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Une question s'élève ici, sérieusement débattue parmi les théologiens, et à laquelle l’indiscrète curiosité de la presse, si avide de choses piquantes, donnait naguère un regain d'actualité. Le Pape, dont l'autorité est si étendue, peut-il intervenir dans l'élection de son successeur ?
Avant de répondre directement à cette question, établissons d'abord ce qui ne peut être l’objet d'aucun dissentiment. C'est au Pape, et à lui seul, qu’il appartient de déterminer les règles générales d’après lesquelles doit se faire l'élection du chef de l'Eglise, ainsi que les circonstances de temps, de lieu, de personnes, les plus propres à assurer un heureux choix: Ces règles et ces ordonnances, comme un grand nombre de lois purement ecclésiastiques, ont varié avec les âges. A l'origine, écrit l'abbé Périès 1, l'élection du Pape n'était pas différente de celle des autres évéques. Ce n’est que plus tard, c'est-à-dire au XIe siècle, que Nicolas IT, par une nouvelle réglementation conservée dans sa substance jusqu’à nos jours, confia aux cardinaux de la sainte Eglise le soin d’élire le futur Pape.
De même, on ne saurait contester au souverain Pontife le droit de désigner, en d’autres termes, de recommander à l'attention des électeurs la personne qui lui semble la plus apte à recueillir l’héritage de la primauté papale et à présider aux destinées de l'Eglise. Les Papes usèrent fréquemment de ce droit?; et, il n’y a pas longtemps encore, un œil exercé eût peut-être pu découvrir dans la distribution de certaines charges cardinalices vers quel nom semblaient se porter les sympathies du Pontife régnant.
Mais où éclatent les dissentiments, c'est quand il s'agit de savoir si le Pape peut lui-même nommer son successeur, Quelques écrivains catholiques ont, en ces derniers temps, donné à cette question une réponse affirmative; d’autres cependant, et
1— L'intervention du Pape dans l'élection de son successeur, p. 11. 2— Périès, ouv, cit., p. 84.
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en plus grand nombre, partagent le sentiment contraire, et nous inc'inons à croire que leur opinion n'est pas seulement la plus commune, mais aussi la mieux fondée.
A l'encontre de cette opinion, on invoque, il est vrai, certains faits, entre autres celui de Félix LV qui, d'après des documents récemment découverts et dont on hésite à contester l'authenticité, aurait dans les derniers jours de sa vie, en présence de quelques
* témoins, mis le pallium sur les épaules de l'archidiacre Boniface,
en commandant de l'ordonner évêque de Rome aussitôt que luimême serait mort. Mais les réclamations et les troubles, qui suivirent le décès du Pontife, montrent assez combien cet acte d'autorité était en opposition avee les traditions de l'Eglise romaine. A coup sûr, l'infaillibilité papale n'est nullement ici en cause. On peut done, sans entamer cette prérogative, soutenir que Félix IV, par un excès de zèle, outrepassa 8es pouvoirs et commit, en voulant lui-même nomimer juridiquement son successeur, une de ces erreurs d'administration que Dieu ne s'est pas immanqua-, blement engagé à prévenir.
Ce qui nous contirme dans ce sentiment, c'est la déclaration si formelle, si absolue, faite à deux reprises différentes par Pie IV, à savoir que le Pape ne peut se choisir lui-même ni un successeur ni un coadjuteur avec droit de future succession, et que, s’il l'osait, ce serait de sa part une tentative téméraire et criminelle 1. Nous avons là une condamnation autorisée de la conduite de Félix IV, et un tel langage dans la bouche du vicaire de Jésus- Christ donne clairement à entendre que la nomination du prochain Pape par le lupe vivant contredit non seulement le droit ecclésiastique, mais le droit divin lui-même.
Dieu, observe Cavagnis 2, à chargé le souverain Pontife de gouverner l'Eglise ; il ne l'a pas chargé de choisir celui qui devra la gouverner après lui. Et admirons en cela la sagesse de ladivine
1—Périès, ouv. cit., p. 95.
2— Instit. juris pub. eccl., vol. LL, p- 44.
