I. Oiiv. cit., p
Nous le savons, d'habiles discoureurs prétendent découvrir un contraste entre la vie du Sauveur pauvre et humilié, et l'existence de la société spirituelle qu'il créa pauvre elle-même, et que ces hommes perfides se plaisent à représenter comme s'éloignant, dans la suite des âges, de l'austérité de son berceau \ Ils insistent et ils s'apitoient sur les malheurs que les richesses causent à l'Eglise, sur les périls de séduction, de corruption, de dissipation, qu'elles font naître entre les mains de ses pasteurs, et sous les pas de ses ministres.
Ces raisons et d'autres semblables ne sont, en réalité, que palliatifs et dérivatifs. C'est le manteau discret que le spoliateur avisé étend sur les objets volés, ou encore l'issue latérale par laquelle, honteux de son forfait, il se dérobe et s'échappe. Ne craignons pas de le poursuivre sur ce nouveau terrain.
Oui, sans doute, 1e Christ fut pauvre, naquit, vécut et mourut pauvre. C'est, dénué de fortune et sans assistance matérielle, qu'il: voulut, lui le Dieu immortel et le Créateur tout-puissant, fonder et constituer son Eglise. Il s'agissait par là, aux débuts mêmes de cette société, d'en montrer aux peuples l'étonnante et surnaturelle origine. Les leuvres de l'homme s'accomplissent par des moyens humains, elles ne subsistent et ne prospèrent qu'en proportion de l'efficacité de ces moyens. Les œuvres de Dieu, elles, puisent dans les sources cachées d'une fécondité invisible la vertu merveilleuse qui les enfante, et la sève surabondante qui les fait grandir.
Ce miracle d'une KgHse née dans un cénacle obscur, et aussi admirable de vigueur que dé|)ourvue de ressources, c'était donc sagesse qu'il s'opérât, et (|ue par lui s'imprimât sur l'institution nouvelle le sceau mysticjue et révélateur des productions divines. Fallait-il que le même miracle se perpétuât de siècle en siècle, et que l'Auteur et le Modérateur de l'ordre de la nature et de l'ordre de la grâce écartât systématiquement, et pour jamais, de son <euvre, toute coopération natin-elle et tout moyen économique? Cela ne convenait, ni aux méthodes ordinaires dont se sert la
I. C'est l'écho de certaines propositions de Wiclef et de Jean Huss condamnées par l'Eglise (Vacant-Mangenot, Dict. de théol. cath., i. II, col. 847-848).
Providence clans le gouvernement du monde, ni au caractère spécial et divino-humain que présente la constitution de l'Eglise.
Ee c'est pourquoi le Christ lui-même, sans cesser d'être pauvre^ autorisa pamii ses disciples un fonds de réserve; et c'est pourquoi encore l'Eglise, sans dévier de la sainteté de son but ni de la pureté de ses origines, a pu en tout temps accroître son patrimoine, se créer un capital et de solides revenus, destinés à alimenter ses établissements de toute sorte, et à soutenir les charges grandissantes de son administration \
Ces richesses, il ne nous répugne nullement de l'admettre^ furent parfois considérables \ Mais on l'a dit avec raison ^ « c'est se donner une peine bien inutile que de chercher à démontrer, comme les auteurs rationalistes, que la rapide croissance de ces biens et de ces revenus fut principalemet le fruit des intrigues d'un clergé avide et ambitieux, et que d'appliquer aux faits de ces époques de foi la mesure étroite d'un siècle mercantile, qui ne comprend rien à la sincérité d'un sentiment pieux et 3Xt désintéressement qu'il engendre. Il est probable que, en comblant l'Eglise de leurs dons, les fidèles, d'une part, avaient foi au sens de justice et de libéralité qui la dirige, et, de l'autre, comprenaient les grands avantages sociaux qui découlaient de l'administration ecclésiastique ».
On mentionne avec complaisance les abus auxquels cette administration donna lieu. Nous confessons que l'abondance des biens terrestres, même en des mains cléricales, n'est pas sans danger;.
1. " Quoique le fils de Dieu ait dit : Vendez et donnes aux pauvres, et ne soyez pas en peine du lendemain, il n'a pas prétendu que cela s'observât toujours à la lettre. II eut un de ses disciples qui réservait des aumônes pour les nécessités à venir. Ses exemples sont les plus fidèles et les plus assurés interprètes de ses discours. Il a donc aussi voulu que dans les siècles les plus purs de son Eglise, les évêques qui étaient alors presque autant d'apôtres et de martyrs, reçussent et possédassent les fonds et les terres qu'on donnait à l'Eglise, pour apprendre à tous les siècles suivants que l'Eglise pouvait posséder de grands fonds et de grandes richesses, sans ternir la pureté du désintéressement, et sans perdre l'esprit de la pauvreté apostolique. " (Thomassin,. Ane. et nouv. discip. de l'Eglise, t. IV, p. 14).
2. Cf. LeCarpentier, La propriété foncière du clergé sous l'ancien régime^ pp. 11-16 (4e éd., Bloud, Paris).
3. Dictionnaire encycl. de la théol. cath., trad. Goschler, 4e éd., t. III, p. 131..
que prêtres et moînes y trouvèrent, aux âges décadents, Toccasion de profondes et lamentables défaillances; que certaines pages d'histoire religieuse reflètent trop fidèlement la cupidité sordide et la vilenie sacrilège de Judas.
C'est triste. Que conclure de là? qu'il faut interdire la propriété à tous ceux qui en peuvent abuser? Le radicalisme d'une telle conséquence effraierait ceux-là mêmes dont la voix tapageuse dénonce avec tant d'éclat les richesses ecclésiastiques et le mauvais usage que l'on peut en faire.
Non, en face d'abus possibles et de réels mésusages de la propriété, soit ecclésiastique, soit laïque, il ne s'agit pas de dépouiller les propriétaires, mais de les réformer.
C'est à cela que l'Eglise, par ses Papes et ses conciles, par ses pasteurs les plus zélés et ses organes les plus fidèles, travaille, avec toute l'ardeur de son esprit apostolique. Et c'est dans l'intérêt de cette réforme, utile ou nécessaire, qu'elle propose à l'admiration du monde ceux de ses fils qui pratiquèrent le désintéressement le plus héroïque, et qu'elle préconise, en faveur des déshérités de la fortune, une organisation de plus en plus large de la bienfaisance, et une répartition de plus en plus équitable de la richesse publique.