‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 65 sur 199 · Voir le Correspondant, art. cité · texte numérisé non relu

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3. Des tentatives de ce genre n'ont sans doute pas manqué. Ainsi, au concile de Constance tenu en 1414, l'idée fut émise de décréter que les conciles généraux devraient désormais se réunir fréquemment et à date fixe. I^e pape Martin V refusa de ratifier cette proposition (Pastor, Histohe des Papes, 2e éd., t. I, p. 252). Plus tard, en 1464, lors du conclave où fut élu Paul II, presque tous les cardinaux, pour accroître l'influence du Sacré Collège, signèrent, avant l'élection, un pacte limitant les pouvoirs du Pape et réduisant ce dernic 1

par des mains divines, et marquée au coin de l'infinie sagesse, ne varie pas.

C'est pourquoi il faut donc conclure que le gouvernement de l'Eglise n'est ni une démocratie, ni une aristocratie, mais bien une monarchie dans toute la force de ce mot.

J'entends ici l'abbé Loisy, le trop célèbre auteur d'un ouvrage 1 qui a fait scandale, et qui ajoute une nouvelle épreuve aux tribulations déjà si grandes de l'Eglise de France, j'entends l'abbé Loisy déclarer que "Jésus n'a pas réglé d'avance la constitution de l'Eglise ", qu'on ne voit rien dans les origines de cette société uqui ressemble à l'administration d'une monarchie", qu'on n'y aperçoit "aucune autorité de domination, mais la seule hiérarchie du dévouement".

Pouvait-on s'attaquer plus directement non seulement à la forme essentielle du pouvoir ecclésiastique, mais à l'existense même de ce pouvoir et au dogme fondamental de sa divinité? Comment se fait-il qu'un écrivain aussi versé dans la science des Ecritures ait pu méconnaître à ce point toutes les figures bibliques qui symbolisent l'Eglise, et qui, en la présentant sous l'image d'un corps, d'une armée, d'un royaume, nous la montrent partout sujette à l'empire d'un seul chef? Comment se fait-il qu'un analyste aussi pénétrant de nos Livres saints, n'ait pu, même avec le seul flambeau de l'exégèse, discerner et. apprécier le rôle à part du Prince des Apôtres, qu'il n'ait pas vu le sceptre des consciences confié à ses mains, qu'il n'ait pas reconnu la dictature religieuse élevant cet humble pêcheur bien au-dessus de ses frères, qu'il n'ait pas aperçu la papauté naissante se dressant dans sa personne sur cette pierre mystérieuse mise à la base du christianisme, et de laquelle tout pouvoir sacré devait, dans la suite des siècles, emprunter sa force, sa

au rôle " d'un doge placé sous la surveillance d'une commission de nobles" {ibid., t. IV, p. 17). Le pape élu répudia ce pacte dérogatoire à sa dignité et attentatoire à sa liberté.

t. V Evangile et V Eglise. — Cet ouvrage, on le sait, et d'autres écrits du même auteur, ont été récemment condamnés par Rome.

perfection et sa grandeur? Si l'autorité papale n'avait reçu de Dieu la forme monarchique qu'elle possède présentement, aurait-elle pu d'elle-même, malgré tant d'influences contraires, malgré tant de discordes, tant de conflits d'intérêts et d'ambitions, s'en approprier les droits? Aurait-elle pu surtout la conserver intacte et inaltérée jusqu'à nos jours, sans rien céder au souffle violent qui, en passant sur les trônes, a balayé tant d'humaines et caduques monarchies?

Je n'insisterai pas d'avantage sur un point de doctrine qui me semble manifeste. La centralisation religieuse dans les mains du Pontife romain est l'œuvre même de Dieu : c'est lui qui l'a voulue, lui qui l'a faite, lui qui l'a constamment et inviolablement maintenue.

Saint Thomas, toujours si soucieux de remonter des faits aux causes et aux raisons qui les éclairent, explique ainsi le caractère monarchique du gouvernement de l'Eglise. L'Eglise, dit-il, 1 est de création divine : elle doit donc reproduire, dans sa forme et dans sa nature, tous les traits et tous les mérites d'une société sagement constituée. Or, ajoute le saint Docteur se plaçant à un point de vue absolu, la meilleure forme de gouvernement est celle où la multitude reçoit sou orientation d'un seul principe dirigeant, c'est-à-dire la forme monarchique ; car cette organisation, par l'unité de pouvoir sur laquelle elle repose, est plus apte que toute autre à produire l'unité de vue et diction, d'où résulte l'ordre et le bonheur des sociétés. Rien donc d'étonnant que Notre-Seigneur, dans sa suprême sagesse, ait fait de son Vicaire sur la terre un véritable monarque spirituel.