Providence. Si, en effet, le Pontife romain pouvait lui-même choisir son successeur, à quels abus ce choix ne serait-il pas sujet ? Souvent vieilli et débile, le débonnaire Souverain pourrait-il toujours se garder des entrainements de l'affection, se prémunir contre les ruses de l'ambition, se protéger contre les intrigues de la compétition ? N'’aurait-il pas le droit de rendre le pouvoir pontitical héréditaire, et l’hérédité, si elle venait à s'établir dans l'Eglise, ne serait-elle pas bientôt une source déplorablement féconde de divisions et de schismes, de scandales et de ruines ?
Rien de plus sage, au contraire, que la législation du conclave depuis longtemps en vigueur et si bien faite pour entourer de toutes les garanties possibles l'élection pontificale : législation par laquelle les hommes les plus compétents dans ie gouvernement ecclésiastique, libres de toute entrave et de toute influence malsaine, sont appelés à délibérer sous le regard de Dieu et à choisir, pour l’élever à la dignité sublime de chef suprême de l'Eglise, celui que leur conscience vertueuse et éclairée désigne à ce poste aussi redoutable qu'éminent,
Concluons avec Cajetan, Bellarmin, et la plupart des théologiens catholiques, que ni en vertu du droit divin, ni en vertu du droit humain, le Pape ne peut lui-même choisir de façon j uridique et obligatoire celui qui lui succédera dans la chair apostolique, et que toute nomination de ce genre, si la tentative en était faite, devrait être regardée corame radic..‘ ment nulle.
Jusqu'ici, Messieurs, en étudiant la hiérarchie catholique nous n'avons considéré que la puissance papale qui, placée à son sommet, commande à l'Eglise entière et maintient tout le corps religieux dans l’unité et l'harmonie. Mais cette puissance, si grande et si universelle qu’elle soit, n'est cer rndant pas exclusive. Le même Dieu, qui a fait le Pape, a aussi fait les évêques, et ces derniers, sous la dépendance du Pasteur des pasteurs, possèdent une autorité juridictionnelle supérieure à toutes les contestations humaines, une autorité que Notre Seigneur lui-même a constituée,
et que l'Eglise, le voudrait-elle, ne saurait supprimer. Le concile du Vatican, après avoir établi l'absolue et indéfectible primauté du Pontife romain, prend bien soin d'ajouter 1 :
N'allons pas croire que la puissance du souverain Pontife nuise à cette puissance ordinaire et immédiate de la juridiotion épiscopale, par laquelle les évêques, qui établis par le Saint-Esprit ont succédé aux apôtres, paissent et régissent, comme vrais pasteurs, chacun le troupeau particulier qui lui est assigné. Au contraire, cette puissance est proclamée, fortifiée et garantie par le suprême et immortel Pasteur, selon ces paroles de saint Grégoire le Grand : “ Mon honneur, c'est l'honneur de l'Eglise universelle ; mon honneur, c'est la force réelle de mes frères ; je suis vraiment honoré, lorsque l'honneur dû à chacun ne lui est pas refusé. ”
Il appert de là que le pouvoir épiscopal est un pouvoir nécesgaire et voulu de Dieu; quil entre dans la constitution de l'Eglise comme un élément vital et un mécanisme essentiel: que les évêques ne sont pas de simples vicaires, de simples dé. ‘rués du Pontife romain, mais que, comme lui, sous lui et avec lui, ils jouent le rôle de véritables pasteurs préposés par Jésus-Christ au
ouvernement des Eglises particulières.
Sans étendre leur juridiction jusqu'aux intérêts généraux de Y'Eglise—lesquels relèvent directement et uniquement de l’autorité suprême, —ils exercent tous les pouvoirs que requiert le bien spirituel des divcèses contiés à leur sollicitude. 1ls dépendent gans doute de Rome; mais cette dépendance, qui les subordonne à un pouvoir central, en leur assurant les lumières et la haute direction dont ils ont besoin, ne leur enlève rien de la liberté et de l'initiative indispensables à ls vie religieuse, comime à le vis civile et politique des peuples.
