestèrent courageusement. De cette même source sont issus en 1802 les articles organiques subrepticement annexés au Concordat, articles qui liaient, pour ainsi dire, par tous les côtés la liberté de l'Eglise, et que Rome, comme c'était son devoir, refusa constamment de reconnaître.

Enfin, presque tous les assauts, successifs ou simultanés, livrés à l'Eglise du Christ par les gouvernements du dix-neuvième siècle, l'usurpation des Etats du Pape par le Piémont, le système d'oppression organisé par Bismark dans tout l'empire d'Allemagne, les empiétements de toutes sortes de la France, de l'Autriche, de la Russie, ingérence dans l'administration des fabriques, violation des droits les plus sacrés en matière de mariage et d'éducation, assujettissement des clercs au service militaire, persécution tantôt brutale tantôt machiavélique des congrégations religieuses, tout cela n'a été que le développement pratique et l'application, calculée ou éventuelle, des principes régaliens concernant la constitution de la société ecclésiastique et ses rapports avec la société civile.

D'ailleurs, le régalisme, — et c'est là aujourd'hui sa force, — a pour allié le libéralisme ; car ces deux erreurs, dont l'une est la perversion de l'autorité, l'autre la perversion de la liberté, mènent toutes deux par des voies en apparence dissemblables à la négation des droits de l'Eglise et à l'abolition de l'influence sociale du catholicisme.

En commençant l'exposition de l'erreur libérale, je crois opportun de faire une distinction, assez connue du reste, et que plusieurs, j'en suis sûr, ont présente à l'esprit. Il y a sans nul doute une affinité très étroite, il existe des points de contact multiples etjnécessaires entre la politique et la religion; mais il ne faudrait cependant pas confondre un parti ou un système

libéral quelconque, en ce qu'il a de purement politique, avec le libéralisme politico-religieux. Veut-on, en effet, par ce mot "libéralisme" désigner et préconiser une manière spéciale d'envisager et de promouvoir le progrès économique d'un pays, ou encore une action et une doctrine politique tendant à favoriser l'initiative du citoyen et à lui assurer une plus grande part dans les affaires publiques? rien, en soi, dans la religion ne s'y oppose, pas plus que notre foi ne défend le désir de changements et de réformes, qui, tout en étant choses discutables, n'ont rien de contraire aux intérêts des âmes, pas plus qu'elle n'interdit le culte et l'amour d'une saine et honnête liberté. C'est cet amour d'une liberté équitable qui, par l'énergie persévérante d'O'Connell, a forcé en Angleterre les portes du Parlement et finalement conquis l'émancipation sociale des catholiques ; c'est ce même amour, cette même aspiration généreuse qui, par l'influence de patriotes comme Eouis-Hippolyte Lafontaine, a fait jaillir des anciennes luttes politiques de ce pays nos libertés nationales les plus chères. Ce libéralisme purement politique se distingue évidemment du libéralisme politico-religieux, lequel, comme son nom l'indique, a pour objet des questions concernant tout à la fois la religion et la politique, l'Eglise et l'Etat. — Cette distinction, formulée dès 1866 par la grande revue italienne la Civiltà cattolùaçX établie plus récemment par le Saint-Siège lui-même \ doit être universellement admise; et si nous la rappelons ici, c'est qu'il est important, en une matière aussi délicate, de dissiper à l'avance toutes les équivoques.

Ayant à parler de libéralisme au point de vue du droit chrétien, il va sans dire que nous prendrons ce mot, non dans un sens étranger à cette matière, mais dans le sens théologique que l'Eglise elle-même y attache. — Or, d'après la pensée et le voca-

1. Voir Mandements des Evêques de Québec, nouv. série, vol. II, pp. 270 et suiv.

bulaire de l'Eglise, le libéralisme est une erreur, erreur parfois subtile, toujours périlleuse, erreur aux formes mobiles, spécieuses et chatoyantes, dont le reflet a séduit les esprits les plus élevés.

