L'ÉTAT ET LE PROBLÈME SOCIAL
Combien de questions vitales s'agitent autour de ce titre, et combien d'opinions diversement nuancées surgissent et se heurtent sur ce terrain où se livre la grande et suprême bataille des temps modernes !
Que l'Etat puisse en certains cas, et sous certaines formes plus ou moins définies, intervenir dans le conflit social, le Saint-Siège l'a déclaré et tous les catholiques l’admettent. S'agit-il de déterminer la limite précise jusqu'où peut aller et où doit s'arrêter cette intervention, l’unanimité cesse et les avis se partagent’. Pour quelques-uns, l’action sociale de l'Etat n’a d'autre but ni d'autre motif plausible que la sauvegarde des droits: il surveille, protège et venge. Pour plusieurs, cette action s'étend plus loin, et l’on demande, en outre, que l'Etat aide, supplée, encourage.
Ces deux rôles sont distincts, et ne s’exercent ni dans le même domaine ni par les même sanctions. Autre est le domaine de la justice, autre le domaine de la bienfaisance; et confondre ces deux zones ou agrandir l’une au détriment de l’autre, c’est poser les prémisses d’erreurs graves dont certains catholiques, d’ailleurs bien intentionnés, n’ont pas toujours su se garder. L'étatisme, c'est-à-dire l’immixtion jalouse et dominatrice du pouvoir civil en
1. Cf. Ch. Antoine, Cours d'Economie sociale, ch. X (3e éd.\.
des questions qui ne relèvent ni de ses lois ni de ses tribunaux, voilà l’un des principaux écueils qu'il importe, en pareille n'atière d'éviter.
Et l’on ne saurait prémunir efficacement les esprits contre ce péril qu’en se rendant bien compte de la nature de l'Etat et des principes qui président à sa constitution et à son fonctionnement. Nous avons déjà dit ailleurs * et nous croyons devoir rappeler ici, que la raison d’être véritable de l'Etat, c'est l'insuffisance des individus et des familles, pris isolément et sans secours extérieur, à maintenir l'intégrité de leurs droits et à déployer la plénitude de leurs énergies. De là deux fonctions nécessaires des pouvoirs politiques: l’une, primordiale et fondamentale, ayant pour objet la liberté et la sécurité des êtres et des organismes sociaux; l’autre, secondaire et supplétive, visant plutôt à leur prospérité et à leur bien-être ?. L'Eta jouit de la force indispensable et suffisante pour assurer aux citoyens le libre jeu de leur activité et le respect de leurs biens ; il dispose également de ressources * de moyens d’action qui lui permettent d'aider et de seconde vec succès l’initiative privée et de créer lui-même, à son défaut, certaines œuvres de progrès et d'intérêt collectif.
A la clarté de ces principes, il est aisé de comprendre que''2 mission importante, sans être prépondérante, l'Etat, en face problème social moderne, peut et doit accomplir.
C'est d’abord, Léon XIII l'enseigne, une mission d'ordre général.
Ce concours préalable n’est autre que celui qui résulte de l’état d’une société bien constituée et bien gouvernée, où la sagesse inspire les lois, où la discipline règne parmi les sujets, où la pros-