Cominent les évêques reçoivent-ils la puissance juridictionnelle dont ils sont revêtus? Leur vient-elle immédiatement de Dieu avec le caractère auguste qui leur est conféré par la consécration épiscopale ? ne procède-t-elle pas plutôt du Pape, de l'homme
1 —Sess. IV, ch. 3.
éminent que Dieu a placé à la tête de l'Eglise pour être l'exécuteur de ses volontés et le dispensateur de ses dons ?
La première opinion, suivie par quelques auteurs, peut être librement soutenue, sans porter atteinte aux liens d'essentielle subordinatiou qui rattachent l'épiscopat au successeur de saint Pierre; car, dans cette hypothèse, les évêques, tout en recevant immédiatement des mains de Dieu l'autorité dont ils jouissent, ue pourraient cependant l'exercer sans l'intervention du Pape à qui seul il appartient d’assigner à chacun son champ d'action, et qui même peut, lorsqu'il le juge nécessaire au bien de l'Eglise, limiter ou suspendre l'exercice de cette juridiction.
Néanmoins l'opinion contraire semble avoir prévalu dans les écoles catholiques; c'est celle qu'adopte Cavagnis après Benoît XIV, et il ne manque certes pas d'excellentes raisons pour l'appuyer.
Tout d’abord, cette façon de concevoir la coordination des pouvoirs et des degrés hiérarchiques dans l'Eglise paraît beaucoup plus conforme aux lois générales par lesquelles la Providence régit l'univers. De même, en effet, que l’action suprême de Dieu se transmet aux causes inférieures par le moyen de causes supérieures, ainsi pouvons-nous croire que la juridiction, dont le Pape possède la plénitude, coule à flots mesurés de cette source pour descendre dans tous ceux que le Pape lui-même appelle au gouvernement des Eglises particulières. — En second lieu, cette explication s'accorde mieux avec les faits. Quand on voit le Pontife romain nommant à son gré les évêques, leur donnant la juridiction avant même qu’ils aient été consacrés, déterminant, limitant, supprimant au besoin leurs pouvoirs, comme il fit en France en 1801 pour rendre plus facile l'exécution du Concordat, n’est-on pas en droit de conclure que lui-même leur confère avec l'institution canonique l'autorité qu’ils devront exercer ?
Quoi qu’il en soit, comment ne pas admirer cette merveilleuse constitution de l'Eglise, toujours stable comme l'Eglise elle-même, et qui, selon le mot du cardinal Pie, n'est point sujette à révision:
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cette inviolable unité, laissant pourtant libre jeu aux mouvements variés des parties; cette hiérarchie immense, puissante, grandiose, dont le cœur est à Rome, et dont les bras enlacent l'univers 1 ” ; cette distribution équitable des pouvoirs où l’auturié et la liberté, sagement équilibrées, poursuivent d'un commun accord l’œuvre de lumière et de grâce, de vérité et de justice, de conservation et de progrès, que le divin Maître désire voir s'accomplir sur la terre !
Cette constitution de la société, religieuse, près de laquelle les constitutions faites de main d'homme pâlissent, porte avec elle le signe vivant de son origine et l'éclatante démonstration de sa divinité.
Poussons plus loin notre étude.
L'Eglise catholique présente aux regards le spectacle d'une société partagée entre deux classes bien distinctes, la classe des cleres et la classe des laïques, la classe de ceux qui gouvernent et la classe de ceux qui sont gouvernés.
Ces derniers, considérés au point de vue religieux, sont parfaitement égaux entre eux. /l m'y a parmi vous, disait saint Paul ?, mi juif ni gentil, mi esclave ni homme libre... car vous m'êtes tous qu'un en Jésus-Christ. Au pied de la chaire, en prés. nce de l'autel, en face du tribunal où Dieu par son ministre juge et pardonne, les distinctions s’effacent, les rangs se confondent ; le riche coudoie le pauvre; l'homme d'Etat se nourrit de la même doctrine, de la même manne spirituelle que l'homme du peuple. Tous jouissent des mêmes droits et sont assujettis aux mêmes devoirs.
Ces droits et ces devoirs nous sont connus.