Sans doute, nous dira-t-on. — Mais cette constitution où, sous l'empire du Pape, les évêques, de par le droit divin, jouent un si grand rôle, ne faut-il pas, du moins, reconnaître qu'elle diffère en beaucoup de choses des pouvoirs absolus, qu'elle participe des formes mixtes, et qu'il convient de l'appeler non une monarchie pure, mais une monarchie tempérée?

i. Somme contre les Gentils, IV, 76.

Bellarmin et, après lui, d'illustres théologiens catholiques l'ont pensé ; et l'abbé Bougaud, faisant sien ce sentiment, l'a exprimé dans une de ces pages qu'on ne peut se défendre d'admirer, même quand on ne partage pas toutes les idées de l'auteur. Voici les paroles de l'élégant écrivain français 1: "Le génie antique avait imaginé que si quelque législateur, inspiré de plus haut, pouvait prendre à la fois ces trois formes sociales (monarchie, aristocratie, démocratie) et les fondre ensemble, il arriverait enfin à la perfection. C'est à ce parti que Jésus-Christ s'arrête. Il prend d'abord la forme monarchique, la forme divine ; il y joint, dans une certaine mesure, les deux formes humaines, la forme aristocratique et la forme démocratique ; il les fond ensemble ; il les corrige l'une par l'autre, et il les mêle avec un tel art, dans des proportions si parfaites, que chacune d'elles y perd ses défauts, ses lacunes, et y trouve des beautés qu'on ne lui avait jamais vues. La forme monarchique y perd son absolutisme ; la forme aristocratique son orgueil, son exclusivisme ; la forme démocratique sa turbulence et ses excès auarchiques. Il en résulte une constitution inconnue jusque-là : une et immuable comme une monarchie, active et ardente comme une démocratie, à la fois simple et très résistante ; d'une délicatesse exquise avec une force invincible; très humaine par un côté, absolument divine par l'autre ; et dans sa partie humaine qui est la moindre, le modèle idéal, mais jamais atteint, de toutes les constitutions des peuples depuis dix-huit siècles."

Néanmoins, bon nombre de théologiens et de canonistes tant anciens que modernes, ne veulent voir dans la Papauté qu'une monarchie pure et simple, et rejettent sans hésiter le terme de " monarchie tempérée" employé avec complaisance par d'autres auteurs. Au fond, le débat porte moins sur la manière de concevoir le gouvernement de l'Eglise que sur l'exacte notion d'une monarchie absolue.

Dès lors, en effet, que par ces mots l'on entend toute forme

i. Le Christianisme et les temps présents, t. IV, p. 32.

sociale où la souveraineté, résidant en un seul sujet, n'est contrebalancée par aucun pouvoir créé, force nous est bien de voir dans le Pontife romain un monarque absolu et indépendant. Sans doute, d'après la constitution divine de l'Eglise, il existe un autre pouvoir, celui des évêques, que le Pape n'a pas établi et qu'il ne saurait, non plus, supprimer. Mais ce pouvoir, quelque nécessaire qu'il soit, demeure cependant soumis à la puissance papale : il lui est subordonné et par sa nature propre, puisque c'est une juridiction essentiellement inférieure, et par ses fonctions, que remplissent légitimement ceux-là seuls qui ont reçu l'investiture sacrée des mains du Vicaire de Jésus- Christ.

Au reste, si dans les sociétés purement humaines l'autocratie peut offrir des inconvénients sérieux, si elle ne présente que peu de garanties contre les excès de la cruauté, de l'orgueil, de l'ambition, et si elle donne trop souvent naissance à des abus de pouvoir, à des exactions et à des tyrannies qui occasionnent la ruine des peuples ou le renversement des trônes, il n'en est pas ainsi de l'autorité souveraine dans une société que Dieu a luimême fondée, sur laquelle il veille d'un œil jaloux, et à laquelle il dispense, dans la personne de son Chef, le secours spécial de ses lumières et les soins les plus assidus de sa providence. Les rois de la terre, dans l'ivresse de l'absolutisme qui les grise, affectent cette formule où éclate toute leur arrogance : u L'Etat, c'est moi ". Les princes spirituels, qu'on appelle les Papes, malgré toute la puissance dont ils disposent et dans leurs actes les plus solennels, se nomment très humblement : " Les serviteurs des serviteurs de Dieu ; servi servorurn Dei ". Sous la force absorbante des premiers, la vie sociale reflue des membres vers la tête, et les corps inférieurs, familles, corporations, provinces, perdent en liberté, en vitalité, en prospérité, ce que le fier monarque gagne en richesse et en gloire. Sous le sceptre bienfaisant des seconds, la vie afflue de la tête aux membres avec d'autant plus de sève, de fécondité et de chaleur qu'elle se trouve plus fortement concentrée à son foyer.

