Du Pape, I. II, ch
4. " Les princes sont établis sur les provinces et les rois sur les royaumes ; mais Pierre l'emporte sur eux tous tant par l'étendue que par la plénitude de la puissance ; car il est le Vicaire de Celui à qui appartient la terre, l'univers et tous ceux qui l'habitent." (Paroles d'Innocent III citées par Hu'rter, Histoire du Pape Innocent III, trad. Saint-Cheron-Haiber, 2e éd. t. I, p. 275.)
Jésus venait à peine de naître que déjà Hérode tremblait sur son trône. Ceux qu'il appelait à le représenter eurent d'abord, comme leur Maître, le singulier privilège d'exciter, et de déchaîner contre eux les colères impériales \ C'était l'initiation douloureuse et le baptême de sang. Avec l'édit libérateur de 313, on les voit, sortant des catacombes, dresser résolument leur sceptre, affermir légalement leur autorité, paraître et s'avancer, sur la scène internationale, en souverains : toujours, depuis cette date, en fait non moins qu'en droit, ils y ont tenu le premier rôle.
Nous n'avons pas à retracer, dans ces études de droit, la longue marche de la Papauté à travers le monde, son influence décisive sur le sort de l'humanité, les assauts qu'elle a subis, et les triomphes qu'elle a remportés. Une constatation suffira pour la preuve que nous avons en vue : c'est que, dans tous les siècles, des gouvernants de tous les pays, inspirés tantôt par des pensées de foi, tantôt par des motifs d'intérêt, ont rendu hommage à la souveraineté papale comme à la première de toutes les puissances. La législation, les armes, la diplomatie, l'éloquence, lui ont tour à tour payé ce suprême tribut. De toutes parts on a recherché son amitié et sollicité son appui. D'illustres monarques se sont fait gloire de lui obéir; des princes coupables ont abaissé leur orgueil sous la verge de sa parole et sous le coup de ses excommunications.
L'histoire du moyen âge nous représente le Pape, au faîte de la chrétienté, transférant des empires, déposant des princes, distribuant des couronnes. Ne fallait-il pas à ce successeur d'un humble et obscur pêcheur une souveraineté réelle, et la plus haute, la plus forte, la plus légitime autorité juridique, pour exercer, quoique de façon indirecte, jusque sur les choses temporelles, une influence redoutable et respectée ? C'est un puissant empereur d'Allemagne qui, pieds nus sur la neige durcie ^ implorait de lui, aux portes d'un château d'Italie, son pardon, et c'est le chan-
1. Cf. Paul Allard, Le chnstianisme et l'Empire romain, Lecoffre, Paris.
2. Brugerette, Grégoire VII et la Réforme du Xle siècle (3e édition, p. 53, Bloud & Cie) .
celier d'un autre potentat teuton qui, huit siècles plus tard, las d'une guerre stérile, prenait à son tour le chemin devenu célèbre de Canossa ^.
Huit fois, sur un signe de Rome, les puissances européennes firent trêve à leurs luttes locales, et levèrent contre le Croissant l'étendard libérateur de la croix.
Vers le Pape comme vers le gardien du droit se tournaient instinctivement tous les regards. L'arbitrage papal a éteint le feu des discordes civiles et apaisé, par des jugements d'une admirable sagesse, les plus graves conflits internationaux ".
Citons-en deux exemples. « Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape, qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint-Siège, publia cette bulle célèbre ^ qui partageait entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avait données ou pouvait donner aux deux nations, dans les Indes et dans l'Amérique. Le doigt du Pontife traçait une ligne sur le globe, et les deux nations consentaient à la prendre pour une limite sacrée que l'ambition respecterait de part et d'autre *. »
Plus remarquable encore fut la médiation du Pape Léon XIII dans l'affaire des Carolines débattue entre l'Allemagne et l'Espagne. Ce n'étaient pas cette fois deux nations catholiques sollicitant et acceptant la sentence papale; c'était une puissance hérétique prenant elle-même l'initiative de cette démarche si honorable pour le Saint-Siège, et s'unissant à un gouvernement catholique pour reconnaître en la personne du Chef de l'Eglise le médiateur insi-
1. Cf. Lefebvre de Behaine, Léon XIII et le prince de Bismark, Lethielleux, Paris.
2. M. de Maulde, dans sa Diplomatie au temps de Machiavel, a pu dire très justement que "le Pape était la première autorité internationale" (A. Bitterîy, Le Pape et Varhitrage international, dans les Questions actuelles, t. LXXXVII, pp. 300-303). — Il convient de rappeler ici le fait diplomatique très important de la Conférence de la paix, à la Haye, conférence dont Léon XIII eut avec le Czar la première pensée, et qu'il favorisa de tout son pouvoir. (Voir à ce sujet les Questions actuelles, t. L, pp. 42 et suiv.)