D'une part, puisque l'Eglise avec sa hiérarchie d'ordre et de juridiction a été établie pour le peuple, le peuple peut raisonnablement exiger qu'il soit bien rouverné, qu'on lui communique en
1—Audisio, ou. cit. t. IL, p- 18.
2— Gal. II, 28.
temps et lieu tous les secours spirituels, enseignements, conseils, prières, sacrements,—dont il a besoin pour atteindre sa fin.
D'autre part, c'est son devoir, et un devoir grave, d'observer fidèlement les préceptes de l'Evangile et de l'Eglise, de respecter ses pasteurs légitimes, de leur obéir sans prétendre lui-même à sucun pouvoir hiérarchique, de puiser dans les trésors de lumière et de grâce mis à sa disposition cette vie surnaturelle dont l'Eglise est la dispensatrice.
Toutefois, quoique régulièrement les laïques ne puissent accomplir aucun acte de juridiction ecclésiastique ni aucune fonction cléricale, rien n'empêche que, dans une certaine mesure, ils participent au pouvoir et à l’action de l'Eglise. Ne vcit-on pas, dans tout corps vivant les membres et les organes subalternes, sous l'impulsion d'organes supérieurs, jouer un rôle effectif et salutaire? De même, les simples fidèles par leur prières, leur zèle, leur savoir, leur dévouement, peuvent exercer autour d'eux une sorte de sacerdoce; ils peuvent, le père de famille dans l'œuvre de l'éducation de ses enfants, le maître dans les leçons qu'il dispense à ses disciples, l'écrivain dans ses livres d'apologétique chrétienne, l’orateur dans les cercles ouvriers ou du haut des tribunes politiques, ils peuvent, dis-je, autant que le permet leur état, prendre une part honorable et prêter un utile concours au magistère sacré et à l’action moralisatrice de l'Eglise.
Ceci est particulièrement vrai aux époques de désorganisation religieuse et sociale, alors que l’Eglise, abandonnée des pouvoirs publics, cherche dans la science et le courage de ses enfants l'appui que les sociétés ingcates et aveugles lui refusent. « Si les catholiques, écrit à ce propos Duballet 1, en toute uypothèse et dans toutes les circonstances, même sous des gouvernements alliés et amis, doivent s'employer, chacun selon sa position et le degré d'influence qu’il exerce, au bien-être et au soutien du christianisme, ce devoir revêt un caractère plus urgent, plus impérieux,
1— Principes de droit public eccl., t. II, pp. 419.420. {/
plus indispensable, quand l'acecrd entre les deux puissances est rompu. De devoir privé il devient devoir publie, de devoir individuel il devient social. Quand l'orage gronde, quand la tempête soulève violemment les flots, quand le navire est sur le point de sombrer, ce ne sont pas seulement les marins qui s'efforcent de conjurer le péril, mais tous les passagers, les plus étrangers même à cette bosogne, qui s'emploient à aider, à plier les voiles, à jeter les ancres et à sauver l'équipage. Ainsi quand le vaisseau de l'Eglise est assailli de toutes parts, le divin Pilote veut que chacun apporte le concours de son bras et de son dévouement. ” 1
Le siècle qui vient de finir nous & laissé en ce genre d'inoubliables modèles. Et rien ne saurait être à la fois plus agréable et plus instructif que d'en rappeler sommairement les gloires et ÿ d’en recueillir précieusement les leçons.
La coopération des laïques à l'œuvre de l'Eglise peut revêtir une triple forme, elle peut exercer un triple apostolat : l'apostolat de la science et des lettres, l'apostolat de la charité et de la vertu, l'apostolat de la parole et de l'action publique. Or le dix-neuvième siècle, —cet âge remarquable où le bien et le mal se sont livré une lutte si meurtrière, — peut offrir à notre admiration d'illustres noms laïques associés à chacun de ces apostolats.
