‹ Droit public de l'égliseChapitre 5 sur 241 · Cf. Kraus, Hist. de l'Eglise, 3e éd. fr., t. I, p · texte numérisé non relu

Cf. Kraus, Hist. de l'Eglise, 3e éd. fr., t. I, p

miplanter dans la métropole du monde plutôt qu'eu toute autre ville cette royauté spirituelle qui, dès son berceau, excita si vivement la cruelle jalousie d'Hérode? Prendre Rome pour siège de la Papauté, n'était-ce pas braver, défier jusqu'en son palais, la puissance temporelle, et dresser contre le Capitole une souveraineté rivale?

Des politiques ombrageux, des esprits médiocres et bornés par l'horizon des royautés terrestres purent, sans doute, le penser. Dieu voyait plus haut et plus loin.

C'est à son universalité que l'Eglise dite '' catholique ", doit ce qualificatif glorieux. Et, dès lors, qui n'admettra que pour réaliser le caractère mondial de sa mission, pour étendre à tous les peuples les bienfaits de l'œuvre rédemptrice, il fallait à cette Eglise un gouvernement capable de communiquer librement avec tous les pays, jouissant pour cela d'une position géographique spéciale, et formant, sur les sommets du monde liabité, un puissant foyer d'action?

Ce site exceptionnel et providentiel, n'est-ce pas en Italie qu'il convient de le chercher? Lacordaire, dans un beau passage de sa Lettre sur le Saint-Siège, le démontre clairement :

Dieu, dit-il, qui avait prédestiné l'Italie à être un jour le siège de l'unité catholique, lui donna une forme et une situation propres à ce grand dessein. Vous avez remarqué. . .comment l'Asie, l'Afrique et l'Europe sont liées entre elles par le bassin de la Méditerranée, qui s'ouvre ensuite vers l'Occident pour laisser un passage vers l'Amérique aux vaisseaux de toutes les nations. Au sein de cette mer commune, l'Italie s'avance comme un long promontoire. Retenue fortement au cœur de l'Europe et en même temps séparée d'elle par une ceinture de hautes montagnes, elle étend ses deux bras vers l'Afrique et l'Asie, offrant à ceux qui viennent de l'Occident le golfe où repose Gênes, à ceux qui viennent de l'Orient le golfe où repose Venise. Sa partie la plus septentrionale avait pris le nom de Gaule, de ce fort pays qui est devenu 1» France, et sa partie la plus enfoncée au midi avait pris le nom de Grande^ Grèce, de cet autre pays non moins illustre qui troublait le sommeil des roi* 4e Perse et qui était mêlé à toutes les affaires de l'Asie. Ainsi disposée par la Providence, longue, étroite, coupée en deux par les Apennins, d'un territoire faible en étendue et d'une population médiocre, confinant à tout et ouverte à tous, l'Italie était un centre qui n'avait pas de circonférence personnelle et qui, ne pouvant être par elle seule un grand empire, était admirablement faite pour être le centre et l'unité du monde. Elle l'est devenue en effet, non pas une fois par hasard, mais constamment et sous plusieurs formes: par la guerre au temps des Romains, par le commerce et les arts au moyen âge. enfin par la religion avec l'Eglise cathdlique.

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Dieu fait bien ce qu'il fait. Et certes, en choisissant pour asile de la Papauté la péninsule italique, il ne pouvait l'établir sur un terrain plus propice, sous un ciel plus radieux, et plus apte à symboliser, par une chaude et féconde lumière, cette beauté, cette pureté, cette fécondité de doctrine qui distingue si excellemment l'Eglise de Jésus-Christ.

Or, démontrer que la chaire de saint Pierre devait être en Italie, c'est prouver par cela même qu'elle devait être à Rome, le centre naturel de ce pays, l'antique capitale du Latium et du monde. D'autant plus qu'il existe entre cette cité historique, grave, isolée, majestueuse, et l'austère et religieuse mission dont la Papauté est chargée, des rapports singulièrement frappants ^.

