LE MARIAGE
Parmi les notions que nous a léguées l'humanité, l’une des plus anciennes, des plus profondes, des plus solidement ancrées dans la conscience des peuples, et aussi l’une des plus essentielles dans la structure de toute philosophie sociale, c’est l’idée de mariage.
Et il faut entendre par ce mot, non pas, comme l’osent dire les
adeptes sans pudeur de l'amour libre, une association sexuelle quelconque, mais, selon la doctrine des moralistes et des juristes les plus réputés, une union conjugale de l’homme et de la femme contractée entre personnes légitimes et qui leur impose une communauté permanente de vie !.
Cette union n’est pas l'effet du hasard ni du caprice. Elle entre dans le plan providentiel de la création. Elle résulte d’un instinct commun, né avec la nature humaine, et qui tend à la reproduire et à la perpétuer. D'autre part, l’homme, nous le savons, est un être raisonnable, formé d’un double élément, et soumis dans sa vie matérielle et dans ses fonctions morales à une loi de progrès. La propagation de l'espèce humaine comporte donc non seulement l'acte passager qui nous engendre, mais la collaboration suivie de parents dévoués et attentifs, s’efforçant à assurer le développement normal de notre être et l’éclosion féconde de toutes nos facultés.
1. S. Thomas, Som, théol, Suppl. Q. XLIV, art. 3; — voir nos Commentaria in Sum. theol. D. Thome, t. VI, Disp. VII.
Voilà pourquoi, d’après les principes même du droit naturel, le mariage consiste en un lien étroit et durable, associant, pour l'œuvre commune de génération physique et d'éducation morale, deux corps qui se donnent chastement l’un à l’autre et deux volontés qui se jurent affection sincère et fidélité réciproque :.
Dans cette alliance, la foi nous montre une institution de nature, antérieure à toute loi civile, et façonnée dès l'origine par le Créateur lui-même. « Quoique, remarque Léon XIII ?, les détracteurs de la foi chrétienne refusent d'admettre en cette matière la doctrine constante de l'Eglise et s'efforcent, depuis longtemps déjà, de détruire la tradition de tous les peuples et de tous les siècles, ils n’ont pu toutefois ni éteindre ni affaiblir la force et l'éclat de la vérité. Rappelons ce qui est connu de tous et ne saurait être révoqué en doute: le sixième jour de la création, Dieu, ayant formé l’homme du limon de la terre, et l'ayant animé d'un souffle de vie, voulut lui donner une compagne, qu’il tira merveilleusement de son côté, pendant qu’il dormait. C'était l'intention providentielle du Créateur que ce couple d’époux fût le principe naturel de tous les hommes et la souche mère de toutes les familles et de toutes les générations humaines. Et afin que cette union de l’homme et de la femme pût mieux répondre aux desseins très sages de son auteur, celui-ci, dès lors, lui imprima comme un sceau deux caractères principaux, remarquables entre tous, l'unité et la perpétuité. »
Nous avons là le mariage, tel que la nature le veut et tel que Dieu l’a fait *. Il est triste de constater combien cette institution, si noble par ses origines, et si nécessaire par son but, glissa vite sur la pente de la déchéance.
Certains évolutionnistes se montrent très soucieux d’assimiler l'état originaire de l’homme à celui de la brute. Nous ne dirons pas avec eux que les peuples primitifs pratiquèrent communément
1. S. Thomas, Som. cont, les Gentils, 1. III, c. 122. 2. Encycl. Arcanum divine sapientiæ, 10 fev. 188o. 3. Cf. Vigouroux, Dictionnaire de la Bible, t. IV, col, 760,
la promiscuité. Cette assertion grossière et fantasque n’a aucun fondement dans l'histoire’. Ce qui est vrai pourtant, c’est que chez les nations païennes, à la suite du péché d'Adam, la forme primordiale et naturelle du mariage fut gravement altérée, ici par la polyandrie, là par la polygamie, ailleurs et le plus souvent par le concubinage, la prostitution et le divorce ?, Le ruisseau, en s’éloignant de la source, perdait, par l’aberration des esprits, et dans la fange croissante des passions, la limpidité native de ses eaux.
Même chez les Hébreux, le mariage de l’Eden ne put se maintenir en toute son intigrité.
L’antique législation babylonienne autorisait la pluralité des épouses et des concubines, bien que, dans certains cas du moins, elle en limität le nombre. Elle admettait également, soit en faveur du mari, soit en faveur de la femme, la liberté du divorce ?.
Mis à la tête d’une nation héritière de ces usages, Moïse n’osa s'opposer de front aux traditions reçues *: il crut plus sage de les réglementer et d’en restreindre la portée. «La loi mosaïque, observe l'abbé Lesêtre *, s'accommodait aux mœurs du temps en autorisant le divorce et en laissant en vigueur l'usage de la polygamie, qui pratiquement n’était le plus souvent pour les Israélites que de la bigamie. Le plus grand malheur consistant pour eux à n'avoir pas d'enfants, il fallait bien leur permettre de prendre une seconde femme quand la première ne leur en donnait pas. Moïse ne pouvait changer brusquement ces coutumes pour rétablir ces institutions primitives de l'humanité, la monogamie et l’indissolubilité absolue du lien conjugal. Il fallait, pour établir cette loi dans sa pureté et sa vigueur, la grâce puissante attachée à la loi évangélique. »
. The Catholic Encyclopedia, vol. IX, p. 604.
. Ibid., pp. 604-606.