Dans l'ordre apologétique et littéraire, saluons au lendemain de la Révolution deux écrivains de marque, deux artistes de la plume et de la pensée qui, mettant au service de la foi leur temps et leurs talents, et plaçant, pour ainsi dire, le nom chrétien sous l'égide de leur renommée, surent reconquérir pour la cause catholipue, pour la vérité, le religion et l'Eglise, une partie du prestige
1—C'est bien la même pensée qu'exprimait jadis saint Thomas d'Aquin (Sum. theol., II-I7®, Q. LIT, 8e 2 ad 2): ‘“ Lorsque, dit-il, la gloire de Dieu ou le bien du prochain le demande, on ne doit pas se contentor d'adhérer privément à la vérité divine; il faut faire de sa foi une affñirmamation publique."
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qu'elle avait si lamentablement perdu : je veux parler de Joseph de Maistre et de Chateaubriand,
Le premier, en entreprenant d'écrire son admirable livre Du Pape, croit devoir s'en excuser en ces termes 1: “I] pourra paraître surprenant qu'un homme du monde s'attribue le droit de traiter des questions qui, jusqu'à nos jours, ont semblé exclusivement dévolues au zèle et à la science de l'ordre sacerdotal. J'espère néanmoins qu'après avoir pesé les raisons qui m'ont déterminé à me jeter dans cette lice honorable, tout lecteur de bonne volonté les approuvera dans sa conscience et m'absoudra de toute tache d'usurpation. En premier lieu, puisque notre ordre s’est rendu, pendant le dernier siècle, éminemment coupable envers la religion, je ne vois Pas pourquoi le même ordre ne fournirait pas aux écrivains ecclésiastiques quelques alliés fidèles qui se rangeraient autour de l'autel pour écarter au moins les téméraires, sans gêner les lévites... Une autre considération encore n'a pas eu peu de poids Pour m'encourager. Le prêtre qui défend la religion fait son devoir sans doute, et mérite toute notre estime ; mais auprès d'une foule d'hommes légers ou préoccupés, il a l'air de défendre sa Propre cause: et quoique sa bonne foi soit égale à la nôtre, tout observateur a pu s'apercevoir mille fois que le mécréant se défie moins de l'homme du monde et s'en laisse assez souvent approcher sans la moindre répugnance ” ete.
De Maistre n'a pas fait œuvre vaine : ses pages, si fortement empreintes de sens chrétien et de haute philosophie, et marquées partout d’une si saisissante originalité ont subi l'épreuve du temps, et aujourd’hui encore elles sont de celles que même les théologiens les plus éminents lisent et relisent. avec profit.
Chateaubriand, est-il besoin de le dire, n’a ni la valeur doctrinale ni les profondes intuitions de l'auteur du Pape et des Soirées de St. Pétersbourg. Lui aussi, cependant, dans son immortel Génie du christianisme a fait œuvre d'apôtre. Je reconnais
L= Discours préliminaire.
volontiers toute la justesse de cette appréciation d'un critique moderne : “ Sur le recueil des œuvres qu'il consacra à la défense de la vérité et de l'Eglise, on pourrait écrire : vues du dehors”. Mais lorsque la religion est méconnue par les uns, méprisée et bafouée par les au n'est-ce pas déjà un rare mérite que d'en chanter les gloires par un hymne de foi et, d'amour, d'en révéler aux générations indifférentes l'aspect extérieur et d'en faire admirer la vraie beauté ?
Aux deux noms que je viens de signaler, il conviendrait d'ajouter celui d'un philosophe chrétien bien connu, l'auteur si hautemert apprécié des Études philosophiques sur le christianisme et de La Vierge Marie et le plan divin. Ce sont là, en effet, des œuvres très fortement pensées et dont les doctrines, prises dans leur ensemble, feraient honneur à un théologien de profession. Nombreuses furent les âmus que la grave et pénétrante parole d’Augnete Nicolas à su convainere et conduire, eroyautes et repentantes, jusqu'aux pieds de Jésus-Christ. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un apologiste.
Pendant que Nicolas élaborait l'ouvrage qui allait illustrer von rom et immortaliser sa mémoire, un autre chrétien distingué consacrait les nobles ardeurs de son âme à la fondation et à la propagation d'une œuvre plus précieuse encore pour les intérêts catholiques. Les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, aujourd'hui si répandues, et dans lesquelles l'élite de notre jeunesse peut faire le sublime apprentissage de la charité et du dévouement, remontent à l’époque glorieuse où Frédéric Ozanam, sous la direction de M. Bailly, s'unissait à quelques jeunes gens de son âge et jetait les bases d’une association qui restera à jamais son plus beau titre de gloire. Sans doute les lettres chrétiennes duivent à la plume d'Ozanam d'importants travaux. Mais l'éminent écrivain & fait mieux que des livres ; il a fait des heureux duns la personne des pauvres seCOurus par 80n zèle et par celui des héritiers de sa générosité et de sa foi.
