‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 180 sur 199 · LÉON XIII ET LA SOUVERAINETÉ POPULAIRE · texte numérisé non relu

LÉON XIII ET LA SOUVERAINETÉ POPULAIRE

Dans le triste héritage légué au monde par la Réforme, l'observateur judicieux ne remarque pas seulement des fautes et des erreurs dogmatiques, il y découvre encore le germe fatal des faux principes sociaux qui rongent jusqu'aux entrailles la civilisation moderne.

Nulle thèse, depuis un siècle, n'a été plus universellement et plus emphatiquement prônée dans les livres, les pamphlets ou les feuilles publiques, que la soi-disant souveraineté du peuple. Le peuple, crie-t-on partout, c'est un roi puissant qu'aucun pouvoir ne domine, et qui tient de la nature même sa couronne et ses droits. Or, il est aisé de voir par quels liens logiques, et par quelles affinités historiques, ce principe se rattache à l'idée fondamentale du système protestant. C'est en secouant le joug de l'autorité de l'Eglise, et en proclamant bien haut la liberté d'examen, que Luther jeta les bases d'une religion nouvelle. Mais si, en matière de dogmes et de croyances religieuses, l'examen libre et absolu est un droit inhérent au peuple, pourquoi, en matière civile et dans les choses purement temporelles, ce peuple n'aurait-il pas le même droit et n'exerceraitil pas sur toute puissance politique la même suprématie ?

Rousseau, de ces doctrines, déduisit son fameux système du Contrat social. Et bien que ce contrat n'eût, pour l'appuyer, aucune bonne raison ni en droit ni en fait, cependant le talent avec lequel il était décrit et le charme d'idées spécieuses, propres à flatter la foule, lui ouvrirent presque sans obstacles le chemin des esprits. Quatre-vingt treize éclata, et, dans l' affreuse mêlée de cette immense catastrophe, on put voir ce qu'il en coûte de jeter au fond des âmes des semences d'anarchie. Le peuple descendait de la théorie dans

i. Conférence faite à l'Université Laval et publiée dans le Canada- Français (1890, pp. 452 et suiv.)

les faits. Ainsi fut inaugurée cette ère de révolutions, de troubles presque continus, de pronunciamentos et de grèves, qui ont fait du dix-neuvième siècle la période sociale la plus orageuse peut-être et sûrement la plus instable de tous les âges chrétiens.

Léon XIII, à peine monté sur le trône de Saint-Pierre, n'eut rien de plus pressé que de promener partout sur l'univers catholique ce regard pénétrant que les papes semblent emprunter à la Divinité elle-même. Il vit, non sans tristesse, d'une part les intelligences en proie à toutes les erreurs, de l'autre la société sur le penchant de sa ruine. Dès lors, son plan fut arrêté. Rétablir sur ses bases l'édifice sacré de la science, et restaurer graduellement tout le corps social, telle fut la double tâche dont ce grand pape entreprit l'accomplissement. De là cette série quasi ininterrompue d'admirables documents où se trouvent énoncées, expliquées, approfondies, tantôt les vérités de l'ordre spéculatif, tantôt celles de l'ordre moral.

Dans l'une de ses encycliques appelée Diuturnum, et dans cette autre si mémorable Immortale Dei> qui eut, on s'en souvient, par l'univers entier un si légitime retentissement, Sa Sainteté expose en termes très précis la doctrine catholique sur l'origine du pouvoir civil et sur d'autres questions actuelles relatives à la société. La nature de ces questions l'amène à juger avec l'autorité de son pouvoir doctrinal le trop célèbre principe dont nous parlions plus haut, et d'où sont issus tant de maux : la souveraineté du peuple.

Ce jugement émané d'un tel tribunal, est de la plus haute valeur. Il mérite qu'on s'y arrête, et qu'on essaie d'en bien pénétrer le sens. D'autant plus qu'à notre avis les paroles si nettes et si décisives de Léon XII [ n'ont pas reçu des publicistes toute l'attention et toute la considération qu'elles réclament, et qu'un grand nombre d'esprits, d'ailleurs bien intentionnés, semblent parfois manquer, sur ce point si grave, des notions les plus essentielles.

La question se pose en ces termes : le peuple est-il souverain ?

Pour y répondre d'une manière adéquate, nous devons nous demander deux choses : i° dans une société, le peuple est-il la source du pouvoir ? 2° peut-il, du moins, en être le sujet ? — Des principes établis en réponse à ces deux questions, naîtront certains corollaires, par lesquels on nous permettra de clore ce travail.

Jean-Jacques Rousseau a écrit : 1 1 L'ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point di la nature ; il est fondé sur des conventions."1 Donc, dans la

i. Du Contrat social, 1. I, ch. i.

pensée du philosophe de Genève, ni la société, ni l'autorité qui en est la clef de voûte, ne sont de droit naturel, mais Tune et l'autre dépendent d'une convention libre : en d'autres termes, c'est le peuple, né à l'état sauvage, puis, passant librement à l'état social, qui donne naissance au pouvoir et crée la souveraineté.

Telle est, dans sa substance, la théorie de Rousseau. Sans vouloir la réfuter longuement, nous croyons utile d'offrir ici au lecteur une analyse succincte de l'encyclique Diuturnum, dans laquelle Léon XIII démontre péremptoirement par l'Ecriture et les Pères, par la raison et par l'histoire, l'origine divine du pouvoir.

Rien n'est plus clairement enseigné dans les saints Livres que ce dogme capital. Tantôt c'est Dieu lui-même qui en fait la promulgation solennelle : Par moi, est-il écrit au livre des Proverbes 1, par moi régnent les fois. . . par moi commandent les princes, par moi la puissance civile administre la justice. Tantôt ce sont les messagers du Seigneur qui transmettent l'écho de la parole divine : Tout pouvoir,, s'écrie saint Paul, vient de Dieu. Le prince est le ministre de Dieu 2.

Aussi la tradition, celle des Pères, celle des docteurs, n'a-t-elle qu'une voix pour proclamer cette importante vérité. Saint Augustin disait : " N'accordez qu'au vrai Dien le pouvoir de donner les royaumes et les empires 3. " Et saint Jean Chrysostome : 4 ' Qu'il y ait des sociétés où les uns commandent et les autres obéissent, sans que l'on soit laissé aux caprices du hasard. . . cela est l'œuvre de la sagesse divine4. "

On ne peut donc pas prétendre avec Jean-Jacques Rousseau que l'autorité préposée au gouvernement des peuples, est une chose libre et un fait contingent, et que ni la nature ni Dieu ne contribuent directement à la constituer. Dieu est la source de tout pouvoir légitime, non seulement comme cause première, principe de tout être, ou comme premier moteur, principe de tout mouvement, mais d'une manière prochaine, formelle et immédiate, comme il est la source de tout droit nécessaire et de toute puissance naturelle 5.

Ee effet (ainsi raisonne Sa Sainteté Léon XTII) la voix de la nature, qui n'est autre que la voix de Dieu, appelle tous les hommes à vivre en société. C'est ce que démontrent, d'un côté le langage, l'impérieux besoin qu'ont les âmes de se répandre au dehors et de s'unir entre elles, de l'autre cette impuissance où se trouvent lesindi-

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