Mais n'insistons pas trop sur ces raisons d'ordre matériel. Quelque part qu'elles aient eue dans le choix de la ville papale, de plus hautes considérations durent guider la main de Celui qui, en faisant au peuple romain une destinée si merveilleuse, l'avait mis en état de promouvoir à son insu la cause du christianisme naissant ^.

Au temps où l'apôtre Pierre entra, inconnu, dans ses murs, Rome voyait ses aigles se déployer triomphalement sur le monde. Sa langue pénétrait partout ; par ses lois, ses décrets, ses consuls, ses gouverneurs, elle atteignait tous les peuples. Ses routes, rayonnant vers toutes les contrées connues, y portaient comme d'immenses artères le flot de ses régiments et le sang de ses soldats.

Cette condition privilégiée d'une ville où convergeaient tous les intérêts politiques, toutes les relations sociales, offrait à la Papauté d'incalculables avantages ^ Elle lui livrait l'accès des régions les plus reculées. Elle permettait au Chef de l'Eglise d'établir entre la tête et les membres de ce corps sans cesse grandissant les liens de hiérarchie, de doctrine, de discipline, nécessaires au gouvernement de la société ecclésiastique. La cité reine.

1. Voir Mgr Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne, t. I, ch. I.

2. Cf. Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, Ille Partie, ch. î. 3. Cf. Fouard, ouv. cit., pp. 460-463.

par ses légionnaires, avait déblayé le sol; le Pape, par ses missionnaires, y répandait la semence de la foi et du salut. De l'unité politique Dieu faisait sortir l'unité religieuse.

Non, assurément, que cet extraordinaire résultat ait pu s'obtenir sans luttes.

Rome, sous les Césars, constituait la place forte du paganisme. En même temps que cette ville guerrière tenait courbées sous son joug la plupart des nations, elle offrait un facile refuge à tous les dieux de la terre. Ses temples, son forum, regorgeaient de divinités; ses écoles donnaient le spectacle des croyances les plus opposées et du scepticisme le plus dissolvant.

A ne considérer que la surface des choses, rien de plus téméraire que l'assaut livré par l'Eglise au fier colosse païen sur le théâtre principal de sa gloire; dans le fond, cette entreprise courageuse trahissait une haute et profonde stratégie. N'est-ce pas la tactique des grands généraux de frapper l'ennemi au cœur même de sa puissance? En s'emparant de Rome, la Papauté portait à l'erreur un coup mortel: c'était David terrassant Goliath; c'était la croix se dressant devant Constantin ^. Par cette victoire décisive, elle révélait la force cachée du Christ; elle mettait en vive lumière le caractère surnaturel de sa religion ; elle se préparait, à elle-même un triomphe éclatant sur le cœur de tous les rois, et elle s'assurait la conquête définitive de tous les peuples ^.

Ajoutons que, malgré sa décadence religieuse et morale, Rome païenne l'emportait alors sur la plupart des villes par le brillant renom de ses écoles. La philosophie et les lettres y étaient eni grand honneur. Ce foyer d'intense culture, littéraire et juridique, était bien propre à attirer les chefs d'une religion fondée par Dieu pour restaurer et reconstituer l'ordre intellectuel et l'ordre social.

1. Cf. Paul AUard, La persécution de Dioclétien et le triomphe de l'Eglise, t. II, 2e éd., pp. 220-228.

2. " Pierre prit possession de Rome, gage de la possession du monde " (L. Veuillot, De quelques erreurs sur la Papauté ; le pouvoir temporel des Papes,

Dans l'intérêt même de cette restauration nécessaire, il fallait que les hommes nouveaux prissent part au mouvement des esprits, s'efforçant de le dominer, de le contrôler, de le régler, et d'en faire, sur les ruines d'une civilisation déchue, l'instrument efficace d'une civilisation supérieure.