Pour donner de cette erreur, successivement condamnée par Pie IX et par Léon XIII, une analyse succincte mais fidèle, nous reproduirons autant que possible les enseignements du docte Pontife qui, par sa parole nette et lucide, a éclairci tant de questions, notamment le grave problème de la liberté humaine l.

En philosophe qui approfondit tout ce qu'il traite, Léon XIII nous découvre d'abord la racine même du libéralisme.

" Ce que sont, dit-il, les partisans du naturalisme et du rationalisme en philosophie, les fauteurs du libéralisme le sont dans l'ordre moral et civil, puisqu'ils introduisent dans les mœurs et la pratique de la vie les principes posés par les partisans du naturalisme. Or, le principe de tout rationalisme, c'est la domination souveraine de la raison humaine, qui, refusant l'obéissance due à la raison divine et éternelle, et prétendant ne relever que d'elle-même, s'estime et se proclame unique source et juge de la vérité. Telle est la prétention des sectateurs du libéralisme dont nous avons parlé ; selon eux, il n'y a dans la pratique de la vie aucune puissance divine à laquelle on soit tenu d'obéir, mais chacun est à soi-même sa propre loi. "

On a là, clairement et magistralement indiquée parle Vicaire de Jésus-Christ lui-même, la source des idées libérales ; et, selon que le flot qui s'en échappe coule plus ou moins pressé, plus ou moins chargé, plus ou moins contaminé, dans l'intelligence humaine, on peut distinguer, toujours avec Léon XIII, cinq degrés différents de libéralisme, basés non sur des théories abstraites, mais sur les opinions courantes dont le Saint- Père dénonce le péril.

Le dégré le plus absolu consiste à s'insurger entièrement con-

i. Encycl. Liber tas prœstantissimum, 20 juin 1888.

tre le Maître suprême et à refuser à Dieu toute obéissance, soit dans la vie publique soit dans la vie privée, soit dans l'ordre surnaturel, soit dans l'ordre naturel. C'est l'école radicale, celle des matérialistes et des athées qui s'écrient cyniquement avec le maire d'une des plus grandes villes de France : " Pour que l'humanité s'affranchisse, il faut qu'elle renverse Dieu 1 " ; qui n'ont d'autre loi que l'intérêt, d'autre dogme que la souveraineté inaliénable du peuple, d'autre objectif qu'une liberté sans frein, mère féconde de tous les désordres, de toutes les anarchies, et de toutes les révolutions.

Le second degré du libéralisme marque un peu plus de réserve. Les libéraux de cette catégorie sont des déistes : ils admettent volontiers que la liberté, pour ne pas dégénérer ouvertement en licence, doit être soumise à une règle, c'est-à-dire aux préceptes du droit naturel, aux principes d'ordre et de moralité gravés par l'auteur de la nature dans le cœur de tous les hommes. Mais là s'arrête toute leur religion : cantonnés dans ce qu'ils appellent l'autonomie de la raison, ils repoussent avec dédain, ou regardent avec indifférence toute loi positive, toute règle de foi et de morale qu'il peut plaire à Dieu d'imposer par une voie supérieure aux connaissances naturelles. Ce système fait donc abstraction complète de tout le christianisme, de l'Eglise, de ses institutions, de ses droits, et il soustrait à sa divine influence non seulement l'Etat, mais la famille et l'individu lui-même. — - Nous sommes encore en pleine infidélité.

Au troisième degré apparaît le libéralisme séparatiste, c'est-àdire le système hybride de ceux qui, séparant l'homme privé de l'homme public, assujettissent l'un aux directions de l'Eglise, mais prennent bien soin d'émanciper l'autre. D'après ces doctrinaires à double figure, "les lois divines, dit Léon XIII 2, doivent régler la vie et la conduite des particuliers, mais non celle des

1. Paroles citées par M. Piou, député de la Haute-Garonne, dans un disçoui? prononcé à Lille, le 17 novembre 1901.

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