C'est l'image la plus élevée et la plus fidèle que nous ayons du gouvernement de Dieu dans le monde, de cette vaste monarchie par laquelle le Créateur, maître absolu de tout ce qui est, fait partout sentir son irrésistible influence, sans cependant que cette action détruise ou amoindrisse l'efficacité des causes secondes. A l'instar de la vertu divine, le pouvoir du Pape est partout : rien n'échappe à son contrôle, au rayonnement de son autorité. Des hauteurs où il siège descendent à flots continus la grâce, la lumière, et la vie : c'est là que jaillissent les pensées les plus nobles, là que s'élaborent les projets les plus féconds, là qu'il faut chercher le remède dans toutes les crises religieuses, intellectuelles et sociales. Et pourtant cette centralisation, la plus forte qu'on puisse concevoir, ne nuit ni à la vraie liberté, ni aux sages initiatives des membres dont se compose la société ecclésiastique.

En résumé, le gouvernement de l'Eglise est essentiellement monarchique dans le sens strict mais supérieur de ce mot. Disons mieux : c'est un gouvernement à part, non comparable aux pouvoirs humains, et qui par l'admirable complexion de son organisme, par sa force, sa majesté, son éclat, les domine et les éclipse tous.

Toutefois, — pour nous conformer au langage usité, — nous ne voudrions pas exclure de cette monarchie surnaturelle certains modes particuliers d'aristocratie et de démocratie ; lesquels, sans rien enlever à la souveraineté, sans la fragmenter ni l'affaiblir, forment comme les degrés du trône où elle commande.

L'aristocratie dans l'Eglise, ce sont les membres du Sacré Collège, ces princes de sang royal qui entourent immédiatement la personne du Pape et constituent son conseil souverain. Ce sont les graves personnages dont se composent les Congrégations romaines et qui, par leur science et leur prudence, donnent à ces tribunaux une si haute valeur administrative. Ce sont encore, et plus nécessairement, les pasteurs inférieurs chargés de gouverner, sous la houlette du Pasteur suprême, les Eglises particulières confiées à leurs soins. Mais, nous le répétons, ces

éléments aristocratiques ne partagent pas la souveraineté ; ils la servent, la soutiennent et en font rayonner partout l'influence.

Ajoutons avec l'abbé Moulart 1 que la démocratie n'est pas totalement exclue de la constitution de l'Eglise.

" Le Christ, dit-il, n'a point confié au peuple la souveraineté de son royaume sur la terre, c'est vrai ; mais il a donné à chaque fidèle le droit d'aspirer à franchir le seuil de la hiérarchie sainte, et d'en monter tous les degrés, sans excepter le suprême pontificat lui-même. Sous ce rapport la plus parfaite égalité règne entre tous les membres de l'Eglise ; il n'y a parmi eux ni distinction de caste, ni privilège du sang. L'Eglise ne connaît que la seule génération spirituelle qui procède du Baptême et de l'Ordre. Cette génération donne à tous les mêmes droits."

Dante Alighieri, dans son ouvrage de Monarchta, où à travers les fictions du poète perce le génie du philosophe, développe l'idée qu'il avait conçue au milieu des troubles politiques de son temps, d'une monarchie unique, parfaite et universelle : monarchie assez vaste pour commander à toutes les nations ; assez puissante pour dirimer toutes leurs querelles ; assez sage et assez prudente pour conserver à chacune sa vie propre ; assez généreuse et assez désintéressée pour ne travailler qu'au bien général.

Cette idée, appliquée à l'ordre civil, n'était sans doute qu'un rêve ; mais le rêve du grand poète florentin trouve dans le gouvernement religieux sa plus haute réalisation. L'Eglise du Christ est cette monarchie où l'autorité, quelqu'absolue qu'elle soit, n'existe que pour le bien commun ; qui a des lumières pour tous les problèmes, des lois pour tous les besoins, des remèdes pour tous les maux ; où tous les pouvoirs nécessaires au progrès religieux s'harmonisent et se coordonnent dans l'ordre hiérarchique le plus parfait ; où le sceptre qui gouverne respecte tous les droits, sauvegarde toutes les vraies libertés ; où le Pape est un monarque, non un despote ; où les ministres sont des coopé-

i. L'Eglise et VEtat, 4e éd., pp. 54-55.

rateurs, non des valets ; où les sujets sont des hommes libres, non des esclaves. Monarchie incomparable, faite de force et d'amour, de puissance et de grâce, d'unité et de variété, de majesté et de grandeur; s'adaptant à tous les siècles, survivant à toutes les ruines, présidant aux destinées morales de tous les peuples !

1 )ieu seul pouvait la créer, et l'organiser dans sa forme essentielle. Lui seul aussi a pu la tenir debout sur tous les champs de bataille de l'erreur et de la passion, et la garder intacte à travers toutes les révolutions de l'épée et de la pensée.

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