Léon XIII, encycl. Graves de communi
Mais il y a plus. L'homme étant appelé à une fin surnaturelle, tout un ordre d'intérêts supérieurs s'ajoute et se superpose aux intérêts d’ordre naturel. La foi chrétienne projette sur la vie de l’homme, sur ses travaux, ses souffrances, ses mérites, des lumières et des directions qu’on ne saurait reléguer dans l'ombre sans fausser sa suprême destinée, C’est l’Église qui fient en main ce flambeau; et c’est elle qui, à cette clarté, fait voir et comprendre comment les conceptions de l'esprit et les aspirations du cœur doivent, pour n'être pas nocives, se plier et se subordonner aux exigences des dogmes révélés et aux préceptes de la morale évangélique
On a là le double motif du soin que met l'autorité religieuse à suivre dans toutes ses phases la question sociale, et le double fondement du droit qu’elle s’attribue, de travailler de toutes ses forces à résoudre ou à élucider cette question.
Nous savons ce que l’Église a fait dans le passé pour le relèvement de l’humanité, pour la paix et le bonheur des classes sociales. La marche des peuples et des idées, et l’évolution des phénomènes
économiques lui ont créé des soucis nouveaux. Elle n’a pas reculé devant la tâche imposée à son zèle généreux.
Elle a parlé.
Elle a agi.
L’encyclique Rerum novarumt, où apparaît comme un phare sa pensée modératrice et souveraine, domine et illumine tout l’ensei-
1. “La question qui s'agite est d’une nature telle, qu'à moins de faire appel à la religion et à l'Eglise, il est impossible de lui trouver jamais une solution efficace... C'est l'Eglise qui puise dans l'Evangile des doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l’adoucir, en lui enlevant tout ce qu'il a d’äpreté et d’aigreur ; l'Eglise, qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit de ses enseignements, mais s’efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs d'un chacun; l'Eglise qui, par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres, l'Eglise qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleure solution possible; l'Eglise enfin, qui estime que les lois et l'éutorité publique doivent, avec mesure sans doute et avec sagesse, apporter à cette solution leur part de concours” {Léon XIII, encycl. Rerum novarunt).
gnement chrétien. C'est une charte admirable des droits et des devoirs sc aux. C'est l'Evangile du Christ commenté et appliqué de la façon la plus opportune aux maux et aux besoins actuels. Cette parole appelait une sanction. Après l'exposé de la doctrine, la condamnation des erreurs; après Léon XIII, Pie X; et, dans les leçons de l’un comme dans les précisions de l’autre, on sent le cœur de l'Eglise, semblable à celui d’une mère, s'émouvoir de la compassion la plus vive pour ceux qui travaillent et qui souffrent, et vibrer de l'amour le plus tendre pour tous ses membres et pour tous ses enfants. Rien n’égale en hauteur de vues, en justesse de pensées, et en fécondité de principes, ces lettres et ces formules papales qui laissent bien loin derrière elles les écrits des plus savants publicistes et les traités des économistes les plus célèbres. L'Eglise enseigne par la bouche des Papes; elie enseigne également par l'organe des Evêques unis d'esprit et de cœur au Siège apostolique. La parole de ces dignitaires n'est que l’écho fidèle de celle des pontifes romains. Grâce à ce rayonnement de lumière et de vérité, les doctrines sociales émanées de la Chaire de saint Pierre, et répétées du haut des tribunes des Eglises particulières, ont fait le tour du monde. Plusieurs ecclésiastiques, spécialement versés en ces matières, se sont distingués par l'étendue de leur savoir et par la forme pratique de leur zèle :, L'Eglise catholique attend plus, pour la solution du problème social, de la puissahce de l'esprit chrétien que de l'efficacité des lois. La loi n’atteint que l'écorce des actes humains; la force religieuse, faite des énergies et de la sève de la foi, pénètre jusqu’au principe même de ces actes et jusqu’à la racine des démêlés sociaux. Nulle part le pro-
1. Tels, pour n’en nommer que quelques-uns, le Père Liberatore en Italie, Mgr Ketteler en Allemagne, le cardinal Manning en Angleterre, le cardinal Gibbons aux Etats-Unis, Mgr Gibier en F rance, le Père Rutten en Belgique.— I! va sans dire que nous n’entendons pas nous porter garant de l’absolue exactitude de chacune des opinions émises par ces éminents personnages ou par les écrivains et les écoles qu’il nous arrivera de mentionner au cours de cette étude.
