Encycl. cit
tous les rangs et toutes les sphères de la société civile. Alors la religion fondée par Jésus-Christ, solidement établie dans le degré de dignité qui lui est dû, était partout florissante, grâce à la faveur des princes et à la protection légitime des magistrats. Alors le sacerdoce et l'empire étaient liés entre eux par une heureuse concorde et un échange amical de bons offices. Ainsi organisée, la société civile donna des résultats bien supérieurs à tout ce qu'on peut imaginer. Le souvenir en subsiste encore, et demeurera consigné dans d'innombrables monuments de l'histoire que nul artifice des adversaires ne pourra jamais corrompre -ou obscurcir. Si l'Europe chrétienne a dompté les nations barbares et les a fait passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité; si elle a repoussé victorieusement les invasions musulmanes ; si elle a gardé la suprématie de la civilisation, et si, en tout ce qui fait honneur à l'humanité, elle s'est constamment et partout montrée guide et maîtresse; si elle a gratifié les peuples de la vraie liberté sous ses diverses formes ; si elle a très sagement fondé une foule d'œuvres pour le soulagement des misères, il est hors de doute qu'elle en est grandement redevable à la religion, sous l'inspiration et à l'aide de laquelle elle a accompli de si grandes choses. Le monde jouirait encore de tous ces biens, si l'accord des deux pouvoirs avait persévéré; et il y avait lieu d'en espérer de plus grands encore, si l'on s'était soumis avec plus de foi et d'une manière plus durable aux conseils et à la direction de l'Eglise."
L'union de i'Kglise et de l'Etat ne saurait se concevoir sans le respect mutuel de leurs droits, et elle ne saurait non plus subsister sans l'accomplissement fidèle des devoirs qui lient entre elles ces deux sociétés.
L'Eglise trouve son avantagea vivre en bonne intelligence avec l'Etat, et elle a donc en cela le plus puissant motif de s'intéresser au bien moral et à la prospérité matérielle des peuples. Et de même que c'est pour l'âme un devoir de prodiguer au corps dont elle est la compagne, les soins que la santé et la
dignité humaine réclament, de même est-ce une obligation pour l'Eglise de ne rien négliger de ce qui peut assurer au corps politique qui lui est uni, la force, la vitalité, la grandeur.
Certes, en aucun temps, le Pape et les évêques n'ont failli à ce devoir. C'est pour le remplir que saint Ambroise, voyant son souverain menacé, entreprenait jadis jusqu'au cœur de la Gaule un long et pénible voyage, dépensant son temps et sa parole, et exposant sa vie même, pour le salut de la couronne impériale. C'est dans un même esprit de dévouement à l'Etat que d'autres saints évêques, tels par exemple Augustin et Exupère, après avoir donné leurs propres biens, allèrent, aux heures critiques, jusqu'à vendre les vases sacrés pour soutenir la puissance séculière et pourvoir aux besoins populaires les plus pressants 1 . C'est encore dans l'intérêt des peuples que les derniers pontifes, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, en d'immortels documents ont dénoncé au monde les attentats du socialisme, du nihilisme, de toutes les sectes antireligieuses et antisociales qui menacent, avec la sécurité des princes et la stabilité des gouvernements, l'existence même de la société civile.
Les devoirs de l'Eglise vis-à-vis de l'Etat peuvent se réduire à deux : un devoir à? abstention et un devoir de coopération.
Le premier de ces devoirs est tout négatif. L'Eglise doit éviter d'affaiblir, soit par ses paroles, soit par ses actes, la soumission due par les sujets à leur souverain, de provoquer sans raisons graves et d'un ordre supérieur le trouble ou le malaise dans la société, d'usurper les fonctions du pouvoir civil, de s'immiscer dans les affaires purement politiques.
Quant au devoir de coopération, on peut le formuler par les cinq propositions suivantes :
Premièrement, l'Eglise doit à l'Etat l'aide de son enseignement sur la source du pouvoir, et sur le précepte donné par
i. Moulart, ouv. cité, p. 290.
Dieu de respecter l'ordre public et d'obéir aux supérieurs légitimement établis 1.
