CHAPITRE DEUXIEME
L'ACTION POPULAIRE C HRÉTIENNE
La société se compose de deux éléments bien distincts, d’une tête politique qui la régit, et d’un corps où se disiribuent ses membres, ses organes vitaux, ses groupements populaires. Le norgrès social dépend sans doute des actes du pouvoir civil; il est aù également, et dans une mesure plus large, aux forces primordiales et au jeu spontané de la liberté personnelle, de l'initiative privée, de la vie et de la puissance religieuse.
L'Eglise travaille pour le peuple, non seulement dans l'enceinte du sanctuaire et dans le domaine de la conscience, mais aussi dans la sphère extérieure où se livrent les luttes pour la vie et où s'opèrent les évolutions et les réformes économiques ‘. Et cette action populaire de l’Église peut assurément s'exercer par des lois d'ordre civil, nées de sa pensée ou inspirées par ses chefs; elle peut être en même temps, et elle est généralement plus immédiate
1. “ L'Eglise, bien qu'en soi et de sa nature elle ait pour but le salut des âmes et la félicité éternelle, est cependant, dans la sphère même des choses humaines, la source de tant et de tels avantages, qu’elle n'en pourrait procurer de plus nombreux et de plus grands, lors même qu’elle eût été fondée surtout et directement en vue d'assurer la félicité de cette vie” (Léon XIII, encycl. Immortale Dei, rer nov. 1885). — “T'elle est l'efficacité de la vérité ei 4e la morale enseignées par Jésus-Christ que même le bien-être matériel des individus, de la farnille et de la société humaine, en reçoit providentiellement soutien et protection ” (Pie X, Lettre aux Evêques d'Italie sur l'Action catholique, 11 juin 1908).
et plus directe, atteignant elle-même, par l'influence de la parole et par la portée des œuvres, les hommes et les classes d'hommes qui ont le plus besoin de secours. C’est ce qu'on appelle en divers milieux, d'un nom qui a soulevé certaines critiques, la « démocratie chrétienne : ».
Il ne s’agit pas ici, comme le fait remarquer Léon XIII ?, d'un régime politique opposé à un autre régime, et subordonné au suffrage plus ou moins influent des classes sociales. Par ce mot, on entend plutôt et, pour mieux dire, uniquement une action et une organisation où les besoins populaires font, dans le mouvement social chrétien, l’objet précis et particulier des soucis, des attentions et des travaux. Ainsi défini, ce terme dont on a paru s’effaroucher, et pour lequel plusieurs esprits gardent encore je ne sais quelle répugnance, n'offre, dans son concept, rien de répréhensible. Pie X, après Léon XIII, en concède formellement l'usage, déclarant que «la démocratie chrétienn doit être une action bienfaisante en faveur du peuple, fondée sur le droit naturel et les préceptes de l'Evangile ? ».
1. D'autres disent “ démophilie”, — C'est dans ce sens sans doute que Louis Veuillot (Derniers mélanges, I, p. 17) appelait de ses vœux la démocratie christianisée.
2. “Il serait condamnable de détourner à un sens politique le terme de démocratie chrétienne. Sans doute, la démocratie, d’après l’étymologie même du mot et l’usage qu'en font les philosophes, indique le régime populaire; mais, dans les circonstances actuelles, il ne faut l’employer qu'en jui ôtant tout sens politique et en ne lui attachant aucune autre signification que celle d'une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple” (encycl. Graves de communi, 18 janv. 1901). Ce fut l’un des torts du Sillon de chercher à opérer ce détournement de sens en faveur de la démocratie politique et républicaie (cf. Pie X, lettre sur le Sillon, 25 août 1910).
3. Motu proprio du 18 déc. 1903, XIII. — D'une discussion sur la démocratie chrétienne rapportée dans les Questions actuelles (t. XLVIII, pp. 178- 188), il résulte que cette sorte de démocratie, d’après les enseignements du Saint-Siège, ne peut être qu'une organisation confessionnelle et catholique, cathc'ique dans ses principes, catholique dans son but, catholique dans ses chefs, catholique dans ses membres, et qu’elle ne saurait se dissocier du faisceau général des forces catholiques; quoique, quand les circonstances l’exi-
On s'étonnera peut-être que l'influence sociale de l'Eglise se présente spécialement sous cette forme de démocratie ou d'action populaire chrétienne, et qu’elle paraisse ainsi se restreindre aux seules classes inférieures.
Certes, l'Eglise du Christ dont la charité embrasse tous les hommes, et dont la prévoyance vise tous les besoins, n’a garde d'oublier les classes supérieures. On sait de quel respect elle entoure ceux qui tiennent le sceptre du commandement, Ce respect s'étend à tous les genres d'autorité et à toutes les formes de saine influence, influence de l'esprit, influence du nom, influence de la naissance et de l:: fortune. Elle approuve tout ce qui est utile, elle admire tout ce qui est noble, elle vénère tout ce qui est grand. Elle se rend compte de la mission importante et nécessaire des classes professionnelles et possédantes, et elle ne néglige aucun moyen d'élever leur idéal et d’orienter leur action’. Elle s'applique, dans ses collèges et dans ses universités, à former des hommes d’études, des hommes de conseil, des hommes d'œuvres, dont la science,
l'aptitude et le dévouement lui apportent une collaboration précieuse, et soient, pour les foules indigentes, d’efficaces instruments de salut ? ‘
C'est en effet pour guider ceux qui hésitent que s’allument les flambeaux du savoir, et c'est po.r aider ceux qui végètent que s’amassent, aux mains du pouvoir ou de la richesse, des réserves
gent, elle puisse conclure des alliances, sur le terrain économique, avec les partis démocratiques neutres.
1. “Il faut écarter du concept de la démocratie chrétienne le grief qu'elle corisacre ses soins aux intérêts des classes inférieures, mais en paraissant laisser de côté les classes supérieures dont l'utilité n'est pas moindre pour la conservatiof et l'amélioration de la société” (Léon XIII, encycl. Graves de communi) ; cf. les Quest. act., t. CXIV, pp. 644-646.
2. Mentionnons de nouveau l“Association catholique de la Jeunesse” établie en plusieurs pays, surtout au sein des collèges, et qui par ses cercles, et le travail d'initiation qui s'y fait, constitue pour les classes dirigeantes une véritable école d'action cattiolique. (Voir un Bref laudatif de Pie X du 22 fév. 1907).
de force, de fécondité et de secours. L'organisation civile n’a, en vérité, sa raison d’être que dans l'insuffisance individuelle et familiale. De cette insuffisance souffrent particulièrement les humbles et les pauvres. Vers eux donc, et en proportion directe de leurs besoins, et en vue de l'amélioration morale et matérielle de leur sort, doit surtout se porter l'effort social.
Nous voulons dire par là l'effort des autorités et le travail des influences qui, soit du côté civil, soit du côté religieux, peuvent prêter à l’œuvre populaire chrétienne un concours effectif.
L'Etat est créé pour protéger le droit et pour stimuler le progrès”. Les faibles menacés dans leurs biens, et incapables de se défendre eux-mêmes, recourent à son bras vengeur. Et de cette même puissance, soutenue et enrichie par l'apport de tous, peuvent émaner, dans la culture des arts et dans l'exploitation des ressources, nombre de perfectionnements que de simples particuliers ne sauraient réaliser. Cette fonction politique, dès lors qu’elle s'exerce d’une façon équitable, tourne nécessairement et particulièrement à l'avantage des déshérités. « Dans la protection des droits privés, l’État, dit Léon XIII?, doit se préoccuper d’une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs. »