C'est ce que l'on a vu, et l'Eglise, dès le principe, put s'affinner dans le domaine des lettres avec d'autant plus d'éclat qu'elle trouva près d'elle et, pour ainsi dire, sous sa main, une langue et des écrits plus aptes à la servir.

Société universelle, on comprend qu'elle avait besoin, pour atteindre tous les temps, et pour enseigner les hommes de tous les pays, d'un organe spécialement approprié, d'un idiome à la fois grave et simple, majestueux et facile, assez fenne pour défier tous les changements, assez noble pour contenir comme en une châsse précieuse la pensée même de Dieu. Cet idiome choisi, elle l'a rencontré, tout fait, sur les lèvres des orateurs de Rome et sous la plume de ses écrivains. La belle langue que parlait Cicéron et qu'illustra Virgile, ce latin si harmonieux, si riche et si fécond, si limpide dans ses énoncés, si expressif dans sa concision, si énergique dans ses formules, est devenu la langue de l'Eglise ; et, bien que l'action du temps n'ait épargné ni écoles ni empires, on croirait, en lisant les écrits de certains Papes, d'un Beîioît XIV ou d'un Léon XIII, entendre résonner à travers les siècles les accents de l'antique forum, relevés par le souffle mystique des inspirations divines et des célestes révélations.

Au surplus, l'Italie par son génie propre, par ses remarquables travaux artistiques, par sa pure et profonde métaphysique religieuse, ne devait-elle pas élever à la Papauté un trône digne, d'elle? Le plus beau monument, dont s'honore la science chrétienne, est l'œuvre d'un moine italien ; le temple le plus grandiose, construit à la gloire de Dieu, l'a été par des artistes du même sang. Et n'y eût-il que ces deux chefs-d'œuvre, la Basilique de Saint-Pierre et la Somme théologique, c'en serait presque assez pour justifier le Prince des apôtres d'avoir fixé sur cette terre qui

devait être la patrie des Bramante, des Michel-Ange, des Thomas d'Aquin, le centre de l'unité catholique.

Nos lecteurs l'avoueront, l'union de Rome et de la Papauté repose sur des raisons à la fois physiques et morales d'une très haute portée, et qui en marquent à tous les regards la suprême convenance. Ces raisons recouvrent-elles, dans l'ordre de choses établi par Dieu \ un lien juridique nécessaire, indissoluble, entre la cité papale et le Chef de l'Eglise?

La réponse ne saurait être douteuse. Le titre d'évêque de Rome est et restera, jusqu'à la tin des temps, inséparablement lié à celui de vicaire du Christ et de successeur de saint Pierre.

Quelques théologiens ont pu émettre, dans le passé, une opinion contraire, ou s'exprimer là-dessus en termes vagues et hésitants ^. D'autres se sont demandé si Pierre, en venant à Rome pour y fixer le siège de la Papauté, obéissait dès lors à une impulsion directe du ciel, ou s'il ne connut que plus tard l'expresse volonté de Dieu d'associer pour toujours à l'épiscopat romain le souverain pontificat. Quoi qu'il en soit, pour nous, la pensée de l'Eglise est claire : c'est « en vertu même de l'institution du Christ ^ » et, partant, de droit divin que l'évêque légitime de • Rome succède à l'apôtre Pierre dans l'exercice des fonctions de I Pasteur universel de l'Eglise.

D'accord avec cette doctrine, formulée par les conciles, transmise par la tradition, Léon XIII écrivait naguère *: «Entre toutes les villes de la terre, Jésus-Christ, sauveur du genre humain, a choisi la seule ville de Rome pour une mission très élevée et plus c[u'humaine, et il se l'est consacrée. C'est là qu'il a établi, après une longue et mystérieuse préparation, le siège de son empire ;

1. Nous disons "dans l'ordre de choses établi par Dieu"; car, si l'on se place à un point de vue purement abstrait et en dehors des dispositions actuelles de la Providence, il est évident que le pouvoir papal pourrait être séparé du siège de Rome et transféré dans une autre ville.

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