Secondement, l'Eglise doit aussi à l'Etat le secours de ses prières ; et c'est une de ses fonctions d'appeler sur lui et sur ses œuvres les bénédictions du ciel 2, et d'affermir ainsi sa puissance dans l'amour réciproque des citoyens et dans la paix commune avec les autres peuples.
Troisièmement, il est désirable, lorsque les conditions des hommes et des choses le permettent, que l'Eglise consacre, par les rites les plus solennels, les rois et les empereurs, afin de faire descendre sur eux la sagesse d'en haut et de faire rayonner autour d'eux l'éclat et le prestige du pouvoir dont ils sont revêtus.
Quatrièmement, c'est le devoir de l'autorité religieuse d'user, contre les sujets rebelles, de sévérités et de rigueurs. Les peines spirituelles que cette puissance décrète, obtiennent souvent plus d'effet que les moyens de répression matérielle : elles agissent sur les consciences, et atteignent certaines actions et certaines déterminations qui échappent à la justice humaine.
Cinquièmement, à tous ces bons offices l'Eglise, dans l'intérêt de l'union avec le pouvoir civil, croit encore devoir ajouter des actes de pure bienveillance. Nous avons vu qu'elle n'hésite pas, dans les grandes calamités publiques, à aider l'Etat de ses ressources pécuniaires 3. Que de fois, pour assurer et consolider la paix, n'a-t-elle pas poussé la conciliation jusqu'aux extrêmes limites, accordant aux princes ou à leurs délégués des honneurs spéciaux, de rares faveurs et d'insignes privilèges en des ma-
1. Voir dans les Mandements des Evêques de Québec celui de Mgr de Pontbriand relatif à la taxe des blés, celui de Mgr Briand recommandant, lors de l'invasion des Américains au Canada, la fidélité à la couronne britannique ; etc.,
2. Voir ibid. les prières commandées en diverses circonstances pour le Roi et le pays.
3. C'est ainsi qu'en 1758, pendant la guerre qui amena la cession du Canada à l'Angleterre, Mgr de Pontbriand écrivit une circulaire pour engager les curés à donner au roi une partie de leurs dîmes {M and. des Ev. de Québec, vol. II, PP. 130-31 )•
tières qui ne touchaient ni à sa constitution ni au jeu essentiel de sa liberté 1 !
L'Etat de son côté, par le fait de l'élévation de l'homme à l'ordre surnaturel, par le fait surtout de l'établissement de l'Eglise du Christ, a contracté vis-à-vis de la société religieuse les obligations les plus graves. Sans sortir de sa sphère, il a le devoir d'embrasser et de professer la vraie religion, de la défendre contre certaines attaques, de combattre et de contenir efficacement ses ennemis et, s'il le faut, de leur infliger de justes châtiments.
C'est là, pour lui, tout d'abord une dette sacrée envers Dieu. Ecoutons sur ce point la parole autorisée de Léon XIII 2 : u Si la nature et la raison imposent à chacun de nous l'obligation d'honorer Dieu et de lui rendre un culte, parce que nous dépendons de sa puissance, et parce que, sortis de lui, nous devons retourner và lui, la société civile est astreinte à une loi semblable. Les hommes réunis en association ne dépendent pas moins de la puissance divine que les simples particuliers. Non moins que l'individu, la société doit rendre grâces à Dieu de qui elle prooède, qui la conserve par sa providence et sa bonté, et à qui elle est redevable des biens sans nombre dont elle est comblée. C'est pourquoi, de même qu'il n'est permis à personne de négliger ses devoirs envers Dieu, et que le plus grand de tous les devoirs est de croire et de professer, non pas la religion qui s'adapte le mieux au goût de chacun, mais celle que Dieu luimême a imposée et que les preuves les plus péremptoires montrent être la seule vraie ; de même les sociétés politiques ne peuvent, sans crime, se conduire comme si Dieu n'existait pas, ou traiter dédaigneusement la religion comme si elle était étrangère au bien public et sans intérêt pour lui, ou admettre indifféremment, suivant les caprices du peuple, n'importe quelle religion ".