blème ouvrier ne s’est posé sans que des voix consacrées par la religion se soient fait entendre pour jeter sur ces différends des paroles de vérité et des semences de paix.
Le trouble des esprits et le désordre des idées nécessitent l’influence de vivants foyers de doctrine. Sous les auspices et par l'action de l'Eglise, il s’est formé çà et là des centres d’enseignement et de propagande sociale. Citons, entre autres, l'Ecole de Bergame, l’Institut de Louvain, l'Action populaire de Reims. Nous signalons l'existence de ces institutions ; nous n’en discutons ni les méthodes diverses ni la valeur respective. Dans presque toutes les universités catholiques, des chaires distinctes de sociologie ou d'économie sociale ont été fondées.
Ces organes enseignants deviennent de plus en plus nécessaires. Les âmes désabusées se tournent avec angoisse vers le catholicisme. Il ne s’agit pas, uniquement, de régler à bâtons rompus quelques difficultés passagères. L'avenir est gros de menaces. De toutes parts, à l'horizon, surgissent des théories fausses, spécieuses, périlleuses. On est en besoin d’une sociologie générale où règnent des principes clairs et d’une vérité reconnue, et où s'offre, au service de tous, une science sociale assez solide pour soutenir les assauts de l'ennemi, assez large et assez féconde pour couvrir tout le terrain économique.
C'est à édifier cette science qu'ont tâché les plus hautes intelligences catholiques ; et l’on peut dire que de leur travail, béni par l'Eglise elle-même, est né un corps de doctrines aussi abondantes que sûres. Des thèses fondamentales ont été posées; des sujets épineux et délicats ont été abordés; des notions, longtemps demeurées dans le vague, ont été définitivement fixées. Descendons en quelques détails.
Nous avons déjà établi Par un texte papal la nécessité des classes sociales, de leur distinction, de leur inégalité. de leur hiérarchisation. Les papes et les écrivains chrétiens reviennent souvent sur cette pensée et sur cette disparité constitutive de la société. C’est un point capital dans l'attaque socialiste et dans la
défense catholique. L'Eglise maintient, à l'instar d’un dogme, l'inégalité des classes : non pas certes qu’elle les considère comme des castes fermées et des zones séparées les unes des autres par un abime *, mais parce que plutôt ces classes lui apparaissent comme les rameaux d’un même arbre qui, dans leur diversité, se croisent. s'entrelacent, et se soutiennent.
Diversité et rapprochement : telles sont les idées maîtresses qui caractérisent, en cette matière de haute et majeure importance, la doctrine authentique de l'Eglise. Diversité d’une part: parce que le plan de la création comporte cette échelle des êtres, et que l'exercice des fonctions sociales instituées par la nature l'exige. Et c’est pourquoi prétendre que « toute inégalité de condition est une injustice ou, au moins, une moindre justice », c’est poser «un principe souverainement contraire à la nature des choses, générateur de jalousie et d’injustice, et subversif de tout ordre social 2 ». Rapprochement d'autre part: parce que les classes sociales, toutes distinctes qu’elles sont, s’appellent réciproquement dans un échange de services dont les unes et les autres ont besoin, et que cet échange naturel et obligé s’accomplit d'autant mieux qu'il se fait en de plus sûres et plus favorables conditions de concorde et de bonne entente *. -
Or, c’est par un juste équilibre des droits et des devoirs que la concorde et la paix se conservent, et que s’opère l’étroite jonction des pièces et des mécanismes dont se compose l'édifice de la société.