Que d'apôtres du bien ont marché sur les traces de ce véritable Philanthrope et coopéré aux œuvres les plus salutaires de piété, de miséricorde, de bienfaisance sociale ! Et, pour ne pas sortir de cette iorre française dont la fécondité religieuse à su enfanter tous les héroïsmes, qui ne se rappelle les merveilles opérées par celui qu'on a si bien nommé le saint homme de Tours? Zélateur pendant vingt-cinq ans de la Sainte Face de Notre Seigneur, bienfaiteur insigne des Petites Sœurs des Pauvres, fondateur à Tours de l'Œuvre de l'adoration nocturne du Très Saint Sacrement, M. Léon Dupont,—puisqu'il s'agit de lui,—a joué dans l'Eglise un rôle qui lui assure l'éternelle reconnaissance de toutes les âmes pieuses. C'est lui qui, en 1870, eut l'honneur de remettre aux mains de M, de Charette, commandant des volontaires de l'Ouest, le drapeau du Sacré-Cœur brodé par les religieuses de Paray-le-Monial et destiné à cou: ir de ses plis les martyrs de Loigny. L'homme, qui avait voué sa vie entière aux intérêts les plus sacrés, était bien digne d'un tel drapeau et d’une telle cause.
J'arrive à une troisième forme d'apostolat, l'apostolat de l'action publique et sociale, de Ja tribune et de la presse, de la parole et du journal, apostolat éminemment fécond et qui peut exercer une influence prepondérante sur les destinées religieuses d'un pays. Deux hommes, quoique à des titres divers, et avec des vicissitudes inégales de luttes et de gloire, ont personnifié en Europe, pendant une période mouvementée du XIXe siècle, l'action sociale du catholicisme. L'un, de sang noble et de haute lignée, était, par sa naissance même, fait pour siéger à côté des pairs de France ; l'autre, issu des couches populaires, devait garder jusque dans la royauté éclatante de son génie l'allure presque plébéienne ds sa condition native. L'un avait reçu d'en haut le don persuasif de la parole; l’autre était né écri in et polémiste, L'un fit entendre à la tribune des accents d'une force, d'une élévation, d'une conviction qui remuèrent l'Europe entière ; l'autre sut faire d’un simple journal une puissance redoutée à légal des plus fortes arraées. Tous deux aimèrent passionnément l'Eglise, tous deux
combattirent vaillamment pour elle. C'est le premier qui, dans un élan de sublime éloquence, jeta un jour à ses adversaires cette grande et fière parole, tant de fois répétée depuis, et tant de fois applaudie: “ Nous sommes les successeurs des martyrs; nous ne tremblons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat. Nous sommes les fils des Croisés; et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire”. (C’est le second qui, après une vigoureuse croisade en faveur du Saint-Siège, menacé de la suppression de son journal, s'écriait allègrement : “ Suceomber en pleine vie, en pleine force, en plein dévouement, avec une encyclique pour linceul, me semble le plus glorieux couronnement de tous nos efforts”. L'un fut pendant quinze ans le chef reconnu et admiré des forces catholiques, et, par une série de luttes courageuses, les mens à la conquête de la liberté de l’enseignement, —cette même liberté que d'iniques oppresseurs s'apprêtent aujourd'hui à enchaïîner. L'autre pendant plus de trente ans avec une foi ardente, un cœur généreux, une logique implacable, une verve intarissable, se fit le défenseur de tous les droits, le dénonciateur de toutes les hontes et de toutes les tyrannies. Le premier, il faut l'avouer, malgré tant de mérites et au milieu de tant de gloire, eut le malheur de se laisser séduire par des théories captieuses et de prétendre asseoir sur les bases chancelantes du libéralisme le droit public de l'Eglise; le second, plus ferme dans ses principes, plus éclairé dans ses convictions, eut le bonheur d'éviter jusqu’à la fin, sinon toutes les intempérances d’une plume mordante et tous les excès d’un esprit impétueux et absolu, du moins tous les systèmes de fausse tolérance, tous les sentiers ' tortueux qui éloignent de la vérité intégrale. L'un et l'autre, du reste, nous ont donné l'exemple de ce que peut, dans notre société moderne, le devouement laïque pour le bien de la religion, le triomphe du droit, la défense de l'Eglise et de la vraie liberté; et les noms de Montalembert et de Louis Veuillot brilleront à jamais du plus vif éclat dans l'histoire de l'éloquence chrétienne, du journalisme et de la littérature catholique.
Cependant, le zèle des laïques en faveur de l'Eglise, pour être vraiment utile à la cause qu'ils veulent servir, doit se renfermer dans de justes limites de soumission, de docilité et de déférence vis-à-vis de l'autorité religieuse. C’est une condition indispensable.
En ce qui concerne les questions de doctrine, voici ce qu'écrivait le pape Léon XIII au nonce de Paris 1: “ C'est au Saint- Siège avant tout, et, aussi, sous sa dépendance, aux autres pasteurs établis par l'Esprit-Saint pour gouverner l'Eglise de Dieu, qu'appartient de droit le ministère doctrinal, La part des simples fidèles se réduit ici à un seul devoir : accepter les enseignements qui leur sont donnés, y conformer leur conduite, et seconder les intentions de l'Eglise ” ; ce qu'ils font, en propageant opportunément ces enseignements 2. :
Même dans les choses où les laïques peuvent avoir une certaine initiative, la direction de l'autorité ecclésiastique est nécessaire. Cavagnis dit à ce sujet 3 : “ La tête est dans l'Eglise enseignante ; l'Eglise enseignée est le bras pour l'action. C’est pourquoi les laïques et le clergé inférieur ne doivent jamais avoir la prétention de diriger les pasteurs ou de donner des conseils non sollicités par le souverain Pontife et les évêques, et encore moins vouloir s'imposer à eux et les faire aller ou en avant ou en arrière, Les laïques peuvent exprimer quels seraient leurs désirs, ce qui serait accepté par eux, ce qu’il serait nécessaire de faire dans l'intérêt de la religion et de la morale au point de vue laïque, mais toujours d’une manière subordonnée à l'utilité et à l'esprit de l'Eglise, dont elle-même est juge ”.
1—4 nov. 1884.
2—4 Toutes les fois, dit encore Léon XIII (Encycl. Sapientiæ christ.), que la nécessité l'exige, les particuliers peuvent aisément, non certes s’arroger la mission de docteurs, mais communiquer aux autres ce qu'il: ont reçu et être, pour ainsi dire, l'écho de l’enseignement des maîtres ”.
3— Not. de dr. publ. nat. et eccl., pp. 329-30,
Un jour un prélat romain, en présence de plusieurs évêques français, félicitait le rédacteur de l'Univers des services qu'il rendait au parti catholique et à l'Eglise tout entière. “ Monseigneur, reprit l'illustre polémiste, je ne suis qu'un troupier ” ; et, désignant de la main les évêques présents : “ Voici, ajouta-t-il, nos généraux ”.
Ces paroles, si conformes à la constitution de l'Eglise, doivent être le mot d'ordre de tous ceux que la Providence appelle à combattre, par l'enseignement, par la plume ou par l’action, les nobles combats de la foi et de la vérité, de la religion et de la justice 1,
1— Voir, sur ce sujet du rôle des laïques dans l'Eglise, toute l’encyclique Sapientiæ christianæ, où Léon XIII traite “ des principaux devoirs civiques des chrétiens " ;aussi une lettre de Mgr Parisis intitulée: Lettre de Mgr l'évêque de Langres à M. le comte de Montalembert sur la Part que doivent prendre aujourd'hui les laïques dans les questions relatives aux libertés de l'Eglise. (L. Veuillot par Eug. Veuillot, t. I, 5e éd., p. 527).